Monde

Que peuvent faire les États-Unis pour riposter contre la Russie?

Grégor Brandy, mis à jour le 17.12.2016 à 10 h 49

Barack Obama a promis une riposte contre la Russie, sans cependant préciser à quoi elle pourrait ressembler.

Barack Obama et Vladimir Poutine, le 30 novembre 2015. MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Barack Obama et Vladimir Poutine, le 30 novembre 2015. MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Barack Obama a été très clair. La Russie a essayé d'influencer la tournure de l'élection présidentielle américaine 2016 en piratant les serveurs du parti démocrate et en créant plus de problèmes pour le camp Clinton que le camp Trump, aidant de fait ce dernier. Les États-Unis riposteront donc. Dans une interview –dont une partie a été diffusée dans la nuit du 15 au 16 décembre– le président américain a pesé ses mots et promis que les États-Unis allaient à leur tour s'en prendre à la Russie, sans donner cependant plus de détails.

«Je pense qu'il n'y a pas de doute que quand un gouvernement étranger essaie d'affecter l'intégrité de nos élections... il faut faire quelque chose. Et on le fera quand et où on le choisira. Certaines choses seront peut-être explicites et médiatisées; d'autres ne le seront peut-être pas.»

 

Des menaces en septembre déjà

En clair, la Maison-Blanche refuse pour l'instant de donner des détails sur ces possibles représailles, dont Barack Obama avait déjà menacé Vladimir Poutine en septembre dernier.

Trois options ont probablement été proposées au président américain, résume The Atlantic, qui estime qu'il choisira probablement une sorte de mélange pour «punir la Russie» et envoyer un signal: on ne touche pas aux États-Unis sans subir de conséquences:

«Il pourrait demander aux agences de renseignements de lancer une cyber-attaque sur les réseaux ou l'infrastructure russe, pour démontrer la puissance de ses capacités offensives. Il pourrait sortir des informations dommageables sur Vladimir Poutine, le président russe, comme les pirates russes ont publié des données volées dans les e-mails de Démocrates haut placés. Ou il pourrait choisir une riposte plus traditionnelle comme imposer des sanctions économiques.»

Jusque-là, le président américain n'avait jamais nommé publiquement la Russie ou pris de sanctions, rappelait le New York Times, en début de semaine.

«Il y a toujours eu une raison: la peur d'escalade vers une cyber-guerre et l'inquiétude sur le fait que les États-Unis aient besoin de la coopération de la Russie dans les négociations sur la Syrie.»

Ce premier point était notamment abordé par le journaliste de Slate.com, Fred Kaplan, dans son article sur le fait que le piratage de la campagne d’Hillary Clinton par la Russie exige une réponse:

«Un des problèmes qui se posent est qu’une grande partie de l’économie, de la structure sociale et des systèmes de commande et de contrôle militaires des États-Unis dépend lourdement des réseaux informatiques. Si la Russie (ou la Chine ou un certain nombre d’autres pays) lançait une cyber-attaque et que les États-Unis ripostaient avec une autre cyber-attaque, elle pourrait en lancer une autre, éventuellement encore plus nuisible. En d’autres termes, une cyber-escalade guerrière n’est probablement pas une garantie de succès. Les États-Unis sont mieux cyber-armés que d’autres pays, mais sont aussi plus vulnérables.»

Poutine dans le viseur

En octobre, NBC expliquait d'ailleurs que l'administration Obama imaginait déjà divers scénarios pour riposter aux interférences russes lors de l'élection.

«Des agents actuels et anciens au courant de la situation indiquent qu'il a été demandé à la CIA de donner plusieurs options à la Maison-Blanche pour tout un tas de cyber-opérations “clandestines” ayant pour but de s'en prendre et “d'embarrasser” la tête du Kremlin. [...] La CIA a rassemblé des rames de documents qui pourraient exposer les tactiques infectes mises en place par le président russe.»

C'est ce que soulignait par ailleurs Fred Kaplan sur Slate:

«Une autre cible pourrait prendre la forme de l’image de Poutine, chez lui ou à l’international –par exemple, des informations qui le montreraient comme un homme faible ou corrompu, ou sous tout autre jour qui irait à l’encontre de l’image qu’il veut projeter. Ces idées, ainsi que beaucoup d’autres, ont été abordées au plus haut niveau du gouvernement des États-Unis et d’autres pays occidentaux.»

Et c'est visiblement l'idée la plus répandue encore aujourd'hui. En revanche, les attaques ad hominem, ne seront pas nécessairement pertinentes, souligne The Atlantic qui a interrogé le directeur du centre d'études stratégiques et internationales:

«James Lewis explique que les responsables ont imaginé faire fuiter le programme des injections de botox de Poutine, ou des photos de sa petite amie. Ça ne l'embarrassera pas, selon lui.»

Mais si la Maison-Blanche agit, elle devra probablement le faire vite. Donald Trump deviendra officiellement président le 20 janvier prochain, et ne semble pas très enclin à croire les révélations des agences de renseignements américaines, raconte l'éditorialiste américain Eli Lake, qui évoque également les scénarios possibles, et notamment les attaques contre Poutine directement.

«Obama devrait déclassifier des dossiers sur la fortune de Poutine et de sa garde rapprochée: leurs entreprises, leurs maisons, leurs yachts, leurs comptes secrets.»

Fuites contre fuites?

Même si cela ne toucherait pas directement le leader russe au sein de son pays comme l'ont tristement prouvé les révélations des Panama Papers, «les Russes s'attendant à ce que leurs leaders soient corrompus», elles pourraient cependant avoir des conséquences en Occident.

«Poutine se moque peut-être que ses citoyens sachent ou non à quel point il est corrompu. Mais je parie que ses banquiers et ses partenaires d'affaires ne s'en moquent pas, eux.»

Et même si Trump décide de ne rien faire derrière, ces documents seraient alors à la disposition des gouvernements européens, qui, eux pourraient s'accorder sur des sanctions, explique le New York Magazine qui cite en longueur cet article.

Sur Foreign Policy, l'éditorialiste néoconservateur Max Boot évoque, lui, des options un peu plus agressives:

«Les réponses possibles peuvent aller d'autres sanctions –dont les gel des avoirs et de possibilités de voyages à l'étranger des personnes responsables du piratage– aux représailles en nature. Poutine aime faire fuiter les emails occidentaux. À quel point aimerait-il que la NSA fasse fuiter les communications entre lui et ses sbires? Ou si les services de renseignements américains publiaient des détails sur ses comptes bancaires largement répandus à l'étranger? Cela pourrait saper son emprise sur le pouvoir en perçant son aura de droiture et pourrait même conduire à des gels d'actifs.»

La vieille rengaine des sanctions économiques

Fred Kaplan imaginait même que puisque les services de renseignements savent où se trouve son argent, «il n’est pas inconcevable que la NSA puisse pirater ces banques et lui piquer ses sous».

Interrogée par une radio locale publique américaine, Susan Hennessey du think-tank Brookings Institution expliquait que l'on entend beaucoup de discussions sur la publication de documents sensibles sur Vladimir Poutine, mais aussi l'imposition de sanctions économiques, qui, selon elle, font mal à la Russie.

«Reste à savoir s'il y a encore des choses à sanctionner, mais d'autres pénalités pourraient toucher et faire du mal à des secteurs de l'économie russe et des personnes au pouvoir, explique The Atlantic. Et contrairement à une campagne de piratage, imposer des sanctions est une tactique familière, qui est moins enclin à s'emballer et à se transformer en conflit plus large. Une autre option, plus soft, consisterait à expulser l'ambassadeur russe, une réprimande classique.»

Et le droit international?

Le professeur de droit d'Harvard Noah Feldman a, lui, décidé de se plonger dans le droit international pour essayer de savoir ce que les États-Unis auraient le droit de faire légalement, en guise de riposte. Pour cela, les Américains devraient s'appuyer sur une décision qui avait tourné en leur défaveur en 1986, dans une affaire qui les opposait au Nicaragua. Ressortir cette affaire serait probablement humiliant, mais permettrait de s'appuyer sur une base très pratique.

«Dans l'affaire du Nicaragua, la cour estimait que les violations du principe de non-intervention justifiaient “des contremesures proportionnées”. [...] La cour internationale n'a pas souhaité dire exactement ce qu'elle considérait comme une “contremesure proportionnée”. Mais elle a suggéré qu'un pays victime d'une intervention pourrait “exercer... un droit analogue au droit de l'auto-défense collective”.»

En clair, explique-t-il cela veut dire que puisque la Russie s'est amusée à interférer avec l'élection américaine, les Américains pourraient en faire de même avec l'élection russe. «Les sales coups justifient les sales coups», écrit-il, soulignant néanmoins que cette technique n'est sans doute pas la plus appropriée, quand on est une démocratie, et que l'on souhaite avoir des élections les plus démocratiques possibles un peu partout.

«Que les États-Unis décident de riposter ou non contre la Russie, nous devrions garder à l'esprit qu'en tant que superpuissance mondiale, nous avons déjà réalisé assez d'interventions dans les affaires de pays étrangers. Le piratage russe est scandaleux, bien sûr. Mais peut-être que la meilleure solution réside dans la réévaluation de nos propres valeurs démocratiques, pour que les fuites, et les fausses infos ne déterminent pas le sort des futures élections.»

Grégor Brandy
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Journaliste
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