LGBTQ

Le porno gay n'est plus au niveau

Didier Lestrade, mis à jour le 19.12.2016 à 17 h 58

Le secteur paraît tétanisé alors qu'il était encore leader il n'y a pas longtemps.

Un homme devant des films porno gays au Venus International Erotic Trade Fair à Berlin, le 20 octobre 2006 |
JOHN MACDOUGALL / AFP

Un homme devant des films porno gays au Venus International Erotic Trade Fair à Berlin, le 20 octobre 2006 | JOHN MACDOUGALL / AFP

On a beaucoup parlé de la crise dans le porno hétéro à travers le téléchargement illégal des films qui appauvrit les studios, la baisse des salaires des actrices et les «tubes» qui bouleversent l'ensemble du secteur. La même crise affecte désormais les studios gays, surtout américains, qui semblent complètement désorientés face à l'érosion du prestige de leurs marques. C'est comme s'ils ne savaient plus quoi faire pour répondre à la demande: d'un studio à l'autre, tous les acteurs se ressemblent et il n'y a que quelques niches (multiethnique, partouzes d'étudiants, hommes âgés, etc.) pour montrer des hommes différents avec des looks modernes.

Tout a commencé il y a quatre ans avec une vague de fusions qui s'est avérée traumatisante pour les amateurs. Les grands studios californiens, pourtant concurrents directs, ont fusionné les uns après les autres. Puis, en 2014, Raging Stallion et Falcon ont fini par avaler le studio Hot House, victime de la spéculation immobilière à San Francisco. Ces maisons historiques avaient des styles différents qui ont été rabotés par une direction commune tout en consolidant Naked Sword, le plus grand portail du porno gay américain, lui-même sous la coupe d'AEBN. Pour résumer, le X gay traditionnel est passé sous contrôle hétéro.

On a cru que ces studios savaient ce qu'ils faisaient, après tout ils représentaient la crème de la crème du porno gay mondial. Leur suprématie avait contribué au sommet de la production, que l'on peut situer autour de 2008, en qualité et en volume de production. Très vite pourtant, ces studios ont suivi le pire exemple de fusion corporatiste, nivelant par le bas la qualité des films. Alors que des niches sexuelles se développent partout dans la sexualité moderne, le porno gay américain est devenu de plus en plus normatif. Cette crise est aussi le reflet de la perte d'influence des studios classiques versus les studios bareback. Raging / Falcon / Hot House font partie des 8 derniers studios qui restent safe. Cette fidélité, pourtant louable, envers l'utilisation du préservatif, semble avoir plombé leur érotisme. C'est comme s'ils n'arrivaient plus à être excitants tout en restant safe.

Un état de déni culturel

Le secteur paraît tétanisé alors qu'il était encore leader il n'y a pas longtemps. Et très peu d'articles anglo-saxons osent aborder le sujet, comme si cela faisait trop mal de l'admettre. Internet a rendu plus que jamais populaire la culture porno mais a asséché les moyens d'une industrie qui n'est plus nourrie par la vente des DVDs. Avec la fin des contrats exclusifs, on a réalisé que les studios n'avaient plus les moyens de payer correctement les acteurs ou de les promotionner pour en faire des stars. La machine à créer du rêve patine. Les films des acteurs pornos, moins bien payés, servent surtout à alimenter leur visibilité en tant qu'escorts. Malgré leur fusion, les grands studios américains ne savent plus faire le buzz.

Il y a dix ans, Raging Stallion produisait encore des superproductions distribuées à travers des coffrets de 3, 4 voir 5 DVDs. Aujourd'hui, même Tumblr, pourtant le seul réseau social où le porno est non censuré, fait l'impasse sur les nouveaux films. Et ces nouvelles scènes sont presque invisibles sur les plateformes de téléchargement comme gay-torrents, ce qui prouve le désintérêt progressif de la base. Falcon et Hot House ne parviennent même pas à entretenir le souvenir de leurs stars passées, c'est comme si toutes leurs archives disparaissaient progressivement de l'inconscient collectif gay.

Un creux de vague sans précédent

Mais ce n'est pas le plus grave. Il y a encore deux ou trois ans, des acteurs importants émergeaient comme Rocco Steele dont la bite massive, solide, a dynamisé le porno bareback pendant plusieurs mois. Les performances des acteurs noirs Cutler X ou Mr Marky n'en finissaient pas de surprendre. D'autres acteurs mineurs contribuaient à nourrir un porno gay que l'on imaginait instoppable. Tous les jours, de nouveaux films excitants sortaient, c'était presque difficile à suivre.

Le raz de marée de films de twinks (jeunes et imberbes) est si massif qu'il ne crée rien de nouveau. Pas d'acteur qui sorte du lot, pas de film notoire

Aujourd'hui, Rocco Steele se focalise sur son entreprise de sous-vêtements –qui n'intéresse personne. Machofucker, qui a fêté cette année son dixième anniversaire et qui a été le studio le plus stupéfiant de l'histoire récente du porno gay, voit tarir sa source. Treasure Island Media, qui a été le symbole du bareback extrême de San Francisco, est lui aussi dans une impasse: tout a été fait dans la surexposition au sperme, il n'y a plus rien de nouveau. Les grands acteurs de la décennie passée comme Antonio Biaggi ont bien essayé de lancer leur propre studio amateur mais cela n'a pas décollé.

Chez les jeunes, ChaosMen et Sean Cody produisent toujours de très bons films sans capote mais leur première écurie d'acteurs est désormais usée. Le raz de marée de films de twinks (jeunes et imberbes) est si massif qu'il ne crée rien de nouveau. Pas d'acteur qui sorte du lot, pas de film notoire. C'est le grand paradoxe de l'explosion de nouveaux acteurs du porno amateur: plein de nouveaux visages mais très peu qui reflètent la diversité des looks.

L'Europe est aussi touchée

Il y a encore dix ans, l'Europe pornographique explosait de tous les côtés. Les meilleurs acteurs français, allemands, anglais étaient invités aux États-Unis. Francois Sagat, Fred Faurtin ou Matthieu Paris étaient consacrés sur les jaquettes des plus grands films américains. CitéBeur et Jean-Noël René Clair étaient arrivés au sommet de leur réputation mais Londres (Eurocreme), Berlin (Cazzo) se disputaient le leadership. C'était un moment de consécration qui s'est ensuite poursuivi un certain temps avec les très bons films de HardBritLads où l'on découvrait des anglais débordant d'énergie et de sueur.

Désormais, le porno gay français est en récession pour les mêmes raisons que le porno américain. Aujourd'hui, le seul studio qui s'en sorte est Tim Tales, à cheval entre Berlin et Barcelone, très constant dans la qualité des productions, qu'elles soient protégées ou non. Ancien acteur de Cazzo, Tim Kruger a créé sa propre maison tout en la nourrissant sur Facebook et Twitter. C'est lui qui a lancé la nouvelle star venue d'Argentine, Louis Ricaute, l'archétype du mec versatile, beau tout le temps, sexy à mort.

De fait, l'Espagne est devenue le nouveau centre du porno gay européen, dépassant même la surabondance des acteurs des pays d'Europe centrale. Le studio FuckerMate rassemble tous les noms qui ont marqué les trois dernières années. C'est par Barcelone et Madrid qu'apparaissent les nouveaux arrivés d'Amérique du sud qui sauvent le porno gay actuel. Brésiliens, argentins, vénézuéliens, sans parler des stars d'Haïti, de Jamaïque, de Cuba et de la Dominique qui ont rendu Machofucker si unique. Pour l'instant, c'est de ce côté qu'il faudra surveiller le renouveau du porno gay moderne. Vers le sud, donc.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (68 articles)
Journaliste et écrivain
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