Monde

Peut-on vraiment faire un parallèle entre Alep et Srebrenica?

Daniel Vernet, mis à jour le 19.12.2016 à 11 h 37

Si les contextes sont très différents, Alep comme Srebrenica sont des signaux tragiques de notre impuissance à arrêter l'horreur.

Un membre des forces pour le gouvernement surveille les allers et venues à Ramoussa, près d'Alep, le 18 décembre 2016. | George OURFALIAN / AFP

Un membre des forces pour le gouvernement surveille les allers et venues à Ramoussa, près d'Alep, le 18 décembre 2016. | George OURFALIAN / AFP

Ce sont deux manifestations qui se font tristement écho. Le 9 septembre 2011, quelques mois après le déclenchement des protestations pacifiques contre le régime de Bachar el-Assad, la répression est déjà féroce. Dans la petite ville de Maarat Hurma, au nord de la Syrie, une centaine de manifestants brandissent une pancarte: «Que vaut la protection internationale si Srebrenica se répète?» Cinq ans plus tard, à Sarajevo, pour affirmer leur solidarité avec les habitants d’Alep assiégée, des manifestants se rassemblent derrière un slogan: «Après Srebrenica, vous avez dit: “plus jamais ça”… Le monde devrait avoir honte.»

Alep-Srebrenica, en un peu plus d’une décennie, la «communauté internationale» assiste, impuissante, au siège et au pilonnage d’une ville, aux massacres de civils, au tri entre des femmes et des enfants destinés à des camps et des hommes voués à l’extermination. Les comparaisons historiques ne rendent pas toujours compte de la réalité. Il y a des différences entre le siège de Srebrenica, la ville de Bosnie, où en juillet 1995, les soldats serbes du général Ratko Mladic ont tué de 8.000 à 10.000 musulmans bosniaques, et le siège d’Alep-Est où des dizaines de milliers de personnes sont restés enfermés sous les bombardements des aviations russe et syrienne. Le nombre de victimes n’est pas encore connu. Mais la guerre civile en Syrie a déjà fait 400.000 morts, dont une grande majorité de civils, comme dans l’ex-Yougoslavie, même s’il faut se garder d’établir une échelle de l’horreur.

En 1995, l'ONU pour le meilleur comme pour le pire

Le siège d’Alep évoque aussi celui de Sarajevo. Commencé le 2 mai 1992, il a duré 1.395 jours, le plus long de l’histoire moderne. Pris sous le feu des snipers et des artilleurs de Radovan Karadzic qui occupaient les collines environnantes, 11.541 habitants de cette ville fière de son cosmopolitisme, ont péri. Il y a une différence avec Alep. L’aviation serbe avait été empêchée d’entrer en action par la communauté internationale. On croyait même alors que celle-ci prenait forme bien que certains États étrangers avaient quelque indulgence pour la Serbie, sinon pour son chef, Slobodan Milosevic. Et pas seulement la Russie. François Mitterrand invoquait la fraternité d’armes entre les Français et les Serbes durant le premier conflit mondial pour «ne pas ajouter la guerre à la guerre».

Contrairement à la Syrie, en Yougoslavie, l’ONU était présente. Le Conseil de sécurité, où la Russie fraîchement débarrassée de l’URSS coopérait bon gré mal gré avec les Occidentaux, n’était pas paralysé par des vetos. Les Nations unies avaient envoyé des casques bleus. On s’aperçut très vite qu’ils étaient impuissants à maintenir une paix qui n’existait pas. Mais ils étaient là. Pour le meilleur et pour le pire. Ils étaient présents à Srebrenica quand en juillet 1995, les hommes de Ratko Mladic ont commencé à bombarder la ville, pourtant déclarée «zone de sécurité».

Quelque 20.000 réfugiés des environs croyaient y avoir trouvé refuge sous la protection d’un détachement de 600 casques bleus néerlandais. Ceux-ci ont réclamé au général commandant les forces internationales en Yougoslavie un appui aérien. Ils ne l’ont pas obtenu. Non seulement ils sont restés l’arme au pied quand les soldats de Mladic sont entrés dans Srebrenica mais ils ont livré les musulmans bosniaques réfugiés dans leur base de Potocari en échange de 14 soldats néerlandais pris en otages par les Serbes. Le procès de Ratko Mladic devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie s’est terminé début décembre. L’ancien général risque la détention à perpétuité.

Des députés bloqués à la frontière

En Yougoslavie, la communauté internationale avait inventé les «zones de sécurité». Bill Clinton, alors à la Maison-Blanche, était sceptique. Il les avait comparées à des «stands de tir» et il n’avait malheureusement pas tort. Pour que ces zones eussent été vraiment sûres il eut fallu que les forces de l’ONU aient reçu les moyens et les ordres de les défendre. Ce n’était pas le cas. Elle y a pratiqué aussi les «corridors humanitaires» pour tenter d’évacuer les civils des villes assiégées mais mal protégés par les forces internationales, ces corridors étaient aussi des cibles de choix pour les snipers.

Au moment où trois députés français –Cécile Duflot, Hervé Mariton et Patrick Menucci– ont essayé en vain de rejoindre Alep par la frontière turque, le précédent du voyage de Mitterrand à Sarajevo pendant le siège a été rappelé. Le 28 juin 1992, à l’issue d’un Conseil européen à Lisbonne, le président français s’envole en catimini pour la capitale bosniaque. L’aéroport est occupé par les Serbes mais un petit morceau est contrôlé par un détachement de casques bleus canadiens.

«Il fallait l’aéroport. Pour l’ouvrir, j’ai pensé qu’une présence physique était nécessaire afin d’y contraindre [les Serbes], nous avait raconté François Mitterrand en 1995 à l’occasion d’un livre (Le Rêve sacrifié –Chroniques des guerres yougoslaves, avec Jean-Marc Gonin, Ed. Odile Jacob). On nous a organisé une voiture blindée pour franchir les six ou sept kilomètres qui nous séparaient de la ville.»

Le président est reçu par son homologue bosniaque, Alija Izetbegovic. Ils font une rapide visite dans le centre. «Il n’y avait pas un tir continu mais il y avait toujours des tirs: des obus toutes les trois minutes puis des rafales de mitraillettes», avait poursuivi Mitterrand devant nous. Il était reparti dans un hélicoptère sous les tirs serbes et la protection de l’ONU. Nos trois députés ont fait demi-tour sans pouvoir franchir la frontière turco-syrienne.

La Russie à la manœuvre

La visite de Mitterrand à Sarajevo avait surtout une valeur symbolique. Elle marquait aussi une tentative de forcer un soutien humanitaire qui, en soulageant les souffrances des populations assiégées, éloignait le spectre d’une intervention militaire internationale dont Mitterrand ne voulait pas. Il pensait que les Européens seuls en auraient fait les frais. «Les Américains ne veulent pas intervenir à moins de dix mille pieds d’altitude», disait-il, allusion aux bombardements aériens et au refus d’envoyer des troupes au sol.

Au début des années 1990, les États-Unis étaient à la manœuvre dans les négociations. Après trois ans de guerre, elles ont abouti aux accords de Dayton qui ont découpé la Yougoslavie selon des lignes ethniques. La Russie de Boris Eltsine soutenait par principe la Serbie orthodoxe mais n’avait pas alors les moyens de s’opposer aux pressions américaines. En Syrie, la situation est radicalement différente. Ce sont cette fois les Russes qui sont à la manœuvre. Ce sont eux qui contrôlent les airs au-dessus de la Syrie même si un modus vivendi avec Washington évite les incidents avec les chasseurs occidentaux qui bombardent Daech. L’ONU est absente. Non seulement elle n’a pas de forces militaires sur place mais quand elle a envoyé des convois d’aide humanitaire, ils ont été détruits par les belligérants. Ce qui n’enlève rien au courage et à la persévérance des diplomates onusiens qui ne peuvent pas aller au-delà de ce qui est permis par les grandes puissances du Conseil de sécurité.

L’histoire se répète, la première fois comme tragédie, la seconde comme farce, a dit Marx dans Le 18 Brumaire de L. Bonaparte. Il avait tort. Les tragédies aussi se répètent.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (417 articles)
Journaliste
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