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L'interférence étrangère: une angoisse américaine

Des soutiens d'Hillary Clinton, le 8 novembre 2016. Kena Betancur / AFP

Des soutiens d'Hillary Clinton, le 8 novembre 2016. Kena Betancur / AFP

Depuis leur indépendance, les États-Unis redoutent l'interférence de puissances étrangères dans leurs affaires.

À quel point, la Russie a-t-elle pesé dans l'élection présidentielle américaine 2016? Difficile de le dire précisément, mais selon la CIA, il est désormais «très clair» que l'élection de Trump était l'objectif de la Russie.

«La communauté du renseignement est arrivée à la conclusion que le but de la Russie était ici d'aider un candidat par rapport à l'autre, d'aider Trump à être élu, explique une source briefée sur ce point lors de la présentation faite par les services de renseignements aux sénateurs américains. C'est le consensus.»

Forcément, cela n'a pas plu à Donald Trump, qui continue d'assurer que l'idée d'une ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine est «ridicule». Mais cette crainte vient aussi confirmer une vieille angoisse américaine: celle d'une interférence étrangère.

Dans un article passé relativement inaperçu cet été, Pacific Standard a ressorti un essai fascinant de Zephyr Teachout –aujourd'hui professeure de droit à l'université de Fordham et candidate malheureuse à la Chambre des représentants– publié en 2009 dans le Berkeley International Journal of Law.

Elle y retrace l'histoire des interférences étrangères dans les élections américaines, les mesures mises en place par les autorités pour s'en protéger, mais mettait aussi en garde sur l'influence des nouvelles technologies. Et à la lire, on réalise que ces craintes remontent dès l'indépendance américaine, à la fin du XVIIIe siècle.

«Les fondateurs de la Constitution étaient très inquiets à l'idée d'une implication étrangère dans la politique américaine. À l'époque, la corruption étrangère était une vraie inquiétude parce que les tout récents États-Unis formaient un pays petit et relativement pauvre.»

«Des puissances étrangères vont interférer dans nos affaires»

Il faut se souvenir par ailleurs du contexte dans lequel naissent les États-Unis en gagnant leur indépendance au prix d'une guerre face aux Britanniques. L'un des signataires de la déclaration d'indépendance (et futur vice-président), Elbridge Gerry, explique alors que «des puissances étrangères vont interférer dans nos affaires, aucune dépense ne sera épargnée pour les influencer. Des personnes ayant des liens avec un pays étranger seront envoyées parmi nous et s'immisceront dans nos conseils, pour devenir des instruments de leurs buts. Tout le monde connaît bien les vastes sommes dépensées en Europe pour les services secrets.»

Pour y remédier, ils ont donc pris quelques décisions fortes. Impossible, par exemple, pour une personne non-née aux États-Unis de devenir présidente, en raison de l'article deux de la Constitution. Une clause dans la Constitution, revenue sur le devant de la scène avec l'élection de Donald Trump, empêchant tout fonctionnaire de recevoir «n'importe quel cadeau» provenant «d'un Roi, Prince, ou d'un État étranger» suit le même but: empêcher toute interférence.

«Ces peurs constitutionnelles ont présagé la panique post-constitutionnelle sur l'influence étrangère qui ont imprégné les premières années du nouveau pays, poursuit Zephyr Teachout. Les Alien and Seditions Acts de 1798 [des lois, “destinées à protéger les États-Unis des citoyens étrangers de puissances ennemies et de mettre fin aux attaques séditieuses visant à affaiblir le gouvernement”] viennent de ces peurs qui veulent que les nations européennes, et la France en particulier, allaient comploter ou était déjà en train de le faire pour saper l'autorité de la nouvelle nation.»

Peur des Catholiques contrôlés par le Pape

Et si quelques années plus tard, ces peurs ont commencé par retomber, elles étaient toujours présentes: «La doctrine Monroe qui date du début du XIXe siècle, était une politique de non-interférence dans les affaires européennes, à condition, que les Européens en face de même sur le continent américain.»

«Certains estimaient que les nouveaux immigrants “ne connaissaient pas suffisament les valeurs américaines, et les fonctionnements de la démocratie américaine; d'autres craignaient que les Catholiques soient contrôlés par le Pape et qu'ils cherchent à saper l'influence de la société protestante”. Les féministes ont utilisé la peur du vote étranger dans leur argumentaire pour le vote des femmes, puisque cela permettrait de donner plus de poids au vote américain.».

Dans un genre similaire, l'historien Thomas Snégaroff rappelait il y a quelques jours sur France Info que pour déstabiliser John Fitzgerald Kennedy, certains racontaient qu'il avait élu grâce au Vatican, en 1960.

Au début du XXe siècle, c'est la propagande qui a inquiété le public américain avec le développement des moyens de communication, comme la radio ou la télévision.

«Certains gouvernements étaient prêts à fournir cet argent»

Et au cours des années 1960, l'interférence dans des campagnes depuis l'étranger est redevenue source d'inquiétude, «alors que le rôle de l'argent dans les campagnes fédérales a augmenté».

«Le coût de publicités à la télévision, et la professionnalisation des campagnes électorales ont créé un besoin énirme d'argent dans les campagnes, et certains gouvernements étaient prêts à fournir cet argent.»

À chaque fois, les États-Unis pensaient avoir trouvé une solution, à l'aide de mécanismes de régulation, mais, ça explique-t-elle, c'était avant l'arrivée de nouvelles technologies, qui permettent désormais à tous de faire campagne pour un candidat depuis un pays étranger.

«Ils peuvent, en clair, influencer qui gagne et qui perd. Selon vos intuitions, cela peut être bien, ou le début de la fin de notre auto-gouvernance. Si cela doit cependant encore se produire à une grosse échelle, des signes vont déjà dans ce sens. [...] Étant donné l'impact mondial de la politique américain, dans vingt ans, des efforts énormes seront faits pour influencer les élections américaines depuis des pays étrangers et cela deviendra la routine.»

Cet essai a écrit en 2009. Il ne comprend donc pas toutes les références à Wikileaks, et le rôle de l'influence de Facebook –et des fausses informations parfois parties de Macédoine–, par exemple, mais surprenamment, il pourrait difficilement être plus actuel.

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