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Les enfants sont tellement filmés et photographiés que leur vie tourne à la téléréalité

Nadia Daam, mis à jour le 16.12.2016 à 14 h 31

YouTube est-il vraiment la place des souvenirs d'enfance?

Capture Youtube

Capture Youtube

Nous, les vieilles personnes nées avant les années 2000, ne disposons que de quelques éléments tangibles nous prouvant que nous avons été enfant un jour: photos de famille ou de classe, vidéos floues et mal cadrées tournées un jour de galette des rois, récit familial. Et bien sûr, nos propres souvenirs dont les experts estiment qu'ils ne peuvent remonter que jusqu'à 7 ans.

Ceux qui ont hérité du doux surnom de «digital natives» n'auront très probablement pas à se plonger, une fois plus grand, dans une vieille boîte à biscuits contenant un joyeux bordel de photos délavées pour savoir à quoi ils ressemblaient bébé ou comment se passaient les vacances en famille dans un gîte de Bretagne. Et pour cause, pour partie d'entre eux, leur enfance est documentée, filmée, enregistrée en temps réel et de façon quasi continue.

On s'est beaucoup interrogés sur le droit à la vie privée et à l'anonymat de ces enfants exposés sur Facebook ou Instagram. Sur Slate.fr, Amy Webb avait magistralement exposé les bonnes raisons de ne pas poster de photos de ses enfants sur le web. Protéger les enfants des gros méchants loup de l'internet fait aussi l'objet d'une vaste réflexion. Mais on ne s'était pas vraiment demandé de quoi cette enfance enregistrée privait les principaux protagonistes: ces gosses de 3, 9 ou 12 ans dont les premiers pas ont été partagés à des milliers de personnes et pour qui la toile a remplacé la vieille boîte à biscuits.

Éduqués à coups de «like»

Dans un article effarant, le Washington Post s'attaque enfin à cette problématique en s'appuyant sur l'exemple de jeunes américains animateurs de vlog et autres chaînes YouTube. Mais on aurait tort de croire qu'il s'agit là d'une bizzarerie typiquement américaine. Nous sommes également prompt à activer la fonction vidéo de nos smartphones quand nos enfants font un truc que l'on juge suffisamment intéressant pour que ce soit exposé à nos abonnés. J'en fais moi-même partie. Mon compte Instagram foissonne de nombreuses photos et de quelques plus rares vidéos mettant en scène ma fille: ses bons mots, un déguisement pour Halloween ou juste une scène banale de la vie quotidienne.

Chaque jour de rentrée scolaire, Twitter, Facebook et Instagram sont littéralement envahis des clichés de nos rejetons exictés/apeurés/blasés devant le portail de leur nouvelle école et lestés par leur cartable tout neuf. Et après tout, pourquoi pas? En tout cas, au moment d'enregistrer la séquence et de la mettre en ligne, personne ne se dit qu'il est en train de causer du tort à son enfant. Pire, il arrive que ce soit les enfants eux-même qui réclament d'être «montré aux copains de maman» et qu'ils s'enquèrent du succès de la dite photo.

Certains enfants autour de moi, n'ayant guère plus de 10 ans, sont parfaitement au fait de ce qu'un nombre de like et de cœurs ajoutés sous une photo peut signifier. D'autres connaissent leur bon profil ou les mimiques les plus photogéniques. D'autres encore savent parfaitement utiliser la fonction photobooth de l'ordinateur parental.

Exposition maximum

Mais il est tentant de se rassurer en se comparant au pire, incarné par ces enfants cités par le Washington post.

Annie a 10 ans, cinq freres et sœurs, deux chiens, trois chats, et son propre vlog. Le foyer lui-même dispose de 18 écrans. Sur sa chaîne YouTube, Annie raconte et filme tout: l'après-midi shopping, la décoration du sapin, sa «routine du matin». On sait à quelle heure elle dîne, à quoi ressemble sa chambre grâce à une visite guidée filmée, son plat préféré (du poulet pané). «Annie et ses plus jeunes frères n'auront jamais connu le temps, avant Internet, où les enfants ne devaient pas parler aux étrangers». Aujourd'hui, 36.000 inconnus suivent sa vie quotidienne et la voient grandir.

 

Si Annie et sa chaîne YouTube ne semblent pas avoir d'autre objectif que de se raconter, il arrive aussi que des enfants, par l'entremise de leurs parents, soient filmés dans un but précis et dans le cadre d'une activité définie. Comme par exemple... ouvrir des boîtes. C'est l'incompréhensible phénomène unboxing, consistant donc à filmer des enfants en train d'ouvrir des oeufs kinder ou des emballagesde jouets.

Surréaliste, hypnotisant et surtout lucratif: le compte YouTube DC Toys Collector (DC) entièrement dédié à cette pratique est celui qui a amassé le plus de dollars grace à la publicité, en 2014. Les enfants, dont les parents jurent leurs grands dieux qu'ils y prennent grand plaisir et restent naturels, ouvrent grands les yeux et la bouche, piaillent et prennent souvent bien soin de citer les marques des dits jouets.


 

Dépossession

Proche de l'unboxing, en ce qu'il s'agit de capturer un pur moment d'enfance, Hope, et ses frères et soeurs de 13, 7 et 4 ans, ont appelé leur chaine YouTube Superherokids. La fratrie, comme n'importe laquelle, se déguise comme leurs personnages préférés et jouent des scènes de leur invention. Un peu, comme quand gamine, mes frères et moi jouions à reproduire des scènes de Dragon Ball Z ou que ma copine Ouarda et moi, on recopiait les chorégraphies de Madonna.

Sauf que là, c'est une affaire de famille. L'ainé écrit le script et filme avec une caméra professionnelle sous la supervision des parents. De simples jeux d'enfants deviennent une vraie production archi calibrée. À destination d'un public qui n'est ni les tontons et les tatas, ni même seulement le voisinage.


Du propre aveu du Washington Post qui semble pourtant s'alarmer du phénomène, nous ne disposons pas encore d'assez de recul pour savoir quels dommages vont causer cette enfance enregistrée. Mais il est déjà permis d'en dessiner les contours.

Le premier tort causée par cette pratique dont nous nous rendons tous coupables, à plus ou moins grande échelle, c'est qu'elle dépossède les enfants de leurs souvenirs et de leur histoire familiale. Chacun d'entre nous possède son propre récit de son enfance, et peut décider, une fois adulte, de transformer ce bagage en objet collectif. Cinéastes, acteurs, auteurs, choisissent parfois de raconter une histoire de famille ou un événement survi dans l'enfance et de le transmettre à un public. Mais il s'agira toujours d'un choix éclairé et strictement personnel.

Narrateur et non plus acteur de sa vie

Ici, les enfants sont, avant même d'atteindre l'âge adulte et de pouvoir faire le choix de partager ou non ces souvenirs à autrui, spoliés de leur propre histoire. On peut considérer qu'une photo de soi entrain de faire de la balançoire ou une vidéo sur laquelle on ouvre ses cadeaux de Noël sont somme toutes anodines et ne racontent finalement pas grand chose, elles appartiennent pourtant à notre propre mausolée. Filmer en permanence son enfant ou l'encourager à documenter lui-même son enfance revient à faire de lui le narrateur de sa propre vie, et non l'acteur.

Ensuite, pour comprendre à quel point cette téléréalité de l'enfance peut de façon assez dramatique profondément modifier les ressorts de l'enfance, il suffit de considérer notre propre attitude quand on est soumis au regard d'un public. Si l'on vous prend en photo, ou si l'on vous filme, vous allez instantanément perdre votre naturel. Et vous allez de façon souvent inconsciente vous conformer à ce que le public (ceux qui sont derrière l'appareil photo ou la caméra) attend de vous, en souriant, en vous crispant, en riant trop fort, en faisant le malin.

Il en est forcément de même pour les enfants, dont on imagine pourtant souvent, qu'ils sont forcément toujours naturels. Ces fameux vlogs de gosses ont cela d'irritant que l'on sait bien que l'enfant ou l'ado en fait des caisses, et surjoue le personnage qu'il s'est crée. Ces chaînes YouTube censées refléter la réalité et le quotidien de gamins pris sur le vif n'ont en réalité rien de très authentique en ce qu'il s'agit davantage de performances que d'instants de vie.

Jusque dans la mort

Analogie plus flippante encore: dans les émissions de téléréalité ou les décors sont souvent munis de miroirs, les candidats passent un temps insensé à observer leur reflet dans le miroir voire à danser en se regardant dans une glace. Comme si le regard de la caméra, et donc du public perpetuellement posé sur eux, les conduisaient à se regarder eux-mêmes en permanence. Comme le souligne le Washington Post, ces enfants «n'expériment pas l'enfance, mais sont perpetuellement en train d'évaluer comment leurs expériences vont être évalués par leur audience».

Enfin, il va de soi que les parents qui braquent en permanence une caméra sur leur enfant ne choisissent de montrer que les instants joyeux et télégéniques. Les vlogs tenus par ces enfants n'abordent que des sujets légers et souvent superficiels. Or, dans une famille, le quotidien n'est pas fait que de déguisement pour Halloween ou de barbecue. Il arrive, bien évidemment que les familles soit frappées par une tragédie ou traverse des périodes difficiles. On imaginerait alors que d'instinct, la téléréalité familiale, par pudeur et douleur, soit mise sur pause.

Or, on sait aujourd'hui qu'il est possible d'être jusqueboutiste en la matière. En 2015, la famille Bratalay, qui racontait son quotidien sur YouTube a été frappé par la mort subite de Caleb, 13 ans. Loin de quitter la scène sans générique de fin, les parents ont choisi de diffuser le service funéraire sur les réseaux sociaux, puis de mettre en ligne une vidéo de Caleb enregistrée la veille de sa mort, dans laquelle il interrogeait son moi du futur. On découvrait alors, abasourdis, que des enfants dont la vie avait été entièrement mise en scène pour des millions d'abonnés inconnus, étaient privées de leur vie privée, au-delà même de leur vivant.

Nadia Daam
Nadia Daam (191 articles)
Journaliste
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