Culture

Pourquoi je me refais les films cultes de mon enfance à chaque Noël

Maxime Delcourt, mis à jour le 21.12.2016 à 7 h 02

Chaque année, en décembre, il y a les contes de Noël, mais il y a surtout les films de l’enfance, ceux que je me repasse à chaque fois avec le même délectable plaisir.

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Période de Noël oblige, les chaînes de télé s'apprêtent à rediffuser les mêmes films que nous connaissons tous depuis si longtemps, aptes à réunir toute la famille sur le canapé une heure et demi: Beethoven, Un conte de Noël, Le Père Noël est une ordure, La mélodie du bonheur, La boum, etc.

Personnellement, je pousse le vice encore plus loin en me repassant inlassablement chaque décembre une série de films qui me rappellent mon enfance. J'en connais les répliques par cœur, j’en ai saisi les moindres détails (comme ce caméo de Donald Trump dans Maman j’ai encore raté l’avion), j’ai l’impression de les connaître intimement et, pourtant, je ne changerai de rituel pour rien au monde.

L’explication la plus évidente pourrait être que ces films, découverts pour la plupart au cours des années 1990, touchent quelque chose en moi de profond. Madame Doubtfire, Richard au pays des livres magiques ou Last Action Hero ne s’embarrassent jamais d’aucune revendication, d’aucuns messages politiques. Les émotions sont parfois surjouées, les dialogues exagérés et les traits grossis, mais les différentes scènes de ces films, leurs scénarios riches en péripéties, les échos qu’ils renvoient font vibrer une corde sensible, et m’évoquent des moments de l’enfance, des situations dans lesquelles je me replonge comme on se blottit dans un plaid les longs soirs d’hiver.

 

Ce sont aussi des films –Mary Poppins, Denis la malice ou My Girlqui mettent en scène des enfants prêts à se battre pour exister, pour être respectés, et que j'ai vu s'imposer à un âge où j'essayais de faire de même. Ils m'ont servis de miroir, de modèle. 

Nostalgie

Les films de l’enfance constituent presque l’équivalent d’une maison de vacances

«Les films de l’enfance, appuie Guillaume Soulez, Directeur du laboratoire de recherche de l’Institut de Recherche sur le Cinéma et l’Audiovisuel (IRCAV) à l’Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, constituent presque l’équivalent d’une maison de vacances. Ils ont quelque chose de protecteur et de compensateur. Ce sont des films qui ont quelque chose à partager, un peu comme un album de famille que l’on ouvre pour se rappeler de bons souvenirs. L’institution familiale est remplie d’objets culturels de la sorte.»

Le retour à l'enfance

Début 2016, un article du Pacific Standard décryptait également le plaisir que nous ressentons à revoir régulièrement les mêmes films. Parmi les explications avancées, le magazine américain soutenait que ce goût pour la répétition est intimement lié à notre rapport à nos jeunes années, un peu comme si le visionnage de ces films ramenait les adultes à leur condition d’enfant. Dans bien des cas, c’est assez vrai: après tout, je pourrais parfaitement évoquer Hook ou la revanche du capitaine crochet ou Les Goonies comme on parle d’une rencontre divine qui éclaire l’existence, l’une de ces découvertes providentielles qui changent le cours d’une vie. Reste que si les films de Steven Spielberg et de Richard Donner conservent la puissance d’une révélation intime, cette grille de lecture n’explique en aucun cas pourquoi je ne regarde ces longs-métrages qu’une fois l’an, une fois les festivités de Noël entamées.

Hook. DR.

La réponse, pourtant, est simple: cela viendrait du fait que ces films ont toujours fait partie de «l’esprit de Noël», et qu’ils renvoient de fait à un certain confort familial propre aux fêtes de fin d’années. De la même manière que, pour schématiser, l’on regarde un Transformers en semaine avec ses potes, une comédie romantique avec sa petite amie le samedi et un film français un peu rigolo le dimanche soir avec ses parents, le film de l’enfance fait intégralement partie de l’ambiance de Noël. C’est un gage de paix, une sorte de refuge au monde extérieur, un rituel social inhérent à cette «période de l’année propre aux bilans, à la récapitulation de ce que l’on est, de ce en quoi l’on croit et de ce que l’on a envie de partager», précise Guillaume Soulez.

Des films «doudou»

Car, si des longs-métrages tels que Chérie, j’ai rétréci les gosses, Little Giants ou Space Jam, que d’aucuns qualifieraient de niais ou de mal fichus, n’ont que très rarement suscité l’éloge de la critique, il ne faudrait pas oublier qu’ils ont bien souvent permis à toute une génération de rêver et d’accéder aux charmes illusoires d’une vie possiblement inaccessible.


Cette interaction entre les spectateurs, le monde et les films, Guillaume Soulez, la décrypte dans son livre Quand le film nous parle, sorti aux éditions PUF en 2011. Ici, il en synthétise les grandes lignes:

«Dans les festivals, la critique journalistique ou les institutions, on ne jure que par les objets, par la forme d’un film ou par tel courant artistique qui aurait renouvelé le genre. Mais ces films sont avant tout intéressants de part la relation qu’ils créent avec le spectateur. Bien souvent, ils jouent un rôle de catalyseur et permettent aux enfants de développer leur conscience, tout en les incitant à en tirer des leçons, qui guideront probablement leurs choix à l’avenir. C’est ce que j’appelle des films déclics, qui ont autant, sinon plus, d’importance que n’importe quel autre objet culturel transmis verticalement par les parents ou l’école.»

Entre deux réflexions, Guillaume Soulez tient toutefois à préciser que ces films de l’enfance (même les «films doudou» qui jouent le rôle d’«objets transitionnels») ne peuvent être confondus avec les films de Noël. Lesquels, s’ils ne sont pas aussi consensuels, qu’ils le paraissent, obligeraient presque «les spectateurs à mettre leurs différends de côtés pour favoriser l’harmonie familiale et sociale, dans le sens où ils exposent des contradictions (entre groupes sociaux, entre générations) et les résolvent (happy end, etc.). À l’inverse, les films de l’enfance ne font que livrer des propositions sur le monde, et incitent le spectateur à se forger son propre point de vue.»

Jumanji DR.

Un point de vue qui, fatalement, évolue au fur et à mesure des années. Ainsi, ce qui était distrayant et fascinant à l’époque pourrait paraître aujourd’hui ringard ou totalement stéréotypé, tant la plupart de ces films cochent finalement toutes les cases du film familial: une banlieue pavillonnaire, une famille middle-class américaine, des gamins débrouillards, des méchants pas très malins, un enjeu social, une vague histoire d’amour et, bien souvent, un happy-end convenu. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, cette recette fonctionne: encore aujourd’hui, je me délecte en observant les névroses des personnages principaux (celles d’Alan et Sarah dans Jumanji sont tout bonnement captivantes), je rêve de découvrir d’autres civilisations en regardant les mondes façonnés par Les Ewoks et Jurassic Park, je me rappelle tout ce que j’aurais donné à dix ans pour avoir le même ami qu’Omri dans L’indien du placard, et, surtout, j’aime ressentir cette envie qui m’incite à lancer ces films tout en ayant la certitude que je vais passer un bon moment et en retirer un réel plaisir.

 

Le poids des années

Qu’importe, finalement, si la majorité de ces films ont été descendus par la critique –les Cahiers du Cinéma qualifiant même Le cercle des poètes disparus de «film naïf»–, ce sont les miens, ceux qui me donnent envie de vivre, ceux qui ramènent mon existence aux confins de l’enfance. Et je sais que je ne suis pas le seul. Il y a bien sûr l’entourage –la famille, les potes. Mais il y a surtout la critique, qui, portée par une nouvelle génération de journalistes, celle qui semble avoir grandi avec les mêmes films que moi, réévalue l’intérêt et l’impact mésestimé de ces longs-métrages.

 

Une idée que défend aussi Guillaume Soulez: «Ce genre de réaction est totalement normal étant donné que le cinéma fait partie de notre existence. Le contraire serait étonnant, finalement. Dans un monde plein d’images et de sons, cette attitude est même plutôt rassurante, ça prouve qu’il y a des phénomènes de réappropriation, que l’on n’est pas nécessairement dominé par les images, que l’on est totalement capable de s’approprier un objet culturel. Ça démontre aussi la capacité du spectateur à défendre un objet et à le connaître toujours mieux.»

Le chercheur en cinéma marque une pause, prend en exemple E.T., l’extra-terrestre, et conclut: «À sa sortie, le film de Spielberg était considéré comme un blockbuster américain. Il a eu beaucoup de succès parce que tout le monde se sentait obligé d’aller le voir, mais il était assez négligé par la critique. Aujourd’hui, on le constate aisément, c’est devenu un monument, un grand film qui explore, dans plusieurs directions (parents/enfants, enfants/enfants, autochtones/étrangers…), notre rapport à l’autre. C’est bien la preuve qu’une génération est aujourd’hui en mesure de défendre ses goûts et de donner une deuxième vie à des films qu’elle considère comme des classiques.»

La perte de l'innocence n'a jamais vraiment lieu.

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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