Culture

«Seinfeld», une série indémodable

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 15.12.2016 à 12 h 14

Comment une série qui ne parle de rien parvient à provoquer le rire vingt-sept ans après sa création.

As seen in my hotel bathroom | Nicki Dugan Pogue- via Flickr CC License by

As seen in my hotel bathroom | Nicki Dugan Pogue- via Flickr CC License by

J'avoue, je n'avais pas vu Seinfeld lors de sa première diffusion en France. C'était en 1993. Les épisodes étaient alors diffusés sur Canal+ et à cette époque, je n'étais abonné à rien, si ce n'est à mon propre désespoir de jeune homme allant hoquetant dans une vie tout sauf folichonne.

C'était bien sûr l'époque d'avant internet et la rumeur d'une série décapante, new-yorkaise, pétrie d'humour juif, avait dû malgré tout m'atteindre sans pour autant déclencher en moi l'envie d'en connaître davantage. Il faut le dire, en ces temps-là, nos univers culturels étaient bien plus cloisonnés que maintenant, l'offre n'était point pléthorique et seuls ceux qui avaient les moyens de s'offrir un abonnement à une chaîne câblée pouvaient prétendre à s'enthousiasmer pour des pépites télévisuelles vouées à rester inconnues du reste du monde.

Bref, il devrait s'écouler de très nombreuses années avant que Seinfeld ne s'invite dans mon panorama culturel: depuis, son univers ne m'a jamais vraiment quitté et bien souvent il m'arrive de replonger dedans avec la même égale délectation que lors de sa découverte.

 

C'est mon bain de jouvence à moi, ma manière de prendre congé de ce monde, mon soleil d'hiver et aussi une bien agréable façon de passer une soirée sans se sentir envahir ou agressé par les dehors funèbres de l'actualité.

Par bien des aspects, Seinfeld demeure une série indémodable dans la mesure où elle accomplit cette gageure de s'inscrire dans une temporalité qui n'est pas celle de son époque ou si peu, mais bien plus dans un comique de situation où le rythme des dialogues et l'accumulation de scènes loufoques et délirantes, priment sur tout.

Surtout, Seinfeld réussit ce pari insensé d'être une série qui ne parle de rien, absolument de rien: les personnages, année après année, n'évoluent pas –seul leur aspect physique peut changer d'une saison à l'autre– il ne se passe absolument rien dans leurs vies, ni drames ni éclats, chacun continue à mener une existence dont on peine à saisir les tenants et les aboutissants.

Non pas qu'ils soient vides de tout sentiment mais leurs personnalités reposent uniquement sur leurs interactions avec les autres personnages de la série, comme une sorte de huis-clos perpétuel où se répéterait jour après jour la même comédie de l'existence: on passe son temps à parler –c'est assurément l'une des séries les plus bavardes jamais tournées– à parler de tout et de rien, de l'anodin comme du grandiloquent, des grandes questions de l'existence comme des mille et une incongruités de la vie quotidienne, le tout dans une farandole de dialogues qui ne laissent aucun répit au spectateur.

 Flickr/Steve Harris-Seinfeld Restaurant

La série pourrait tout aussi bien se passer de nos jours ou avoir été tournée il y a un siècle.

Les décors sont minimalistes au possible, le café, l'appartement de Jerry, parfois le bureau de Georges ou celui d'Elaine, quelques lieux de socialisation, cinéma ou restaurant, servent de point de rencontre entre les personnages sans que jamais ou presque ne se développe un récit à même de relier les épisodes entre eux. 

Le charme de la série et son génie, car il en faut pour réussir ce tour de force, ne reposent que sur la truculence des dialogues et sur l'interprétation des comédiens. C'est tout. Le miracle étant que cela suffise amplement à combler nos attentes et à passer sans encombre le cap de rediffusions successives.

C'est l'intemporalité de la série, son refus de se soumettre à une narration traditionnelle, son obstination à reposer sur le seul pouvoir du verbe, qui l'autorisent à voyager dans le temps sans jamais être esquintée, comme si, en s'affranchissant de tout recours à une dramaturgie ancrée dans son époque ou parmi le vécu des personnages, elle se suffisait à elle-même par l'accumulation de vignettes aussi drôlatiques que vides de sens. C'est l'éternité considérée comme une gigantesque farce cosmique dont il vaut mieux rire que pleurer. 

Autrement dit, pour résister au temps, il faut être hors du temps.

À méditer.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (103 articles)
romancier
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