Culture

Comment un livre pour enfants a-t-il pu faire pleurer son auteur?

Elise Costa, mis à jour le 15.12.2016 à 17 h 25

Les histoires pour enfants ne sont pas que papillons et coccinelles. A l’inverse de R.L. Stine, l’écrivain E.B. White ne voyait pas d’objection à traiter de sujets difficiles dans ses romans destinés à la jeunesse. Quitte à se fendre lui aussi le cœur avec «La Toile de Charlotte».

Photo tirée du livre E.B. White via Wikimedia Commons

Photo tirée du livre E.B. White via Wikimedia Commons

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En octobre 1952, les éditions Harper Collins publient un petit livre de 192 pages intitulé La Toile de Charlotte (Charlotte’s web) signé E.B. White. Le roman, adressé aux enfants, raconte l’histoire d’un cochon, Wilbur, qui devient ami avec une araignée, Charlotte. Alors que la vie du cochon est menacée pour des raisons purement élémentaires (le fermier compte bien le transformer en rôti), Charlotte l’araignée écrit des messages sur sa toile pour le sauver. Le subterfuge fonctionne. Wilbur pourra devenir un vieux cochon à la ferme. Mais les araignées ont une espérance de vie plus courte que les cochons et Charlotte finit par passer l’arme à gauche, laissant derrière elle un tas de bébés araignées. Wilbur restera ami avec trois d’entre eux.

Si en France La Toile de Charlotte est peut-être surtout connu pour son adaptation cinématographique (Le Petit monde de Charlotte, un des premiers films de Dakota Fanning), aux États-Unis, le livre est un classique de la littérature jeunesse. À sa première publication en 1952, il se vend à plus de 100.000 exemplaires. Ce qui est à la fois remarquable et éloquent: voilà que le thème de la mort peut être aussi abordé dans un roman pour enfants. Une poignée de détracteurs ne manquent pas de jaser, bien sûr. Dans une lettre qui ne sera dévoilée au public que quarante ans plus tard, l’auteur leur répondra:

«Je suis en train d’écrire un nouveau livre avec un boa constrictor et une portée de hyènes. Le boa constrictor avale les bébés un à un et la maman hyène meurt de rire.» 

Ce qui est une bonne façon de signifier qu’il est possible de traiter de bien de choses avec les enfants tant qu’ils ne sont pas pris pour des idiots.

Car E.B. White n’a jamais oublié ce que signifiait d’être un enfant. Petit, il a grandi dans la banlieue de New-York, à une époque où l’on y trouvait des granges et où les gens circulaient à cheval. Ses parents eux-mêmes avaient une écurie, et il adorait les animaux. Une fois adulte, il a à son tour acheté une ferme dans le Maine avec sa femme. Là-bas, il a soigné et veillé sur un de ces cochons comme l’un des siens et est tombé amoureux d’une petite araignée qui vivait dans la grange et qui lui a inspiré le personnage de Charlotte [1]. Parce qu’il n’avait pas laissé sa nature d’enfant s’évaporer dans les considérations brumeuses du monde adulte, E.B. White pouvait se laisser aller à ses émotions.

La voix brisée

En 1970, il s’assoit dans un studio d’enregistrement pour raconter l’histoire de Wilbur le cochon et de Charlotte l’araignée. Grâce aux nouvelles technologies de l’époque et la popularité des cassettes, le marché des livres audio explose. Charlotte’s Web, qui a reçu de nombreux prix dont la fameuse Médaille Laura Wilder Ingalls, est naturellement destiné à s’écouter. Et qui de mieux placé que l’auteur lui-même pour conter son histoire? Alors E.B. White s’assoit devant le micro, et il lit son petit roman.

Ça fait presque vingt ans que l’écrivain a écrit La Toile de Charlotte –en cachette (il n’en avait pas averti son éditeur qui n’a découvert le manuscrit qu’une fois fini). Mais la ferme existe toujours, c’est celle où il habite. Wilbur et Charlotte sont tirés de personnages réels. Il y a alors un passage plus difficile à lire que d’autres. Michael Sims, qui a écrit sa biographie en 2012, raconte:

«Lui, comme n’importe qui qui fait un livre audio, a dû réaliser plusieurs prises pour que le résultat soit parfait. Mais, à chaque fois, il éclatait en sanglots à l’évocation de la mort de Charlotte. Et il recommençait, et il ratait... Il lui a fallu dix-sept prises de son pour réussir à aller au bout de la mort de Charlotte sans que sa voix ne se brise ou que les larmes ne lui montent aux yeux.»

Cette même année où sa biographie a vu le jour, le «Journal des Bibliothèques scolaires» américain a lancé un grand sondage à travers le pays pour répertorier les 100 livres préférés des enfants âgés de 9 à 12 ans. La Toile de Charlotte est arrivé en première position

1 — [1] E.B. White aimait à parler du réel. Il était reconnu pour ses œuvres de non-fiction qu’il écrivait pour le New Yorker. Retourner à l'article

 

Elise Costa
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Journaliste
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