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Football: si les Bleus passent à la trappe

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 30.05.2010 à 16 h 23

Serait-il finalement bénéfique pour l'équipe de France de ne pas se qualifier ce soir face à l'Irlande?

Lors de la Marseillaise à Dublin Charles Platiau / Reuters

Lors de la Marseillaise à Dublin Charles Platiau / Reuters

On ne peut qu'être d'accord avec la remarque de Mathieu Grégoire qui, dans un article récent sur Slate.fr, offrait une défense argumentée en faveur d'une défaite des Bleus face à l'Irlande en rappelant qu'«une qualification ne permettrait pas de résoudre les problèmes dont souffre l'équipe de France». Cela semble plus compliqué après la victoire 1-0 obtenue samedi 14 novembre à Croke Park. Mais n'oublions pas que les grandes surprises arrivent quand on les attend le moins. Une défaite ne devient vraiment dramatique que si tous les facteurs sont réunis pour que celle-ci semble impossible. En ce sens, le match de ce soir rappelle dangereusement toutes ces occasions où de grandes équipes favorites se sont fait incompréhensiblement surprendre.

Pour autant est-il vraiment sûr qu'une élimination ce soir au Stade de France serait un heureux événement et créerait obligatoirement «les conditions du renouveau»? Ne serait-il pas possible qu'un ticket remporté à l'arraché débouche sur une très agréable surprise? Retour sur ce que nous apprend l'Histoire du football à ce sujet.

La révolution française


On ne peut commencer le parcours sans rappeler l'un des matchs les plus traumatiques de l'histoire récente du football hexagonal. On parle bien sûr du fameux France-Bulgarie du 17 novembre 1993 au Parc des Princes. Une défaite, à la dernière minute qui avait propulsé l'équipe de France en enfer et avait permis le grand nettoyage en vue de la renaissance de 98. Mais ce dont, curieusement, les Français se rappellent moins c'est de la défaite de cette même équipe, un mois plus tôt, face à Israël avec des buts de Berkovic (83') et de Reuven Atar (90'+3). Et c'est dommage, car c'est sûrement là que se trouve le vrai scandale de cette phase éliminatoire. Une débâcle à domicile contre une faible équipe israélienne qu'ils avaient même battu 0-4 en février de cette même année... à Tel-Aviv. Car ce n'est pas la même chose d'encaisser deux buts face à une équipe qui ne s'est plus qualifié pour une coupe du monde depuis 1970 qu'un seul en contrattaque face à la génération d'or du foot bulgare (les Kostadinov, Penev ou Stoitchkov...), qui se permettra même d'arriver quatrième aux Etats-Unis.

«Quand Ginola obtient un coup franc près du poteau de corner, l'arbitre a le sifflet à la bouche et il expédie un grand ballon de près de 60 mètres au lieu de garder le ballon» dira Gérard Houllier, sélectionneur français, pointant du doigt l'une des victimes collatérales de cette déconfiture généralisée. Le résultat fut une sorte de purge, en bonne et due forme, qui éloigna définitivement la génération Papin, Cantona et Ginola des Tricolores. Personne ne parlera du ballon mal dégagé par Desailly dans le temps additionnel contre Israël (et de son retour défensif plus que poussif) ni du marquage de Blanc sur Kostadinov... La dure loi du foot: Papin avait 30 ans, Sauzée 28, Cantona 27 mais Desailly 25 et Lizarazu 24. Il fallait une petite révolution interne. Ou, tout du moins, c'est l'image que l'on a gardé.

Car, à y regarder de plus près, on constate qu'il n'y avait en fait que quatre joueurs (Thuram, Zidane, Guivarc'h et Henry) du onze de départ contre l'Afrique du Sud en 1998 qui ne faisaient pas partie du groupe en 1993. Et l'entraineur était Aimé Jacquet... adjoint de Gérard Houllier. Le désastre a donc surtout permis à une nouvelle génération de joueurs talentueux de prendre les rênes d'une équipe dont elle faisait déjà partie. Fallait-il obligatoirement ce marasme sportif pour que l'ancienne génération cède sa place?

Argentine 1969


Cela semble être une des lois tacites du football. Du moins c'est ce que montrent d'autres précédents célèbres où une défaite humiliante et douloureuse déboucha sur une remise en question et une nouvelle ère pleine de gloire. Un fait similaire est arrivé, par exemple, à l'équipe nationale d'Argentine en 1969 quand elle ne s'est pas qualifiée pour la coupe du monde au Mexique. Les défaites face à la Bolivie et surtout au Pérou, le 31 août 1969 à la Bombonera, empêchèrent les argentins de disputer le mondial pour la première (et unique) fois de leur histoire. Une espèce de Waterloo sportif, qui déboucha, huit ans plus tard, sur la première victoire dans la compétition reine, chez eux en Argentine. Un parcours qui rappelle celui de la France de 1998 sauf que la reconstruction mit huit ans à se faire.

Le «Maracanazo»

Exactement le même nombre d'années que mit le Brésil pour se relever d'une des plus grandes humiliations de l'histoire du football. Ce n'était pas une défaite dans un match de barrage mais en une finale de la Coupe du Monde. Mais les pronostics, l'ambiance et le lieu en font une énorme surprise comparable à la douloureuse élimination de la France face à la Bulgarie. Cela a même donné lieu à un nom propre pour qualifier ce genre d'événements: le «Maracanazo», du nom du fameux stade de Maracaná qui, ce 16 juillet 1950, accueillait 173. 850 spectateurs pour assister à la finale entre le Brésil et l'Uruguay. On connait la suite. La canarinha a perdu 2 à 1 grâce à un but d'Alcides Ghiggia à dix minutes de la fin du match. 

Comme pour l'Argentine, il faudra huit ans au Brésil pour relever la tête grâce à un retour en fanfare incroyable et une équipe complètement renouvelée (avec un certain Pelé accompagné de Garrincha et de Zagallo). Les cariocas gagneront les mondiaux 58 et 62, devenant la seule équipe (avec l'Italie dans les années 30...) à avoir remporté deux fois de suite.

Espagne 2006


On trouve un exemple plus récent de renouvellement réussi de l'effectif dans le cas de l'Espagne. En ce qui concerne les ibériques, les résultats ont été visibles beaucoup plus rapidement (2 ans) et le responsable de cela n'est autre que... l'Irlande. En fait, les Irlandais ont été la goutte qui a fait déborder le vase. L'Espagne était une des favorites du mondial 2006 avec une des équipes les plus complètes du tournoi. Mais après l'échec face à la France, en huitième de finale, la presse espagnole a commencé à critiquer l'équipe et, en particulier, le grand capitaine Raul dont les résultats en équipe nationale étaient loin d'être aussi bons qu'au Real Madrid. Une ambiance qui s'envenima au vue des piteux résultats enregistrés par l'équipe dans les premiers matchs des qualifications pour l'Euro 2008. Puis vient la douloureuse défaite 3-2, le 6 septembre 2006 à Windsor Park. Un résultat qui laissait l'Espagne dans une position très délicate dans son groupe. Il n'en fallait pas plus pour que le sélectionneur, Luis Aragonés, décide de ne plus convoquer Raul, créant un vrai débat national. Mais on connait la suite. L'Espagne enchaina ensuite sa plus longue série de matchs non perdus et remporta l'Euro 2008 avec une supériorité incontestable.

Les bienfaits de la réforme


Alors suffit-il d'une défaite catastrophique et d'un bon nettoyage pour relancer la machine? Pas sûr... On connait aussi des cas où cela n'a rien donné. En France, le fait de rappeler des footballeurs qui semblent finis a permis d'accéder à une finale de coupe du monde. Après la défaite face à la Grèce à l'Euro 2004, des joueurs comme Zidane, Thuram, Makélélé et Lizarazu avaient ainsi annoncé leur départ définitif de l'équipe nationale. Une décision sur laquelle ils étaient revenus (sauf Lizarazu) pour aider les Tricolores à se qualifier, dans la souffrance (encore avec l'Irlande et Israël comme rivaux) pour le mondial 2006. Des difficultés qui étaient encore au rendez-vous lors de la phase de poules, qui aurait très bien pu finir de la même façon qu'en 2002. Mais ce ne fut pas le cas et la France arriva en finale. Serait-ce l'exception qui confirme la règle?

Pays-Bas 2002


Le schéma ne s'est pas appliqué à la génération dorée du football hollandais. Dirigée par Louis Van Gaal, l'équipe alors formée par une palette de stars mondiales (Van der Sar, Seedorf, Van Nistelrooy, Kluivert, Overmars...) ne réussit pas à se qualifier pour la Coupe du Monde de Japon et Corée du Sud de 2002. La faute à qui? Oui... encore une fois à l'Irlande (décidément un bourreau habituel des grandes équipes). Cette fois-ci les Irlandais s'imposèrent 1-0 à Dublin le 1 septembre 2001 en rendant presque impossible la qualification des Pays-Bas. Mais il n'est pas évident que la chute ait permis de mieux remonter la pente. Malgré une intéressante demi-finale deux ans plus tard, au Championnat d'Europe du Portugal, les Pays-Bas enchainent les participations décevantes ces dernières années (huitième de finale en 2006 et quart en 2008). Les Hollandais sont toujours présentés comme de grands favoris à chaque nouvelle compétition, surtout pour la qualité de leur jeu, mais finissent souvent par être les grandes déceptions. Car, après le non-Mondial 2002, il n'y a pas eu de vraie révolution. Ou une révolution en demi-teinte. En 2004, Ruud van Nistelrooy continuait d'être le meilleur attaquant de l'équipe (et un des meilleurs du tournoi). Malgré l'arrivée de nouveaux talents, comme Wesley Sneijder, van der Vaart ou van Persie, la réussite n'est pas vraiment au rendez-vous.

Angleterre 1994 et 2008


Last but not least, l'Angleterre. L'équipe qui enchaine les crises et les révolutions internes. En ce sens, le désastre de 1994 est moins le symptôme d'un changement d'époque que le début d'un long tunnel plein d'échecs et que seul (peut-être) la demi-finale en 1996 (chez eux) vient éclairer légèrement. En ce sens, l'incompréhensible défaite 2-3 face à la Croatie, à Wembley en novembre 2007, qui les écartait de l'Euro2008, n'apparait que comme le dernier échec à retrouver une gloire passée. Les conséquences de ce match ridicule? Un simple changement d'entraineur (avec l'arrivée de Capello) et le retour du capitaine emblématique (et pas tout jeune), David Beckham. Un pari en faveur de la continuité et un exemple où une catastrophe sportive n'entraine pas de vraie révolution. Pour l'instant, cela semble marcher (l'Angleterre s'est facilement qualifiée pour l'Afrique du Sud) mais il est trop tôt encore pour tirer des conclusions.

Que faut-il souhaiter pour la France? Une défaite qui accélère le changement de génération sans vraiment savoir si celle-ci est prête à affronter les vrais défis? Ou, au contraire, une qualification à l'arrachée sans savoir non plus si cela débouchera sur une poule ridicule, comme en 2002, ou un adieu glorieux des anciens, comme en 2006?

L'histoire du football ne permet pas de trancher. Mais, quoi qu'il en soit, si la France veut retrouver sa splendeur d'antan, il faudra qu'un jour les nouveaux venus (Diarra, Benzema, Gourcuff...) prennent les choses en main (plus que maintenant au moins...) et montrent que Michel Platini avait tort en affirmant que le pays «n'a pas forcément une grande génération». Reste à savoir s'ils seront capables de le faire et...quand.

Aurélien le Genissel

A lire également sur l'équipe de France de football: Pourquoi il ne faut pas que les Bleus aillent au Mondial 2010, Pourquoi la France ira en Afrique du Sud et notre blog sur le football: Plat du pied sécurité.

Image de Une: Lors de la Marseillaise à Dublin Charles Platiau / Reuters

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