Monde

Les figures encore méconnues (en France) de la nouvelle gauche européenne

Gaël Brustier, mis à jour le 03.01.2017 à 14 h 37

Né-e-s dans les années 70 ou 80, elles et ils incarnent des gauches qui se réinventent sur un continent où la droite progresse toujours davantage. La gauche est morte, vive la gauche!

Owen Jones, trublion de la gauche britannique, en octobre 2015. LEON NEAL / AFP

Owen Jones, trublion de la gauche britannique, en octobre 2015. LEON NEAL / AFP

Très majoritairement vieillissant et figée dans des schémas dépassés, la gauche française vit encore dans les années 1980, dans un monde qui n’existe plus, où «l’alternance» est un dû. L'expression «le monde est ainsi» est son viatique. Le contraste avec d'autres pays européens n'en est que plus cruel, le jugement sans appel. 

Car ailleurs en Europe, le vent de la révolte a déjà sonné dans les vieux appareils. Le monde d’après est déjà sur le métier. Une tretenaire candidate à la présidentielle, une adjointe au maire d’une capitale européenne élue, à moins de 30 ans, sur une plateforme alternative... C'est la génération «gauche d’après». Plus transversale, celle qui «construit son peuple» plutôt que de le fantasmer ou de draguer des clientèles, qui allie pensée et action, qui fait sauter un à un les verrous institutionnels et intellectuels, celle qui forge une part de l’avenir de l’Europe. Aperçu d’une génération diverse et méconnue de cadres politiques de notre continent.

Stefan Wallner, l'homme qui a fait échouer l'extrême droite en Autriche

Discours de Stefan Wallner, octobre 2016.

Si l’extrême-droite autrichienne doit craindre quelqu’un en Autriche, c’est lui: Stefan Wallner. Agé de 45 ans, l'ainé de cette galerie de portraits apparaît surtout comme un éclaireur. Véritable stratège du parti écologiste autrichien, les Grünen, il a incontestablement permis à Alexander Van der Bellen de prendre l’ascendant sur ses concurrents pendant la campagne présidentielle de 2016 et finalement de l'emporter face au candidat de l'extrême droite (FPÖ), Norbert Hofer. Tôt dans l’année, déjà, Van der Bellen apparaissait comme un adversaire sérieux face aux candidats investis par les deux grands partis traditionnels autrichiens, les sociaux-démocrates du SPÖ et les conservateurs de l’ÖVP, tous deux éliminés au premier tour. 

Stefan Wallner a entrepris de mettre en place pour les Grünen une stratégie en radicale opposition avec celle du FPÖ. Une alternative totale: ni la même vision de l’identité autrichienne, ni la même vision de l’avenir du pays, et des appuis différents dans la société. Les Verts autrichiens se sont appuyés sur une population en apparence minoritaire pour agglomérer une Autriche alternative, plus ouverte à l’Europe de l’ouest et du sud, plus urbaine aussi…

Ancien directeur de l'organisation catholique caritative Caritas Autriche,  Stefan Wallner a séduit des segments nouveaux de l'électorat… On s’aperçoit ainsi que, dans Vienne, les enfants des électeurs de l’ÖVP, jadis parti le plus attaché à l’identité politique de l’Autriche votent volontiers pour les écolos viennois… Une stratégie gagnante à méditer en Europe?

Rosa Martinez, la voix écolo de l’Espagne

Rosa Martinez, élue d'Equo au Congrès des députés espagnol, octobre 2016.

Côté écolo toujours, mais en Espagne, c’est Rosa Martinez qui retient l’attention. Avec un français parfait et une maîtrise des enjeux et de la stratégie politique, elle a soulevé l’enthousiasme des militants EELV lors de leurs journées d'été à Lorient en août dernier. Porte-parole du parti écologiste Equo depuis deux ans, elle a, grâce à la stratégie unitaire menée avec Podemos, considérablement fait progresser son combat et l’audience de son mouvement en Espagne.

Avec deux autres membres d'Equo élus au Congrès, la députée espagnole fait partie de la coalition Unidos-Podemos. Ses positionnements féministes et écologistes s’accordent très bien avec la stratégie de Podemos: embrasser un large éventail de thèmes progressistes et ancrés dans les préoccupations quotidiennes. «Construire un peuple» contre la «caste», celle que représentent les concervateurs du Partido popular (PP), au pouvoir, mais aussi une partie de la gauche. 

Equo et ses jeunes dirigeants sont souvent moins cités que leurs homologues de Podemos ou d’Unidad popular par la presse française. A tort, car ils contribuent à expérimenter de nouvelles thématiques et à élargir le spectre idéologique du «bloc du changement». Rosa Martinez participe ainsi à faire monter au sein des institutions, de manière concrète, des sujets environnementaux qui étaient peu traités jusqu’à ces deux dernières années. Construire le peuple oui… mais en incluant les thèmes écolos!

Des empêcheurs de penser en rond, même au sein de Podemos 

Podemos s’apprête à vivre un congrès intense, qui pourrait laisser croire que le jeune parti n’échappe pas aux règles de la «politique politicienne». C'est vrai et faux, car en interne, quelques figures incarnent une façon horizontale de faire de la politique.

A Madrid, la charismatique Rita Maestre, née en 1988, s’est imposée comme étoile montante du mouvement dans la capitale où elle est conseillière municipale. Bête noire des milieux conservateurs, la jeune femme est militante féministe et dénonce les dynamiques machistes, y compris au sein de Podemos. Elle n’hésite pas non plus à défier en interne les proches du leader, Pablo Iglesias.

En cause? Deux cultures au sein de Podemos. Les proches d’Iglesias sont davantage marqués par la culture d'Izquierda unida, la coalition de gauche radicale qu’ils ont pour certains fréquenté plus jeunes. Ils sont donc davantage marqués par la «vieille gauche», plutôt «verticaliste». De l'autre côté du spectre, les proches d’Inigo Errejon, dont fait partie la Madrilène. Dans ce courant sensible à la tradition libertaire ibérique, on pourrait aussi citer Sergio Pascual, élu d’Andalousie, ou Eduardo Maura, député du Pays-Basque. Davantage «horizontalistes», décentralisateurs et partisans de la ligne «populiste de gauche», ces militants s'inspirent d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe

A Madrid, le relatif affrontement entre les deux mouvances s’est conclu par un accord sur des responsabilités tournantes…

Marisa Matias, membre de l'alliance «rouge-rouge-rose» portugaise

Marisa Matias était candidate à la présidentielle portugaise en 2016. 

Parlementaire européenne, Marisa Matias a été candidate cette année à l’élection présidentielle portuaise. Pour le Bloc de gauche (Bloco de esquerda), le dynamique parti de la gauche radicale, elle a recueilli plus de 10% des suffrages. Pablo Iglesias, leader de Podemos est venu la soutenir.

Si depuis, le Parti socialiste portugais gouverne seul, une alliance «rouge-rouge-rose» a vu le jour. Tout en refusant d’entrer au gouvernement, le Parti communiste et le Bloco ont accepté, sous conditions, de soutenir le PS au Parlement. Les deux députés écologistes, alliés actuel du PC ont fait de même.

L’expérience portugaise intéresse beaucoup en France, du Parti socialiste au NPA. Elle diffère considérablement de ce qui se passe en Espagne, où le Parti socialite ouvrier espagnol (PSOE) est soumis à l’influence de ceux qui préfèrent laisser le régime survivre, et voir Mariano Rajoy et la droite tenter leur chance, plutôt que de gouverner avec Podemos et des partis régionaux/régionalistes. Elle diffère de ce qui se passe en Grèce, puisque le Pasok et Syriza sont entrés en concurrence frontale. Elle diffère enfin de l’Italie, où le renzisme a fini par être acculé à la catastrophe référendaire de décembre.

Le Parti socialiste portugais est donc au pouvoir. Il tente, à petits pas, avec des difficultés, de desserrer l’étau de l’austérité imposé «d’en haut», c’est-à-dire par un «césarisme bureaucratique», ainsi que l’ont défini, à la suite d’Antonio Gramsci, le sociologue Razmig Keucheyan et l’économiste Cédric Durand.

Giuseppe Civati, le frondeur italien qui a créé son parti 

Giuseppe Civati, fondateur du parti Possibile, a fait campagne pour le «non» au référendum de décembre.

Giuseppe «Pippo» Civati est un peu l’anti-Renzi. Né, comme ce dernier en 1975, il a quitté son parti, le Partito democratico (PD), car il était en total désaccord avec la politique menée. Civati est un authentique militant du PD que les cures d’austérité et l’abandon progressif de l’héritage «démocrate de gauche» et post-communiste ont révulsé. Dans son pays, où la social-démocratie fut toujours faible, il est l’incarnation de ces militants qui ne veulent pas renoncer à être de gauche pour gouverner dans le contexte de l’après-crise.  

Il a porté la contestation au PD jusqu’en 2015, date à laquelle il a claqué la porte de son parti en compagnie de plusieurs autres parlementaires. Il a créé le parti politique Possibile (Possible) en juin 2015 et a fait campagne pour le «non» au référendum constitutionnel de décembre. Il avait déjà dit non au «Jobs Act», la «loi travail» italienne, et à plusieurs réformes emblématiques portées par Matteo Renzi.

Owen Jones, polémiste au pays du Brexit

Owen Jones interviewé par la presse espagnole après la victoire de Donald Trump à la présidentielle américaine. 

Agé de 32 ans, Owen Jones est la figure intellectuelle de la gauche post-blairiste. Il est fermement décidé à défendre les classes populaires, comme le montre son livre Chavs: The Demonization of the Working Class (Racailles: la diabolisation de la classe ouvrière), qui le propulsa médiatiquement alors qu’il était déjà intellectuellement mûr et qu’il avait prêté main forte à la gauche britannique.

Il s’est imposé à la fois comme un intellectuel et comme un redoutable activiste de son propre camp. Récemment, il a préfacé la version britannique de l’ouvrage de référence de Chantal Mouffe et Inigo Errejon, Podemo: in the name of the people (Podemos: au nom du peuple), véritable précis de politique transversaliste, paru en Espagne sous le titre Construir Pueblo.

Owen Jones sera le dernier exemple de cette série non exhaustive. Cette génération d'Européens nés entre les années 70 et 80, ayant subi de plein fouet la crise de 2008, s’est occupé de politique à la fois par vocation et par obligation. Elle porte ses idéaux contestataires dans les institutions, aux antipodes du modèle du «jeune de structure» que l’on ne connait que trop en France. Ces cadres, élus et intellectuels, si l’on s’intéresse à eux et qu’on les suit un peu (grâce aux réseaux sociaux, qui rendent possibles aussi ce genre d’expérience heureuse) donnent un petit aperçu d’un des avenirs possibles de l’Europe… 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (89 articles)
Chercheur en science politique
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