Science & santé

Une définition du «petit rhume» pour François Fillon

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.12.2016 à 13 h 09

Choisir le rhume pour expliquer ce qui, demain, ne serait plus remboursé par l’assurance maladie selon le programme de François Fillon était une erreur. Il y a un éventail de symptômes derrière le mot «rhume».

Le pape François, le 9 octobre 2013 au Vatican | FILIPPO MONTEFORTE / AFP

Le pape François, le 9 octobre 2013 au Vatican | FILIPPO MONTEFORTE / AFP

C’est à Jérôme Chartier, député Les Républicains du Val d'Oise et l'un des porte-parole de François Fillon, que revient l’une des missions politiques parmi les plus délicates: éclairer les électeurs sur les réformes de la sécurité sociale voulues par son candidat. Mal présenté par l'intéressé, incompréhensible hors du cénacle des techniciens, le projet de François Fillon a vite jeté le trouble au sein même de son camp. Le député Eric Woerth estime désormais que la distinction entre «petits» et «gros» risques, évoquée par François Fillon n'est «pas la bonne mesure». Vive réaction de personnalités du monde médical qui ont signé une pétition «Pour la Sécurité Sociale». Toutes ces critiques ont obligé le candidat de la droite et du centre à publier, en urgence, une tribune à vocation calmante dans les colonnes du Figaro daté du 13 décembre. Puis, le même jour, à retirer le sujet de son site.

Il faut dire que, la veille, Jérôme Chartier n'avait pas brillé par sa clarté: lorsque qu'on l'interroge sur France Inter afin de savoir si les rhumes seront ou non toujours pris en charge, il répond:

«Le rhume, ça dépend de quel rhume. Il faut entrer dans le détail, répond l’intéressé. Je ne suis pas médecin, je ne suis pas capable de vous le dire, c’est le médecin qui pourra le dire, un rhume si ça tourne mal, ça peut devenir beaucoup plus qu’un rhume, c’est le médecin qui va le déterminer.»

France Inter en fera bien vite des gorges chaudes. Marisol Touraine, ministre de la Santé, pourtant peu rompue à l’humour, osa ironiser sur Twitter: 

Et le vice-président du Front national, Florian Philippot d'expliquer, dans un docte communiqué, qu’«une prise en charge différenciée des consultations médicales en fonction de la sévérité des pathologies n’est pas acceptable (…). Ce qui s’apparente à un rhume peut être plus sévère.»

L'exemple à ne pas prendre

Il n’est besoin d’être spécialiste pour comprendre que l’exemple du rhume était, très précisément, celui à ne pas prendre pour établir une nouvelle cartographie des «petits risques». François Fillon désignait ainsi des entités qui ne seraient plus prises en charge par l’assurance maladie mais, le cas échéant, par des complémentaires santé. Or la difficulté commence avec la définition de ces entités. Sont-ce des plaintes sans réel objet? Des situations sans vrais diagnostics, aux frontières du pathologique? Des pathologies ne nécessitant pas, dans l’instant, une véritable prise en charge médicale? D’un continent mal défini que certains responsables sanitaires avaient baptisé «bobologie» –avant de s’en mordre les doigts.

Au point qu'on en vient à se demander: qu'est-ce qu'un petit rhume? De ce point de vue, le rhume est un cas d’école. Emprunté au latin rheuma «flux de la mer, catarrhe» (qui l’avait emprunté au grec), il émerge dans la langue française avant la Renaissance («reume de froidure» ) et il y restera longtemps au genre féminin. Le rhume permet de qualifier généralement «rhinopharyngite», «nasopharyngite». C'est, le plus souvent, une infection virale des voies aériennes supérieures. Corollaire: un cortège de symptômes incluant, à différents degrés, toux, éternuements, congestions, écoulements, encombrements, myalgies, céphalées, etc. «Rhume» n’est pas, stricto sensu, un diagnostic médical: chacun peut se dire enrhumé, ou l’avoir été, c'est un mot-valise. 

 Le «petit rhume», c’est le nez bouché, les reniflements, la toux sèche, voire une petite fièvre et un discret mal de tête –le tout sur un mode mineur et passager. Mais le rhume renvoie aussi à un large éventail inflammatoire affectant la sphère nasale et pouvant atteindre le cerveau. Du léger inconfort de la petite sinusite jusqu’au handicap majeur de ceux qui explosent à la saison de foins, fleurs et autres graminées. Il faut aussi compter avec le «rhume de hanche», cette étrange synovite aiguë transitoire, boiterie souvent unilatérale survenant chez les enfants âgés de trois à dix ans. 

Dans presque tous les cas, le médecin prescrit des médicaments, remboursés ou pas par la collectivité. Il s’agit de médications symptomatiques (s’attaquant aux symptômes, pas à la cause): anti-inflammatoires, «décongestionnants nasaux», antalgiques.

L'impossible classement

Parfois, il veut revoir son patient, affiner son diagnostic, prévenir une surinfection bactérienne chez une personne fragile. Ou faire pratiquer des examens complémentaires, commencer une désensibilisation aux allergènes coupables. La situation est en revanche d’emblée sérieuse lorsque le rhume survient chez les personnes asthmatiques, chez celles souffrant d’une insuffisance respiratoire ou encore chez les personnes âgées. Les risques majeurs sont alors la surinfection bactérienne à pneumocoques, l’apparition d’un emphysème, la décompensation cardiaque

Comment, dans un tel dédale, pourrait-on classer le rhume dans la catégorie des risques non pris en charge par l’assurance maladie au motif qu’il serait «petit»? C’est complexe, a bien vite reconnu le député Chartier. Allons plus loin: la même difficulté surviendra dans mille et une autres situations. Chaque fois que l’expression d’un symptôme, l’ébauche d’un diagnostic, ne peut caractériser la pathologie sous-jacente. Comment, dès lors, situer la catégorie d’un «risque» qu’exclurait la sécurité sociale et que prendraient en charge les assurances complémentaires, mutuelles véritables ou entreprises totalement privées?

Sur France Inter, empêtré dans sa réponse à la question-piège sur le rhume, Jérôme Chartier a vite rappelé qu’il n’était pas médecin. Et que seul le médecin peut déterminer si un rhume va «mal tourner». «Ce n'est pas le travail du politique de savoir ce qui est grave et pas grave», a-t-il encore ajouté. Et pourtant. 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (791 articles)
Journaliste
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