Culture

Starfix, le magazine qui avait tout compris au cinéma mainstream d'aujourd'hui

Aurélien Ferenczi, mis à jour le 19.12.2016 à 0 h 28

Dans les années 1980, cette aventure cinéphile réalisée par une bande de copains a secoué la critique française et aidé à anoblir le cinéma de genre.

C’est un signe des temps, ironique si l’on connaît ceux qui précèdent: fin 2016, la profession unanime dépêche comme candidat français à l’Oscar un Hollandais de 78 ans, Paul Verhoeven, jusque-là peu habitué au consensus critique obtenu par Elle, sa dernière réalisation, avec Isabelle Huppert [le film ne sera finalement pas retenu dans la sélection finale]. Trente ans plus tôt, ils n’étaient guère en France qu’une poignée de critiques –un peu journalistes et très très «fans»– à saluer son travail et guetter ses oeuvres d’alors (Turkish Délices, Le Quatrième Homme, tournés aux Pays-Bas) dans les petites salles du Marché du Film à Cannes.

C’était la «bande de Starfix», des jeunes Turcs aux goûts affirmés qui secouaient le ronron de la presse cinéma de l’époque. Le 20 janvier 1983 est paru pour la première fois ce nouveau magazine «de l’aventure, du fantastique et de la science-fiction»: en couverture du n°1, une photo de Dark Crystal, un film de «fantasy» avec les marionnettes du génial animateur Jim Henson (le Muppet show), mais aussi des «appels de une» sur Dario Argento ou les effets «gore» d’Evil Dead. Ce mois-là, Première, l’unique concurrent grand public, met en couv’... Pierre Richard.

Une cohérence dans la diversité

Les créateurs de Starfix complotaient depuis quelques mois. Beaucoup se sont connus, en bons cinéphiles, à la Cinémathèque française du Palais de Chaillot. Mais ils ont surtout sympathisé et échangé leurs fanzines dans les travées du Grand Rex, où, chaque automne, le festival organisé par la revue L’Écran fantastique est un moment capital pour les amateurs du genre. Leurs revues sont comme des journaux intimes, quelques feuillets tapés à la machine puis ronéotypés et agrafés, où le texte l’emporte résolument sur l’image. Elles s’appellent Phantasm (hommage au film de Don Coscarelli, 1979), Intruder ou Rhésus Zéro.

Le dernier cité, le plus ambitieux, est l’œuvre du plus charismatique du groupe, Christophe Gans, 22 ans, fraîchement diplômé de l’Idhec – l’école publique de cinéma qui a précédé la Femis. Le futur réalisateur du Pacte des Loups et de La Belle et la Bête a déjà signé un court métrage, Silver slime, dont le titre est un hommage subtil (ou pas) à ses héros, les cinéastes italiens Mario Bava et Dario Argento (en anglais «silver slime» veut dire quelque chose comme «bave d’argent» –capito?). Sa culture cinématographique encyclopédique, tous genres confondus, l’a aidé à trouver un job: «film scout» pour Scherzo vidéo, une boite qui sort en vhs des kung-fu et des pornos. Rabatteur de séries Z, donc. Gans écrit déjà, bénévolement, pour L’Écran Fantastique, mais il réussit à convaincre ses patrons de Scherzo de financer un nouveau magazine au tirage moins confidentiel: sans doute croient-il s’offrir un canard qui vantera leurs produits, mais ce sera immédiatement beaucoup plus que ça.


Qui sont les rédacteurs-fondateurs? «Un amalgame de gens qui ne tombaient pas systématiquement dans les bras les uns des autres, mais qui ont donné naissance à un magazine d’une cohérence surprenante dans sa diversité», explique aujourd’hui Frédéric-Albert Lévy, le plus âgé de tous –il a 31 ans quand se lance le mag. Il se souvient avoir croisé Gans à une séance de presse de L’Empire contre-attaque (1980) où celui-ci  «se déchaînait contre l’aspect fasciste des combats, tout le monde tirant dans le tas sans trop savoir sur qui. Il n’avait pas tout à fait tort.»

En Haut à gauche Doug Headline, François Cognard, Nicolas Boukhrief, Christophe Gans. En bas à gauche FAL (Frédéric Albert Levy), Hélène Merrick, Christophe Lemaire, Matthias Sanderson.

«FAL», comme on l’appelle, est un doyen atypique, prof de lettres classiques aujourd’hui à la retraite, extrêmement érudit. Ses camarades ont en moyenne dix ans de moins. Autour du «bulldozer» Gans –on le surnomme «le buffle»–, on trouve d’abord l’un de ses amis d’enfance, né comme lui à Antibes: Nicolas Boukhrief, plus branché «films d’auteur» que les autres, grosse passion pour le cinéma polonais en général et Andrzej Zulawski en particulier. François Cognard, fin lettré, aime la série B italienne sophistiquée. Doug Headline, fils du romancier Jean-Patrick Manchette –d’où son pseudo–, grand amateur de cinéma américain, s’enorgueillit, malgré son jeune âge, d’une certaine expérience dans la presse, notamment à Charlie Hebdo et Métal Hurlant. Lui seul maîtrise la fabrication d'un magazine, sait ce qu’est une maquette et un chemin de fer –le tout bien avant l’informatique. Enfin Christophe Lemaire, arrivé un peu plus tard, apporte sa fantaisie belge, à base de vannes improbables et d’amour pour le cinéma «bis».

«Une expérience collective ahurissante»

Il faut se remettre dans le contexte: en 1983, les zombies ne sont pas encore omniprésents et Harry Potter n’est pas né; ceux qui ont lu Tolkien ne s’en vantent guère; Tim Burton réalise encore des courts métrages confidentiels et l’idée d’être exposé au Moma ne lui vient même pas en rêve... Mettre en couverture Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger ou Mel Gibson (record de ventes: 130 000 exemplaires, pour le numéro Mad Max 3 à l’été 1985) ou s’engager, toujours en couv', sur des œuvres aussi improbables que Razorback, de Russel Mulcahy, 1984 (un sanglier monstrueux terrorise l’Australie) ou Hitcher, de Robert Harmon, 1986 (un auto-stoppeur psychopathe terrorise les automobilistes), ça tranche avec la doxa critique d’alors. Tout en réunissant autour d’un programme commun ceux qui s’en sentent exclus: pour ces cinéphiles-là, Starfix devient un phare, une chapelle, une famille idéale…

Fabriquer un journal en bande a ses bons côtés. Dans La Fille de Starfix (disponible sur Kindle), Hélène Merrick, l’une des premières recrues de l’équipe –en piges–, raconte des moments de bonheur:

«On discutait, on proposait, [Christophe Gans] suggérait, choisissait, on se retrouvait chacun avec de bons sujets. Pas de dispute, pas de concurrence, pas de brimade. C’était joyeux, fructueux toujours.»

Doug Headline se souvient pareillement d’une «expérience de vie collective ahurissante: on vivait ensemble tout le temps, on voyait les films ensemble, on mangeait ensemble pour en parler, on restait à la rédaction [d’abord près des Champs-Elysées, puis à côté de la Bastille] jusqu’à trois heures du matin pour écrire nos papiers et relire ceux des autres. On était en perpétuelle symbiose… Le point faible? Ce n’était pas un journal très féminin. À l’époque, peu de filles allaient voir des films de cannibales...»

Mêmes les divergences ou les erreurs de goûts ne gâchent pas l’esprit de groupe: dans sa critique de Piranha 2, François Cognard proclame que James Cameron est un cinéaste sans avenir. Euh…


Au printemps 1983, Nicolas Boukhrief découvre seul –ruse ultra-payante de l’attaché de presse– La Lune dans le Caniveau, de Jean-Jacques Beineix, et en ressort fasciné: le mag lui accorde seize pages plus la couverture, mais quand les autres membres de l’équipe voient le film, ils sont consternés. Plus largement, la curiosité «tous azimuts» déborde parfois les défenseurs d’une ligne dure, qui limiterait Starfix au fantastique: «FAL» case même une longue critique positive des Compères de Francis Veber (novembre 1983).

Triomphe et crises

Certaines péripéties sont moins joyeuses, comme la fameuse «crise du n°9», la première année de l’existence du magazine: Christophe Gans a été rattrapé par le service militaire après avoir épuisé tous les reports. Il part en garnison. La légende veut qu’il envoie même quelques papiers griffonnés sous la tente... Entretemps, c’est Doug Headline qui s’est retrouvé en charge du mag. Mais au retour de Gans, neuf mois plus tard, on lui retire son titre de rédacteur en chef et il le prend mal. «Étant jeune et fougueux, je me suis foutu à la porte moi-même, je me suis barré, ce qui est très dommage.» Headline finira par revenir, en 1988, pour les deux dernières années du titre.

De gauche à droite : Christophe Gans, Hélène Merrick, Christophe Lemaire, François Cognard, et Nicolas Boukhrief

Mais le journalisme, même culturel, même passionné, est une activité économique, ce que l’équipe a négligé, se préoccupant assez peu de couvertures qui feraient vendre. Starfix traverse de sérieuses périodes d’incertitudes. En 1985, les patrons de Scherzo revendent le bébé à un ex d’Hachette Filipacchi, qui veut élargir la cible –une couv’ Bernard Giraudeau détonne... Mais l’homme qu’il met bientôt à la tête du magazine, Laredj Gaston-Karsala, est lui-même vite «starfixisé» au point de reprendre la publication à son compte, risques financiers compris. Risques inconsidérés: l’aventure s’arrête en 1990. Une courte résurrection, entre 1998 et 2001, d’un Starfix «Nouvelle Génération» –comme le «spin-off» d’une franchise de super-héros– se fera sans l’équipe et l’esprit d’origine.

«Les finances de Laredj ne pouvaient pas suivre, écrit Hélène Merrick. Starfix ne se vendait pas assez, d’autant que tout le cinéma que nous avions défendu se trouvait peu à peu récupéré par les autres journaux.»

Frédéric-Albert Lévy ne dit pas autre chose: «J’ai compris qu’on était fichus le jour où Première a mis en couverture La Guerre des Étoiles. Comme dirait mon camarade Nicolas Boukhrief, Starfix est mort d’avoir eu raison, c’est une belle mort…» En une décennie, la cinéphilie a changé, «les œuvres souterraines et méprisées qu’on défendait sont devenues le “mainstream”», confirme Doug Headline. «Star Trek, Star Wars, les films d’horreur comme Massacre à la tronçonneuse dont on tourne à présent des remakes, sont le “mainstream” d'aujourd'hui. On n’avait pas prévu que le basculement serait si violent.» En résumé, J.J. Abrams les a «tuer»…

Et après?

Faisons le bilan: Starfix est mort, mais Starfix a gagné. Les films défendus dans ses colonnes sont devenus des classiques du cinéma populaire et certains auteurs adorés, Verhoeven, donc, mais aussi David Cronenberg ou George Miller, sont passés du Grand Rex au Palais des Festivals de Cannes. Ce n’est pas le cas, en revanche, des «starfixiens» fondateurs passés à la réalisation. Et ce serait le principal bémol de l’aventure: ceux qui rêvaient de changer le 7e art lui-même, peut-être comme leurs prédécesseurs des Cahiers du Cinéma à l'origine de la Nouvelle Vague, n’ont pas eu le retentissement escompté.

Le leader Christophe Gans n’a tourné que quatre longs métrages en vingt ans; Nicolas Boukhrief n’en a signé que deux de plus –et son dernier, Made in France, a été privé de sortie en salles dans le sillage des attentats parisiens; Doug Headline a jeté l’éponge après Brocéliande (2003).


Faux procès, réplique ce dernier, qui dénie toute comparaison avec la Nouvelle Vague. «Les films qu’on aimerait faire sont beaucoup plus chers qu’à l’époque où Godard et Truffaut descendaient dans la rue avec leur caméra... Le cinéma français ne veut pas les accueillir: il préfère tourner en boucle les mêmes sujets, comédies ou drames sociaux.»

Doug Headline défend pourtant le bilan de ses camarades Gans et Boukhrief, dont les films, selon lui, «ont rencontré le public»: 5 millions de spectateurs pour Le Pacte des loups, en 2001, pour le premier; 500 000 entrées pour Le Convoyeur, en 2004, pour le second. «Le Pacte des loups a ouvert une porte pour le cinéma de genre en France, que l’échec de Blueberry [de Jan Kounen] a aussitôt fermée.»

Le temps des hommages

Nicolas Boukhrief vient de finir La Confession, une adaptation de Léon Morin prêtre, de la romancière Beatrix Beck, et un téléfilm pour Arte, Un ciel radieux, d’après le «mangaka» Jiro Taniguchi. Christophe Gans aurait repris un scénario, longtemps mis de côté, d’après 20.000 lieues sous les mers. Quant à François Cognard, devenu producteur, il met en chantier des films comme il les aime: ainsi ceux du duo Hélène Cattet et Bruno Forzani (L‘étrange couleur des larmes de ton corps, en 2013, bientôt Laissez bronzer les cadavres), admirateurs des «gialli», ces polars italiens hyper-esthétisants. «On était quatre, à Starfix, à vouloir faire du cinéma, on y est parvenu, poursuit Doug Headline Moi, je ne suis pas aussi diplomate que Nicolas, je ne sais pas composer avec le système, alors j’ai lâché.»

Midi-Minuit, un giallo qui se déroule dans le milieu des cinéphiles «starfixiens».

 Il développe pour des sociétés américains des adaptations de romans de son père. Il a trouvé une autre manière –qui n’est peut-être pas moins noble– de «faire du cinéma»: des documentaires, un livre sur L’Empereur du Nord, de Robert Aldrich, pour l’éditeur de DVD Wild Side. Il a retrouvé ses amis –avec un plaisir partagé– pour les séances de signature d’un ouvrage-compilation, Le Cinéma de Starfix (éditions Hors Collection, 320 pages 32 €), édité par «FAL». Best of des meilleurs articles, mais pas que: chaque fondateur s’est fendue d’une contribution 2016, et le récit par Nicolas Boukhrief, à la première personne, de son amitié avec Andrzej Zulawski est un texte très émouvant.

Quelques jours après l'entretien téléphonique qu'il m'a accordé arrive un e-mail de Doug Headline: «Tu m'as demandé ce que je faisais en ce moment. Une chose dont j'ai omis de te parler, et qui a à voir de tout près avec le sujet, c'est une bande dessinée que j'écris intitulée "Midi-Minuit", un giallo qui se déroule dans le milieu des cinéphiles "starfixiens" et dont les héros sont justement Cognard et Lemaire... On y évoque l'atmosphère de ces premières années 1980. Le dessinateur est un Italien, il s'appelle Massimo Semerano. Ça paraîtra chez Dupuis en 2017.» En pièces jointes, quelques planches qui replongent illico dans une époque révolue. À tous –nous compris–, il reste la nostalgie.

Cet article a été mis à jour le 18/12/2016. 

 

Aurélien Ferenczi
Aurélien Ferenczi (3 articles)
Journaliste
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