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Et pour mieux le combattre, l'Europe découvrit l'islam

Robin Verner, mis à jour le 16.12.2016 à 6 h 12

Au milieu du XIIe siècle, un moine français veut mieux connaître cette civilisation musulmane avec laquelle l'occident est désormais en croisade. Pierre le vénérable commande une traduction latine du Coran. C'est le point de départ d'un curieux échange, teinté d'hostilité mais aussi d'admiration, entre l'Europe et l'Orient, le christianisme et l'islam.

La Giralda de Séville, photo de Diliff via Wikimedia Creative Commons.

La Giralda de Séville, photo de Diliff via Wikimedia Creative Commons.

Les Français n'en finissent pas d'apprendre à connaître l'islam. Depuis plusieurs décennies, les institutions politiques tentent de fonder et de définir «l'islam de France». L'actualité nous force chaque jour à nous disputer pour savoir ce qui relève de l'islam et ce qui ressort de l'islamisme. Au quotidien, le vocabulaire hexagonal jongle avec des mots aux sonorités étranges et que nous ne saurions écrire dans leur langue originale: «Ramadan», «inch'allah». Dans un registre à la fois plus technique et plus douloureux, on trouve «taqiya» ou bien entendu «djihad».

Avec une part de 7,5% de musulmans au sein de sa population, la France possède une communauté islamique très importante. Les Français peuvent-ils se targuer pour autant d'y voir clair concernant ce monothéisme né au cœur de la péninsule arabique il y a près de 1.500 ans? Non, sûrement pas, et il n'y a qu'à jeter un œil aux débats qui déchirent régulièrement les médias afin de s'en convaincre. Pour la France, l'islam est une grande inconnue très familière. Et ça ne date pas d'hier... mais de 1142. À l'époque, Pierre le vénérable, abbé de Cluny, décide de faire traduire le Coran en langue européenne (le latin) pour la première fois de l'histoire. Ce choix marque le début d'un dialogue à bâtons rompus entre deux cultures et le commencement d'un renouveau de la pensée européenne.

Un mystère se lève au fin fond de l'Arabie

Dans son remarquable essai Paroles armées, le philosophe Philippe-Joseph Salazar souligne la «très longue proximité» entre l'Europe, la France en particulier, et l'islam. Pourtant, on partait de loin. A l'aube du XIIe siècle, au cœur du Moyen Âge, la religion impulsée par Mahomet cinq cents ans plus tôt demeure une énigme. Les seuls contacts que les Occidentaux ont jusqu'ici établi avec les musulmans sont d'ordre guerrier: l'invasion du royaume franc par les arabes en 732 et les croisades, dont la première s'est élancée cinquante ans auparavant.

Mais peu a été fait pour approcher la culture islamique. François Déroche, titulaire de la chaire d'histoire du Coran au Collège de France, évoque l'imagerie fantastique véhiculée dans les premiers siècles du Moyen Âge autour de l'islam dans l'Europe chrétienne:

«On se dit souvent à l'époque que les musulmans sont des idolâtres mais on n'en sait pas plus. Dans des parchemins anciens, on trouve parfois des représentations de Mahomet dépeint comme une bête monstrueuse. Et puis, on a entendu parler de la Kaaba [ce temple édifié à La Mecque en direction duquel les musulmans dirigent leurs prières et font un pèlerinage, ndlr], et ce sanctuaire au fond de l'Arabie semble très mystérieux.»

Mais cette ignorance ne peut plus durer. Au XIIe siècle, le monde musulman n'est plus un continent lointain situé au-delà des mers, il est aux portes d'une chrétienté qui se sent menacée. Il s'étend de la ville sainte de Jérusalem aux royaumes almoravides puis almohades de la péninsule ibérique. Pierre le vénérable est parfaitement conscient de cette situation. Abbé du célèbre et puissant monastère de Cluny, il est habitué aux séjours dans ce qui est aujourd'hui l'Espagne. Son ordre (l'ordre clunisien) est implanté sur ces terres. Par conséquent, Pierre le vénérable connaît bien les thématiques propres à la région. Il y a vu ce contact permanent entre chrétiens et musulmans mais aussi juifs. Il a déjà eu l'occasion, à plusieurs reprises, de fréquenter des savants, des érudits arabophones.

Il constate aussi le rapport spécifique que les musulmans entretiennent avec leur texte (en islam, le Coran est considéré comme la parole inaltérée de Dieu descendue vers les hommes une ultime et définitive fois), et en vient peu à peu à vouloir traduire ce livre, l'«Alcoran» comme les chrétiens l'appellent souvent alors, qui rencontre une telle adhésion.

Qu'on donne à l'erreur mahométane le nom honteux d'hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c'est-à-dire écrire

Mais, bien que convaincu de la nécessité de mieux connaître la doctrine musulmane pour protéger la religion chrétienne, il reste perplexe face à la nature du culte qui lui fait face. En quelque sorte, il est toujours prisonnier d'une vieille idée chrétienne qui remonte aux premiers temps de l'islam: avertis que le livre sacré des Arabes fait de Jésus un prophète, de nombreux clercs ne voient initialement dans l'islam qu'une hérésie nestorienne –les nestoriens, fidèles à la doctrine de Nestorius, estiment que deux personnes distinctes cohabitent au sein du Christ, l'une humaine et l'autre divine, tandis que l’Église pose que homme et Dieu se confondent dans la personne du Christ– supplémentaire dans cet Orient qui a vu passer beaucoup de croyances similaires.

Dans la présentation qu'il donne plus tard de la première traduction européenne du Coran, Pierre le vénérable hésite ainsi à qualifier les musulmans de païens ou d'hérétiques: «Qu'on donne à l'erreur mahométane le nom honteux d'hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c'est-à-dire écrire» (propos transposés par l'historien Jacques Le Goff dans Les intellectuels au Moyen Âge).

Traduire le Coran en latin, ou comment se connaître soi-même à travers l'adversaire

À lire ces lignes en exergue de la Lex Mahumet pseudoprophete, Loi du pseudo-prophète Mahomet en latin, titre de la traduction du Coran commandée par Pierre le vénérable, la détermination de l'abbé de Cluny ne fait pas de doute. Pour le bien du christianisme, il faut savoir de quoi on parle avec l'islam. Dominique Iogna-Prat, historien spécialiste de l'histoire médiévale qui a participé à la rédaction de l'Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen-âge à nos jours, explique les enjeux de cette démarche:

«Pierre, en tant qu'intellectuel au service de la chrétienté, veut identifier les adversaires du christianisme avant de les réfuter. C'est un plan global: comment défendre la chrétienté? La défendre c'est avant tout la définir... et la définir contre. C'est pourquoi il veut se lancer à l'assaut des hérésies et, notamment, l'islam.»

Ça tombe bien, en Espagne, les érudits arabophones ne manquent pas. Pour traduire le Coran ainsi que quelques textes polémiques en langue arabe, il rassemble Robert de Ketton, Herman le dalmate, Pierre de Tolède et Pierre de Poitiers. Afin que l'équipe soit au complet et plus légitime sur le plan linguistique et culturel, il leur adjoint «le sarrasin Mohammed» comme Pierre le vénérable le consigne dans sa présentation de l'ouvrage. Malheureusement, on a peu de précisions sur ce dernier personnage.

«Mohammed est un savant qui vient probablement des royautés du sud de l'Espagne, et il a peut-être été payé. Dans le texte final de la traduction, on repère des éléments qui tiennent moins du Coran que de son commentaire et c'est possiblement dû à ce Mohammed», raconte François Déroche.

Le fait de mêler à une escouade intellectuelle chrétienne un «sarrasin» est inhabituel en 1142 mais cette initiative fera des petits. Dès lors, quand il s'agira de se frotter aux écritures sacrées arabes, on pensera toujours à convoquer un musulman, comme une sorte de consultant. «Au XVe siècle, le théologien Juan de Ségovia cherche à établir une nouvelle version du Coran. Il fait alors venir en Savoie, où il réside, un imam venu de Ségovie pour lui donner un coup de main», ajoute François Déroche.

Pierre le vénérable et ses moines, via Wikimedia Creative Commons

Ce scrupule extrême au moment de traduire le Coran tient au moins à deux données. D'une part, on se demande: «Comment comprendre autrui, et bâtir un argumentaire en relation avec lui, quand on part d'un système de pensée radicalement différent? Pierre le vénérable et les autres ont bien conscience de ce problème», présente Dominique Iogna-Prat. D'autre part, les clercs, qu'ils vénèrent Allah ou la Trinité, sont à cette époque des hommes de lettres. Au XIIe siècle, les controverses sont nombreuses et on a l'habitude de s'affronter en se fondant sur des textes. Les polémiques peuvent se nouer ou se dénouer autour d'une virgule, d'où l'importance de faire preuve de rigueur.

Moins le quart avant les bûchers

Faire un Coran en latin pour savoir à qui, à quoi, on a affaire, très bien. Cependant, aussi logique que ce geste nous apparaisse aujourd'hui, il n'a pourtant pas toujours été un réflexe dans le monde chrétien au cours de sa longue histoire. Au Ve siècle, quand des chrétiens, en pleine lutte avec les romains encore attachés au paganisme, mettent la main sur les livres sibyllins, si précieux, si importants pour les adorateurs de Jupiter, Mars et autre Junon, ils n'hésitent pas à les détruire. Plus tard, sous la Renaissance, l’Église ne brille pas non plus par son indulgence envers les pamphlets hérétiques ou protestants et les brûle le plus souvent. Mais l'époque de Pierre le vénérable ouvre une parenthèse: «Au XIIe siècle, on assiste à un changement de paradigme lié à des bouleversements intellectuels profonds. C'est l'ère de la discussion», développe Dominique Iogna-Prat qui poursuit:

«L'Europe est sur la lancée de la réforme grégorienne et on se combat à grands coups de citations pour, notamment, fixer la place de l’Église par rapport au pouvoir séculier, aux monarchies. Et puis, Saint Anselme, au milieu du Xe siècle, a renouvelé le discours sur la foi. Dans son œuvre, la foi cherche l'intelligence. L'idée est la suivante: ce que je crois je dois pouvoir l'expliquer. Anselme dit que le croyant peut se retrouver face à quelqu'un qui ne partage pas sa foi et à qui il doit la présenter. Saint Anselme assure qu'on peut le convaincre avec des arguments logiques et il influence son temps. C'est seulement cent ans plus tard qu'on tombe dans un régime inquisitorial où on pense qu'il ne s'agit pas tant de converser avec l'adversaire que de commencer par lui faire avouer une faute.»

Saint Anselme, peint par George Glover, au milieu du XVIIe siècle, National Portrait Gallery, via Wikimedia Creative Commons

Mais pour l'heure, on n'en est pas là et les bibliothèques des abbayes vont être le théâtre d'une curieuse cohabitation entre des livres pieux et des ouvrages plus suspects pour le clergé. Dans certains rayonnages de monastères, après Pierre le vénérable, on peut ainsi mettre la main sur le Coran. Dans son roman Le Nom de la rose, Umberto Eco en donne une belle illustration.

Débutant leur enquête, Guillaume de Baskerville et son disciple, le novice Adso de Melk, visitent de nuit la bibliothèque du couvent. Soudain, ils tombent sur un exemplaire du Coran, ce qui déplaît au jeune Adso avant que Guillaume ne le recadre:

«Le Coran, la Bible des infidèles, un livre pervers...

- Un livre qui contient une sagesse différente de la nôtre. Mais tu comprends pourquoi ils l'ont placé ici, où sont les lions et les monstres. (…) Cette zone dite LEONES contient les livres qui, pour les bâtisseurs de la bibliothèque, étaient ceux du mensonge.»

Si dans les abbayes les œuvres profanes ou impies côtoient les Évangiles dans un même lieu de culture, ce n'est donc pas sans arrière-pensée. Mais cette tendance à tout conserver, à mélanger ce que l'on tient pour vérité révélée et pour erreur est liée à l'histoire des chrétiens, qui sont les héritiers de romains ou occidentaux ayant adopté sous l'Antiquité une religion qui n'était pas la leur, était l’œuvre d'un peuple auquel ils n'appartenaient pas. Pour Dominique Iogna-Prat, ce phénomène est intrinsèque au christianisme dans son ensemble, car les chrétiens sont à cheval sur au moins deux cultures: «Il y a une ambivalence dès le départ. Saint Jérôme craignait déjà au cours d'un songe d'être non pas chrétien mais cicéronien.»

en raison de l'influence nouvelle des intellectuels, la société se prend à être fascinée par l'Antiquité mais aussi par ce que les autres civilisations, et notamment les musulmans, ont et que l'Europe n'a pas

Ce déchirement est alors reproduit à un autre niveau par une société qui voit les intellectuels, et les professions de la pensée, monter en puissance. Dominique Iogna-Prat détaille:

«Le domaine de l'étude est appelé le “troisième pouvoir” dès le XIIIe siècle. On a besoin de techniciens des lettres et de l'écriture. Et, en raison de l'influence nouvelle des intellectuels, la société se prend à être fascinée par l'Antiquité mais aussi par ce que les autres civilisations, et notamment les musulmans, ont et que l'Europe n'a pas.»

Naissance d'une traduction, naissance d'une tradition

Un dialogue s'ouvre donc entre les Occidentaux et l'islam. Bien qu'on traduise le Coran pour le réfuter, pour défendre le message de l’Église, pour convertir ou vaincre les musulmans, cette démarche intellectuelle consistant à comprendre des écritures saintes qui ne sont pas les siennes semble à mille lieux des belliqueuses croisades. À l'évidence, près de cinq décennies après que les croisés ont pris Jérusalem en 1099, certains clercs se disent que guerroyer contre les musulmans n'est pas la réponse adéquate. On pourrait même y voir une réprobation en sourdine des conflits religieux armés.

Pourtant, imaginer derrière l'initiative de Pierre le vénérable les prémices d'un dialogue interreligieux serait un fameux contresens. Pour l'abbé de Cluny, rédiger le Coran en latin c'est en fait mettre au point un arsenal pour lutter contre «la langue arabe qui a permis à ce poison mortel d'infester plus de la moitié du globe» (selon ses propres mots, retranscrits par Jacques Le Goff). Dominique Iogna-Prat estime qu'il y a complémentarité et non pas opposition entre le contexte de violences de l'époque et l'échange intellectuel: «La croisade permet la traduction du Coran. On n'a pas d'un côté l'armée et de l'autre, la démarche intellectuelle. C'est un éventail de possibilités.»

Même s'il est méconnu, le travail sur l'islam et la traduction en latin du Coran de l'équipe réunie par Pierre le vénérable est un moment décisif de la construction de la pensée occidentale. Notre historien de l'ère médiévale y voit l'émergence de la figure du polémiste moderne: «C'est la constitution du modèle de la violence verbale. On voit apparaître des spécialistes du mot qui tue. À quoi sert un intellectuel au fond? À tuer.»

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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