Culture

«Fight Club»: l'oeuvre qui va enfin vous permettre de comprendre tout ce qui a merdé en 2016

Repéré par Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 15.12.2016 à 12 h 56

Repéré sur The Guardian

«Les enfants oubliés de l'Histoire» de Tyler Durden ont-ils donné naissance au mouvement politique le plus radical de leur génération?

via IMDB. © 1999 - 20th Century Fox

via IMDB. © 1999 - 20th Century Fox

Vous voulez enfin comprendre tout ce qui a merdé en 2016? Bonne nouvelle, il y a un livre –et un film– pour ça, publié avec vingt ans d’avance sur la réalité, selon un article de Sam Jordison publié dans le Guardian. Ce livre, c’est Fight Club, de Chuck Palahniuk, devenu culte grâce à son adaptation à l’écran par David Fincher trois ans plus tard en 1999, inaugurant le tournant du millénaire avec une fiction angoissante dont la paranoïa et la schizophrénie sont les troubles dominants.

Selon l’auteur de l’article, les «sombres fantaisies» du romancier «sont devenues une réalité encore plus sombre». Le personnage principal est un employé d'assurances maltraité par sa hiérarchie et sans grand pouvoir sur le cours des choses, qui croise un jour la route d'un homme (Tyler Durden, interprété par Brad Pitt) que tout oppose à lui,  vivant en marge de la société (du «système», dirait-on aujourd'hui) et avec lequel il va fonder une petite contre-société de rencontres secrètes de combats à mains nues, le «fight club».

Le roman et son adaptation introduisaient une atmosphère de «masculinité ultraviolente» qu’on pouvait lire à l’époque comme satirique. Mais cette contre-société exclusivement masculine semble avoir inspiré nombre de groupes de l’alt-right, la nouvelle extrême droite américaine qui a grandi avec le culte de la pop culture et qui a su intégrer ses codes pour se renouveler et s’attirer la sympathie du peuple des trolls. La mouvance rassemble selon ses observateurs critiques «quiconque déteste l'Amérique contemporaine et le monde moderne ainsi que les hommes et les femmes, quelles que soient leur religion ou leur race, qui s'y épanouissent».

«Les enfants oubliés de l'histoire»

Sur Radix, le site du think tank alt-right et suprématiste américain National Policy Institute, on peut lire sous la plume d’un des auteurs un billet intitulé «Génération Alt Right», sorte de manifeste du mouvement qui en explicite les dimensions politiques, culturelles, esthétiques, philosophiques. Selon l’auteur, la génération alt-right, dont beaucoup de membres ont moins de 30 ans, a grandi avec comme jalons la bulle internet de 2000 et la grande crise de 2008, dans un nihilisme total et avec le consumérisme comme seule boussole.

Selon l'auteur, une citation de Fight Club prononcée par l'anti-héros du film Tyler Durden pourrait résumer le rapport au monde et à l’histoire contemporaine de  «beaucoup de jeunes hommes blancs aliénés» qui se reconnaissent dans l'alt-right:

«On est les enfants oubliés de l'Histoire mes amis, on n'a pas de but ni de vraie place, on n'a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression: c'est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu'un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c'est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment, plein le cul.»

Flocon de neige

L'un des indices de ces affinités entre l'œuvre de Palahniuk et l'idéologie en vogue dans ces cercles actifs sur internet est l'introduction pour la première fois dans Fight Club d'une expression devenue populaire dans l'alt-right, les «flocon de neige» («snowflake»). L'expression, équivalent de nos «babtous fragiles», est utilisée de façon péjorative pour discréditer la génération jugée plaintive des années 2010 (en particulier sa frange étudiante américaine), composée d'individus trop sensibles et ne supportant pas d’être critiqués, contredits ou simplement exposés à une opinion divergente.

Dans Fight club, le «héros» Tyler Durden invective ses troupes en ces termes:

«Vous n’êtes pas exceptionnels. Vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous sommes la merde de ce monde, prête à servir à tout.»

La critique de la mollesse de la génération Y est proche des sorties d’un contemporain de Palahniuk, Bret Easton Ellis, autre écrivain subversif qui a fustigé pour sa part une «génération chochotte» dans le magazine Vice.

«Le pire cauchemar pour l'avenir»

Depuis plusieurs années l'alt-right américaine s'intéresse ainsi de près aux messages dont est porteur le gourou des fight clubs, sa «philosophie primitiviste» , son mélange de critique radicale et de penchants réactionnaires et bien entendu son masculinisme explicite. Le nihilisme de l'auteur et de ses «héros» auraient finalement inspiré vingt ans plus tard notre réalité. L'auteur du billet «Génération alt-right» emprunte d'ailleurs son style à Tyler Durden pour mettre en garde à la fois la gauche et le conservatisme traditionnel: «Nous ne sommes pas le fantôme de leur passé. Nous sommes bien pires que cela. Nous sommes leur pire cauchemar pour l'avenir».

Le propos est pour le moins déstabilisant. Le scénario de Fight club est souvent interprété comme une critique corrosive et radicale de l’aliénation des individus plongés dans une culture consumériste, condamnés à faire «des boulots qu'on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien», quelque chose comme un anarchisme pop. Pour cette raison, Fight club est parfois considéré comme un manifeste révolutionnaire ou un pamphlet social. Mais pour l'auteur de l'article du Guardian, cette dimension anti-capitaliste est caricaturale et satirique, d'ailleurs le révolutionnaire qui porte ce projet, Tyler Durden, est «un fou qui vit dans un rêve enfiévré». La critique de la globalisation n'est de toute manière pas ou plus l'apanage de la gauche radicale, et il faut bien reconnaître que Tyler Durden évoque plus aujourd'hui une figure comme Alain Soral que, disons, Frédéric Lordon ou Jean-Luc Mélenchon.

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