Culture

«Rogue One», éloge de la sortie d’orbite

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 14.12.2016 à 10 h 17

La produit dérivé de la saga «Star Wars» profite de sa distance avec le pesant monument d'origine pour s'envoler.

© Walt Disney Pictures

© Walt Disney Pictures

Avertissement: ce texte contient des spoilers du film

Était-ce un piège? Invité à voir Rogue One un peu avant tout le monde, on arrive direct dans l’Empire, avec armée de vigiles qui vous scanne et vous rescanne, vous piquent votre téléphone et font de leur mieux pour avoir l’air de troopers robotisés.

On s’installe dans la salle avec les lunettes 3D qui ne serviront à rien (c’est-à-dire que c’est la 3D qui ne sert à rien, comme dans presque tous les blockbusters) et, en critique consciencieux, comme depuis trente ans et plus, on ouvre son petit carnet et on sort son petit stylo pour prendre des notes. Ça commence.

 

Planète désertique qui ressemble à une pub pour le tourisme en Islande, ermite isolé qui est en fait héros décisif traqué par tous les sbires de l’Empire, petite famille modèle genre pionniers fondateurs des États-Unis, signes de reconnaissance de la saga SW et variation pas très innovantes. Après un quart d’heure, on n’a strictement rien trouvé à noter dans le petit carnet, sinon la présence de Mads Mikkelsen, mais enfin c’est écrit sur les affiches.

Vers vingt-vingt-cinq minutes de projection, une curiosité réveille le spectateur passé en pilotage automatique : les gentils de l’histoire se comportent comme les types qui ont passé leur temps à faire sauter des blindés américains en Irak, embuscade, explosifs improvisés, même le décor y renvoie.

Seul modèle possible pour l'Empire: les États-Unis

 

Serions-nous dans un pamphlet pro-al-Qaida? N’exagérons pas. Mais le soucis c’est que quand Lucas a fabriqué sa petite histoire dans les lointaines seventies, les Soviétiques pouvaient encore faire figure de modèles de l’Empire du mal (les uniformes des officiers serviteurs de L’Empereur le suggèrent toujours), aujourd’hui –mais ça ne va peut-être pas durer–, il n’y a que les Américains pour pouvoir servir de modèle à cette idée d’Empire. Et encore, c'était avant l'arrivée au pouvoir de Trump Vador.

Ce genre de considération occupe un moment, d'autant qu'ensuite l’Empire fait ce que seuls les États-Unis à ce jour ont fait: il lâche une bombe atomique sur une grande ville. Mais tout cela, malgré une belle explosion de pixels, mène à peu près nulle part.

Sauf que voilà qu’il se produit un autre phénomène. Rogue One, malgré tout le bouzin techno et la musique qui vrille les vestibules auriculaires, c’est une toute petite histoire.

Une histoire où, comme il est d'usage en pareil cas, ce sont les personnages secondaires qui font tout le boulot. Normalement, cela aurait dû faire au maximum 12 planches de BD pour adolescents, à l’époque de Flash Gordon. Et c’est ce qui sauve le film.

Celui-ci, comme on sait, est un spin off: une variation à partir de l’univers créé par la saga Star Wars, une digression.

Tellement d’encombrants fantômes géants (y compris celui de George Lucas lui-même) hantent les Star Wars

Le dérivé libéré

«Spin Off» veut dire «produit dérivé», ce qui est juste mais pas très sympa, en fait on a l’impression dans ce cas, et pour rester dans l’ambiance, d’assister au décollage laborieux d’un petit véhicule spatial bricolé (pour ce qui est du scénario et des acteurs). Or, plus la petite fusée Rogue One s’éloigne de l’énorme planète Star Wars, mieux ça se passe.

Si les épisodes successifs, embourbés dans leur chronologie à la mords-moi le continuum spatio-temporel, sont de plus en mauvais, c’est qu’ils sont obligés d’assurer l’héritage, de porter le poids écrasant d’une légende fabriquée depuis deux générations par le savoir-faire lucasien et les Jedi du marketing hollywoodien.

 

Tellement d’encombrants fantômes géants (y compris celui de George Lucas lui-même en statue du commandeur aux oracles ambigus) hantent les Star Wars… en fait depuis L’Empire contre-attaque, plus encore depuis la mise à feu de la deuxième trilogie en 1999 et jusqu’au récent et soporifique Réveil de la force.

L’apparition in fine de quelques protagonistes majeurs de la «vraie» saga SW semble du coup une sorte de gag: ils ne sont littéralement pas du même monde. Ou ce sont peut-être des imitateurs, des clônes eux aussi un peu bricolés.

Il est dur de devenir une légende, plus encore de le rester au fil des décennies. De ce point de vue, des spin-off semblent des bonnes solutions. Plus des imaginations des scénaristes et des fabricants d’effets spéciaux (les véritables auteurs de ce type de produits) libéreront leur imagination de l’attraction de la planète-mère, plus il y aura perspective d’un peu d’amusement dans l’hyper-espace.

Rogue One: a Star Wars Story

de Gareth Edwards, avec Felicity Jones, Diego Luna, Mad Mikkelsen, Donnie Yen, Riz Ahmed, Forest Whitaker.

Durée: 2h10. Sortie le 14 décembre.

Séances

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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