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Il faut qu’on parle de ce terrible emoji qui rit, le plus tragique d'entre tous

Vincent Manilève, mis à jour le 13.12.2016 à 17 h 28

L’emoji «larmes de joie» dévoie la valeur du rire sur internet en simplifiant nos sentiments.

Montage Slate.fr

Montage Slate.fr

Pour quiconque suit avec avidité l’actualité des emojis (car elle existe, et elle a même une newsletter), le mardi 13 décembre est une date importante. C’est le jour où Apple a lancé une mise à jour de son iOS contenant 104 nouveaux emojis (validés préalablement par un consortium international) et proposé un nouveau design pour ceux qui existaient déjà. Parmi les nouveaux venus, on retrouve désormais le selfie, la baguette, le requin, l’avocat ou le merveilleux facepalm, indispensable quand le temps de l’indignation est venu. En revanche, d’autres ajouts ont de quoi interpeller: outre le terrifiant clown, on remarque que l’emoji «Rolling On The Floor Laughing» (ou «Se rouler par terre en riant») ressemble terriblement à son cousin, l’emoji «Tears of Joy» (TOJ), ce petit bonhomme tellement submergé par le rire qu’il en verse des larmes de joie.

Quand on sait qu'un emoji n'entre pas facilement dans la sélection officielle d’emojis, on peut se demander pourquoi le Consortium Unicode et Apple ont pris la peine d’apporter une nuance aussi infime. La réponse est assez simple: l’emoji «Tears of Joy» est sûrement le plus populaire au monde. En 2015, après avoir analysé son usage –exponentiel ces dernières années–, le prestigieux Oxford Dictionnary l’a élu «mot de l'année», expliquant grâce à une étude qu’il s’agit «de l’emoji le plus utilisé au monde»

Un succès qui est loin de réprésenter les différents sentiments des internautes face à cette petite tête jaune en larmes. Sur le site du Guardian, la contributrice Abi Wilkinson expliquait il y a peu que, pour elle, «même quand quelqu’un l’utilise de manière entièrement innocente, il provoque toujours une réaction viscérale en moi que j'ai du mal à surmonter». La journaliste britannique a raison, l’emoji «Tears Of Joy» représente ce qu’il y a de pire en matière d’expression sentimentale sur internet: cet emoji est celui où la caricature du sentiment de joie va trop loin.

L’emoji qui pleure de rire, symbole de la catégorisation sentimentale

La fonction première de l’emoji est de nuancer un texte, de faciliter la compréhension d’une émotion véhiculée avec des mots en apparence abruptes. Par exemple, un texto se terminant par un point peut paraître sec si le registre de la discussion est amical ou même amoureux. Y ajouter un emoji souriant, s’il n’est pas ironique, permet de lui enlever sa connotation négative et d’éviter des quiproquos. Une bonne nouvelle donc.

Mais la popularité des emojis a vite entraîné une modification des usages. Des études ont montré que les jeunes trouvent «plus facile», plus amusant, d’utiliser des emojis que des mots pour exprimer leurs sentiments. Dans les messages, on délaisse les mots et on force le trait en utilisant des emojis qui ne montrent pas nos sentiments réels mais qui les simplifient en utilisant en masse des caricatures de ceux-ci, les emojis. Une facilité puisqu’internet est l’endroit idéal pour polariser nos émotions. À Wired en 2015, l’auteur du livre Emoji Dick Fred Benenson expliquait à juste titre: «Je pense que les gens aiment ce qu'apporte au texte la démesure propre à cet emoji. Un peu comme quand les gens disent “MDR” mais qu’ils ne sont pas vraiment “morts” de rire.» Effectivement, l’usage d’un emoji qui pleure de rire ne veut pas forcément dire que des larmes s’accumulent aux coins de vos yeux et l’emoji avec des cœurs à la place des yeux ne soulignent pas forcément un intense émoi amoureux.

En revanche, cela entraîne souvent une catégorisation et une simplification de nos humeurs en ligne, laissant peu de place à la nuance. Et c’est là que l’emoji qui pleure de rire est gênant: il est isolé dans son champ lexical au sein du monde des emojis. Quand on regarde les emojis qui permettent d'exprimer le rire, on s’aperçoit vite qu’ils sont bien moins nombreux (trois depuis la dernière la mise à jour) que ceux destinés au contentement (une douzaine), à la tristesse (une dizaine) ou l’énervement (au moins quatre). Si vous possédez un iPhone, vous vous êtes peut-être rendu compte que, lorsque vous tapez le mot «haha», le clavier vous propose de le remplacer par le fameux emoji en larmes. Le «haha» perd ainsi sa sobriété, son ton «amusé», au profit d’une réaction incontrôlée des zygomatiques.

C’est une erreur: le rire est sûrement l’une des manifestations faciales et psychologiques les plus complexes à expliquer tant elle dépend de chaque individu. Ce n’est pas un hasard si des universités comme Oxford tentent aujourd’hui encore de comprendre ce qui nous fait rire. Sur internet, cette simplification via les emojis est d’autant plus problématique que l’humour y est une valeur fondamentale. 

Le problème de l'hystérie permanente 

Impossible de les rater, les emojis «TOJ» apparaissent parfois seuls, mais souvent en troupeau, dans les commentaires, les légendes ou les tweets de n’importe quel réseau social populaire. On les utilise pour réagir à un statut, une image ou une vidéo, quelle que soit la qualité humoristique du contenu. On frappe frénétiquement sur son clavier pour les aligner à la fin de chaque commentaire.

Cette jeune fan de Gad Elmaleh a-t-elle vraiment ri en lisant ce tweet quelconque de l’humoriste? Ou riait-elle à son propre trait d’humour? Qu’importe, l’emoji «TOJ» s’imposait, presque comme un réflexe. Les phrases semblent désormais commencer par une majuscule et finir par un emoji qui pleure de rire. Une habitude largement reprise par des sites spécialisés dans les contenus viraux, qui espèrent créer un lien avec leur audience et leur proposer la réaction adéquate.


Il s’agit d’exemples parmi des centaines d’autres, et l’humour est un ressort évidemment subjectif, mais il montre à quel point nous tombons dans la facilité lorsqu’il s’agit de réagir aux contenus potentiellement drôles, une émotion que l’on explique mal. Nous n’avons pas ri jusqu’à en pleurer, loin de là, mais cet emoji représentait la façon la plus facile et la moins embêtante pour montrer son approbation, peu importe s’il correspond bien à ce que l’on pense. C’est un emoji fort sympathique dans un monde fort sympathique rempli de gens forts sympathiques. Alors pourquoi s’embêter à préciser son rire, à le nuancer, ou même à s'en passer quand un tel emoji nous permet de se sentir inclus dans un groupe où règne hilarante hystérie collective?  

Parce que, sur internet, la compétition humoristique règne en maître. Chaque trait d'humour est pesé et sous-pesé. La palme revient à celui qui a le meilleur trait d’esprit sur la dernière petite phrase politicienne, à celui qui sait mieux s’approprier le dernier mème à la mode ou à celui qui trouvera la vidéo la plus invraisemblable de la journée. On ne compte plus les comptes Twitter humoristiques ayant publié des livres après leur réussite, témoignant de l'apport considérable d'internet à l'humour mondial. Et quand on passe une grande partie de ses journées sur Facebook, Twitter, Snapchat ou Instagram, l’importance donnée aux likes, aux retweets et à tout autre signe d’approbation est primordial. L’omniprésence des emojis «TOJ» empêche les humoristes de distinguer ce qui est drôle ou, à l’inverse, d’ouvrir les yeux sur ce qui ne l’est pas. Par exemple, lors de l'affaire de l'agression de l'une de ses chroniqueuses à qui il a fait poser sa main sur son sexe, Cyril Hanouna s'est exprimé sur Twitter pour expliquer qu'il s'agissait d'une blague de «famille» et a reçu des emojis en réponse, dont celui avec des larmes de joie. Un emoji écrit certainement machinalement mais qui laisse croire que toute cette affaire n'est qu'une bonne blague. 

Voilà pourquoi l’emoji qui pleure de rire est, paradoxalement, l’ennemi ultime de l’humour sur internet. Il ignore la palette de sentiments liés à la joie.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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