Monde

Le fiasco tragique de la stratégie américaine et européenne en Syrie

Daniel Vernet, mis à jour le 13.12.2016 à 16 h 00

Les Occidentaux ont commis une erreur en sous-estimant la détermination du président russe.

Un membre des forces du gouvernement syrien dans une rue d'Alep-est, le 13 décembre 2016 | George OURFALIAN / AFP

Un membre des forces du gouvernement syrien dans une rue d'Alep-est, le 13 décembre 2016 | George OURFALIAN / AFP

Les milliers de morts, la destruction d’une cité historique, la deuxième ville de Syrie et la première par son activité économique, le bombardement des écoles, des hôpitaux, la litanie des cadavres et la procession des réfugiés… Alep, ou plutôt ses ruines, a été reprise par l’armée de Bachar el-Assad appuyée au sol par des milices chiites de provenance diverse et en l’air par l’aviation russe, dans la quasi-indifférence des opinions publiques des pays démocratiques. Les gouvernements occidentaux étalent leur impuissance soulignée par leurs vains appels à la «compassion» et aux «sentiments humains» des bourreaux. Des «crimes contre l’humanité» ont été commis à Alep, a dénoncé la diplomatie française le doigt pointé vers la Russie, mais ils resteront impunis.

La prise d’Alep, dont certains quartiers étaient contrôlés depuis quatre ans par l’opposition, est un succès pour Bachar el-Assad et ses tuteurs russes et iraniens. Ce n’est pas encore la fin de la guerre ni la victoire décisive qui permettrait au régime de mettre fin à la guerre civile. Mais elle signe une défaite de l’opposition dont celle-ci aura du mal à se remettre. Elle enterre les derniers espoirs des laïques et des modérés. Elle pousse les groupes djihadistes dans les bras de l'État islamique qui a repris Palmyre pendant que l’armée syrienne se battait à Alep.

Dans l’épreuve de force diplomatique entre la Russie et les Occidentaux, la prise d’Alep offre un atout supplémentaire à Vladimir Poutine qui voulait en finir avec cette bataille avant la fin du mandat de Barack Obama et l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Et elle signe le fiasco tragique de la stratégie américaine et européenne en Syrie depuis le soulèvement des lycéens de la banlieue de Damas au printemps 2011. La diplomatie occidentale avait un objectif: le départ du pouvoir de Bachar el-Assad. Elle n’a déployé ni la volonté ni les moyens nécessaires pour l’atteindre.

L'issue semblait prévisible

En 2011, tout paraissait simple. Les «printemps arabes» avaient eu raison de deux dictateurs, d’abord Ben Ali en Tunisie, puis Hosni Moubarak en Egypte. Le tour de Bachar el-Assad était arrivé. Certes, tout ne se passait pas aussi facilement partout. En Libye, il avait fallu une intervention militaire, sous la pression de la France de Nicolas Sarkozy et avec l’aide des États-Unis, pour venir à bout de Kadhafi. Il n’empêche. Les responsables occidentaux, de Washington à Paris, allaient répétant: «Assad doit partir, Assad partira». Ce n’était qu’une question de jours, puis de semaines, enfin de mois, mais l’issue ne semblait pas faire de doute.

Les Occidentaux ont sous-estimé la capacité de résistance de celui que Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, n’avait pas hésité à appeler «le boucher de Damas». Et sous-estimé l’aide que pouvaient lui apporter deux de ses alliés, l’Iran et la Russie. La répression aidant, les manifestations en faveur d’une démocratisation du régime se sont transformées en une guerre civile dans laquelle les fronts sont devenus de plus en plus mouvants. L’opposition laïque et modérée, regroupée dans le Conseil national syrien puis dans la coalition nationale syrienne, a été concurrencée par les groupes djihadistes dont les rangs ont été grossis par les islamistes libérés de prison par Assad. D’autres islamistes rejoindront Daech. Pour le régime, c’était un moyen de disqualifier et donc d’affaiblir l’opposition.

Et en effet, les Occidentaux ont longtemps hésité à armer l’opposition à Assad de peur que les équipements «tombent dans de mauvaises mains». François Hollande a reconnu que la France avait livré des armes à des groupes rebelles. Les États-Unis ont fait de même, directement ou par l’intermédiaire de leurs alliés du Golfe. Ils ont participé à l’entraînement de membres de l’Armée syrienne libre. Mais ils n’ont pas mis à la disposition de l’opposition des missiles Patriot sol-air, qui avaient fait merveille en Afghanistan contre l’aviation soviétique dans les années 1980. Qui auraient été bien utiles ces derniers mois contre la chasse russe et syrienne qui bombardait Alep et d’autres villes. En Afghanistan, ces armes se sont retrouvées chez les talibans après le départ des Soviétiques. Echaudés les Américains n’ont pas voulu recommencer l’expérience.

Les raisons de l'échec occidental en Syrie

«Ce n’est pas parce que nous avons un marteau que tout problème est un clou»

Barack Obama

En Syrie, ils ont aussi tiré les leçons de l’intervention en Libye. À l’origine, Barack Obama était réticent. Il s’est laissé convaincre par ses conseillers de soutenir l’intervention décidée par la France et la Grande-Bretagne. Il l’a regretté par la suite à la vue du chaos créé en Libye par la chute de Kadhafi. Il n’a pas voulu se lancer dans une nouvelle aventure en Syrie. D’autant plus qu’il avait été élu en 2008 pour mettre fin à deux guerres léguées par son prédécesseur George W. Bush, en Afghanistan et en Irak. Dès le début, il a exclu une intervention armée en Syrie aux côtés de l’opposition au régime. Au contraire, la politique américaine en Syrie a été un cas d’école de la «doctrine Obama». «Ce n’est pas parce que nous avons un marteau que tout problème est un clou», a expliqué en 2014 le président dans une image qui illustre sans doute le mieux sa pensée. L’usage de la force, a fortiori s’il s’agit d’envoyer des troupes dans un pays étranger, est un dernier recours qui ne doit être activé que si les intérêts vitaux des États-Unis sont directement menacés. Barack Obama a toujours pensé que ce n’était pas le cas en Syrie.

C’est la raison pour laquelle, en août 2013, Obama a refusé de sanctionner le franchissement par Assad d’une «ligne rouge» qu’il avait lui-même fixée, à savoir l’utilisation par le régime syrien d’armes chimiques. La France était prête à intervenir. Les cibles avaient été fixées d’un commun accord avec Washington quand le président américain a estimé avoir besoin d’un accord du Congrès qu’il savait peu probable.

Cette reculade américaine signe l’échec de la stratégie occidentale en Syrie. Difficile de refaire l’histoire. Il n’est pas sûr que des bombardements ciblés sur les infrastructures militaires syriennes aient eu une influence décisive sur l’issue du conflit. Ce qui est clair en revanche c’est qu’un mauvais signal a été envoyé aux alliés comme aux adversaires des Occidentaux. La crédibilité des États-Unis était en jeu. La Russie s’est engouffrée dans la brèche. Vladimir Poutine s’est donné le beau rôle en proposant de détruire le stock d’armes chimiques détenu par l’armée d’Assad. Il a compris par ailleurs que les Occidentaux ne se mettraient pas sérieusement en travers s’il avançait ses pions dans la région.

De vaines discussions

Il pouvait donc se permettre d’occuper les diplomates à de vaines discussions sur une solution négociée de la crise, aux cours de multiples réunions entre le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, et le secrétaire d'État américain John Kerry, rejoint de temps en temps par leurs collègues européens ou arabes. Les cessez-le feu et les «trêves humanitaires» étaient systématiquement violés. Les plans de paix se heurtaient toujours aux mêmes obstacles: le sort de Bachar el-Assad et la composition de la délégation de l’opposition d’autant plus aléatoire que les djihadistes prenaient le pas sur les modérés.

Pendant ce temps, l’engagement russe (et iranien) était de plus en plus massif, permettant à chaque fois à Assad de se sortir des moments de faiblesse. Jusqu’à la fin septembre 2015 qui marque le début de l’intervention massive de l’aviation russe en Syrie. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme –Daech n’a été qu’une cible secondaire pour Moscou– Vladimir Poutine a engagé ses forces pour sauver le régime, sans lésiner sur les moyens et sans se soucier des pertes humaines. À Alep, l’aviation russe a utilisé la tactique employée quinze ans auparavant contre Grozny, la capitale de la Tchétchénie: la tactique de la terre brûlée.

Là encore, les Occidentaux ont commis une erreur en sous-estimant la détermination du président russe. La Russie a des intérêts stratégiques en Syrie depuis les années 1950. Les officiers de l’armée syrienne ont été formés en Union soviétique, y compris le père de Bachar, Hafez el-Assad, mort en 2000. La Russie a à Tartous sa seule base navale en Méditerranée. La Syrie est donc pour elle une alliée indispensable.

Ce n’est peut-être pas le cas pour Bachar el-Assad lui-même. Mais, faute de mieux, les Russes le soutiennent, dans le but aussi de faire la démonstration que la mise en cause des dirigeants, quels qu’ils soient, par les «printemps démocratiques» ou les «révolutions de couleur» est dangereuse pour la stabilité du système international. Face à la «subversion humanitaire» prônée par l’Occident, la Russie défend le statu quo et la stabilité.

Elle revendique aussi son statut de grande puissance, capable de faire valoir ses intérêts, comme elle l’a montré en Ukraine en 2014, et comme elle l’affirme de nouveau en Syrie. Elle ne craint pas de recourir à la force pour atteindre des objectifs politiques. Barack Obama est convaincu qu’en s’engageant militairement en Syrie, Vladimir Poutine commet une faute, car il n’a pas les moyens de soutenir une intervention militaire avec une économie arriérée en récession depuis deux ans. Le risque du «piège soviétique», une armée surdimensionnée qui pompe les ressources de la nation, n’est pas ignoré à Moscou. La reprise par l’État islamique de la ville historique de Palmyre dont il avait été chassé il y a un an, est un signe des limites de la puissance militaire russe. Mais, à court terme, Vladimir Poutine est en mesure de dicter ses conditions à une opposition exsangue et à des Occidentaux qui se sont privés des moyens de résister.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (409 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte