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Libéralisme ou collectivisme? Le discours économique de Jésus décrypté

Robin Verner, mis à jour le 09.08.2017 à 9 h 26

Alors que l'actualité nous présente souvent des personnalités politiques conjuguant les références à leur foi chrétienne et un goût prononcé pour le libéralisme dérégulé, le discours de Jésus s'inscrit dans une perspective complexe, entre reconnaissance de la propriété et mépris de l'argent.

Jésus et le jeune homme riche, peint par Heinrich Hoffmann en 1889. Eglise de Riverside, à New York.

Jésus et le jeune homme riche, peint par Heinrich Hoffmann en 1889. Eglise de Riverside, à New York.

Cet article est publié dans le cadre d'une série sur le discours économique des textes religieux. À suivre: le judaïsme et l'islam.

Dans son adaptation de L'Evangile selon Saint-Matthieu, le cinéaste et écrivain italien Pier Paolo Pasolini nous présente un Jésus peu en phase avec l'image véhiculée par les cours de catéchisme. Il fait du Christ un homme pressé, parlant sèchement à ses apôtres en se retournant à peine par-dessus son épaule. Le Messie des chrétiens apparaît également comme un tribun impitoyable, balayant les foules d'un regard noir. Si le verbe est celui que retranscrit le célèbre évangéliste, le ton, particulièrement offensif, tranche avec celui qu'on imagine habituellement à la lecture du Nouveau Testament. Dans cette scène qui reprend le fameux «sermon sur la montagne», Jésus prend un air farouche au moment de citer ce qu'on retient comme le vingt-quatrième verset du chapitre 6 de Saint-Matthieu: «Nul ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'Argent.» De là à faire du Christ de Saint-Matthieu, revu et corrigé par Pasolini, un marxiste avant qu'ait sonné l'heure, il n'y a qu'un pas, que certains observateurs ont franchi.

 

Et si Jésus avait fait l'éloge de la spéculation financière?

Alors, faut-il voir dans Jésus un adversaire de la finance? Faire des Evangiles, celui de Matthieu, de Marc, Luc ou Jean, le bréviaire de toute les révolutions socialisantes à venir? Charles Gave, économiste, essayiste, fondateur du think tank «L'institut des libertés», et auteur d'un livre intitulé Un libéral nommé Jésus, n'est pas de cet avis. Lui aussi a bien lu qu'il était impossible de servir à la fois «Dieu et l'Argent» (ou «Mammon» selon les versions) mais il en tire une autre interprétation: «Ce qui est condamné ici, c'est le fait d'envisager l'argent, les biens matériels comme une fin en soi. On n'aime pas un marteau en soi, on ne doit pas non plus aimer l'argent d'une telle manière, c'est tout.»

Pour l'intellectuel libéral, les Evangiles ne dénoncent pas la propriété privée, bien au contraire, il y voit un éloge de la spéculation: «Ce qui est marqué du sceau de l'infamie dans la Bible, c'est le manque de risque. Les intérêts sont autorisés dans les Evangiles, la parabole des talents le montre bien!» Cette «parabole des talents» raconte l'histoire suivante: avant de partir en voyage, un homme appelle ses trois serviteurs et leur donne à chacun une somme d'argent décroissante (le premier reçoit cinq talents, le second deux, le dernier un seul). En son absence, les deux premiers domestiques font fructifier l'argent de leur patron et doublent même le capital qui leur a été confié. Le dernier préfère enterrer sa pièce. A son retour, le voyageur loue les placements mais accable le serviteur qui a préféré enfouir la somme dont il avait la responsabilité dans le sol: «Alors, il fallait placer mon argent à la banque; et, à mon retour, je l'aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix.» Cette observation se trouve au vingt-septième verset du chapitre 25 de l'Evangile selon Saint Matthieu (la traduction suivie dans cette article est celle de l'édition «officielle et liturgique»).

Il est à noter que l'enseignement littéral qu'en tire Charles Gave de cette parabole n'a pas cours au Vatican. Dans une homélie prononcée à l'occasion de la béatification de Charles de Foucauld en 2005, le cardinal José Saraiva Martins en fournissait quant à lui cette explication: «Tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons, nous devons l'engager et le mettre au service du Seigneur et de notre prochain, en un mot, le transformer en charité!»

Mais justement, Charles Gave conteste l'ampleur parfois conférée à ce principe de charité. On doit, selon lui, ramener ce dernier aux proportions de l'individu: «Dans les Evangiles, Dieu ne sait compter que jusqu'à un. Il n'y a pas d'idée de collectif, du coup pas de redistribution. Individuellement, on peut pratiquer la charité mais nul n'y est tenu.» Le penseur libéral célèbre l'acuité économique de la Bible: «C'est le seul livre religieux où il n'y a pas d'erreur économique. Ce que dit Jésus au sujet du don que fait la veuve pauvre au Temple évoque très bien ce qu'on appelle aujourd'hui la valeur marginale

«C'est le seul livre religieux où il n'y a pas d'erreur économique. »

Charles Gave, économiste

Certains passages évangéliques semblent pourtant traduire un mépris christique, sans retour, de l'argent, et des biens privés. L'épisode de la «purification du Temple» condamne l'immixtion de la marchandisation et du sacré. Jésus renverse alors les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes présents sur place et qu'il blâme de faire d'une «maison de prière (…) une caverne de bandits» (Evangile selon Saint-Matthieu, 21: 12-13).

Une autre confrontation a connu une postérité énorme, peut-être grâce à l'image, pour le moins inattendue, utilisée. Alors qu'un notable demande à Jésus ce qu'il doit faire pour s'assurer de la vie éternelle, celui-ci lui répond qu'en plus de respecter le Décalogue, il lui faut abandonner ses biens. Devant l'air désespéré qui se peint alors sur le visage de son interlocuteur, il s'écrie: «Car il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu!» (Evangile selon saint Luc, 18: 25) A moins d'avoir déjà vu un camélidé réaliser pareil exploit, on comprend que le salut d'une personne bien lotie est une sacrée paire de manches. Charles Gave estime que lire ici un rejet de l'argent est un contresens:

«Dans cette partie du texte, le riche c'est, en fait, l'image d'Israël. Suivre un homme en Israël à l'époque, est passible de la peine de mort. Ce que déplore Jésus, ici, c'est qu'il voit Israël s'éloigner de lui. Quelque part, il dit qu'il est plus dur pour un juif d'entrer au royaume des cieux.»

Jésus collectiviste...

Le père Jean-Claude Brau, prêtre et bibliste (c'est-à-dire éxégète de la Bible), connaît très bien ce passage lui aussi. Et il ne partage pas les vues de Charles Gave: «Franchement, quand on voit que la première réaction de Jésus c'est de dire: «Vends tout ce que tu as et distribue-le aux pauvres», il me semble que le texte invite à être compris dans un sens strictement économique.» Pour ce spécialiste de la Bible, le Nouveau Testament marque justement une rupture avec les conceptions de l'Ancien Testament autour de la question du rapport à l'argent:

«Dans l'Ancien Testament, il y a deux dimensions: la richesse peut être le signe de la bénédiction divine ou, au contraire, constituer une mise en garde. Dans le livre de Job, la fortune de celui-ci est décrite comme hors de proportions. Et cette richesse matérielle est le signe de la bénédiction de Dieu, comme le sont le nombre de ses enfants, et ses qualités morales. Mais il y a d'autres textes dans l'Ancien Testament qui vont dans une autre direction. Dans le livre d'Amos, par exemple, le comportement des riches est dénoncé.»

Ce savant équilibre entre une relation apaisée, voire célébrée religieusement à l'argent et un avertissement à l'endroit des conduites qu'il peut induire bascule avec le Nouveau Testament dans le sens d'un discours plus radical:

«Si on s'arrête sur l'impossibilité de servir à la fois Dieu et Mammon, on remarque que parler d'argent en utilisant le nom d'une idole montre qu'on considère que l'argent capte toutes les ressources, notamment spirituelles, d'un individu. D'une certaine manière, on dit qu'il n'existe pas de relation raisonnable à l'argent car celui-ci menace de prendre le pas sur Dieu. Si on rapproche ce passage de la réponse faite au notable ou des Béatitudes dans la version qu'en donne Saint-Luc où Jésus dit «Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous» avant d'ajouter dans la suite du sermon «Mais quel malheur, pour vous, les riches», on voit que l'argent n'est bon que s'il est partagé.»

Et, selon le bibliste, le partage est censé s'étendre en profondeur dans le fonctionnement du groupe que forment Jésus et ses apôtres dans les Evangiles, puis les apôtres seuls dans les Actes qui racontent leur existence à compter de la crucifixion de leur maître: «La vie de la communauté doit être le signe de leur fraternité. Or, la mise en commun des biens matérialisent cette fraternité. Le partage du pain en est une illustration.»

...Mais pas communiste

Avec toutes ces mises en commun, la tentation peut être grande d'en conclure à une forme de communisme primitif. Charles Gave s'en fait l'écho: «Dans les Actes des apôtres, on voit qu'ils essaient une sorte de société communiste et ça s'écroule au bout de cinq ans.» Jean-Claude Brau juge cependant que le terme est mal choisi: «Je me méfie du mot de «communisme» car il est non seulement chargé d'une histoire concrète à présent mais aussi de tout un système politique et culturel.»

De plus, il note que la question de la propriété privée se pose de manière radicalement différente dans la Palestine du Ier siècle que Rome taxe lourdement, du fait de sa domination, et où le peuple juif doit également s'acquitter d'un impôt auprès du Temple. Le monde qui entoure Jésus l'incite ainsi à la modération malgré des tournures parfois définitives, développe Jean-Claude Brau: «Dans les discours de Jésus, on trouve des paroles radicales mais il ne part pas non plus dans une guérilla contre la propriété privée. Il n'est pas question pour lui de faire le kamikaze en niant son existence.»

Il apparaît dans les Evangiles que tout ce petit monde composé de Jésus-Christ et des siens se situe finalement loin des schémas économiques. Dans l'Evangile selon Saint-Luc (8 : 1-3), on en apprend ainsi plus sur leur existence. Il est fait mention de Marie-Madeleine, de Jeanne et de Suzanne et de «beaucoup d'autres» femmes qui «les servaient en prenant sur leurs ressources». De quoi entretenir un rapport plus distant avec la question de la propriété privée.

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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