Culture

«Personal Shopper», la porte entrouverte à tous les mondes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 13.12.2016 à 17 h 53

Olivier Assayas et Kristen Stewart conspirent admirablement pour transformer un film de genre en invitation à un voyage au-delà des limites. Ou quand le fantastique devient manifeste et poème, aux confins de l'onirisme romantique, du luxe moderne extravagant et de la technologie contemporaine.

© Les Films du Losange

© Les Films du Losange

Il est parti. Elle attend. Elle attend un signe, un signe de lui. Des signes, il y en a partout, sur les murs, dans les bruits de la ville, sur le téléphone portable. Mais est-ce ce signe-là? Est-ce lui? Comment le savoir? Et comment le dire aux autres?

Avec les moyens du cinéma fantastique et du polar (maison hantée, manipulation, crime), Olivier Assayas fabrique un questionnement qui, comme il convient, porte à la fois sur la vie de chacun et sur son champ d’action à lui, le cinéma.

Dans un univers rendu abstrait, bien que très factuel, par son excès (excès de fric et saturation du paraître –les robes et les bijoux de luxe, l’irréalisme bien réel et l’immoralité absolue et parfaitement admise de paires de godasses à 2.000 euros), Maureen circule comme elle peut.

 

Les cercles séparés d'un même monde

Maureen est une intermédiaire, une habitante de ces limbes entre l’au-delà des hyper-riches et le quotidien du commun des mortels, c’est le sens de son activité qui donne son titre au film. «Acheteuse personnelle» de cette Kyra de luxe, elle s’occupe à la place de sa patronne, aristocrate de la ploutocratie globale, des choses matérielles et surtout de cette forme hyper-vulgaire, ce sommet de l’arrogance: l’achat compulsif de l’apparence tarifée qu’on nomme la haute couture.

Le film, et avec lui l’idée du cinéma qu’il met en œuvre, se tient là. Au point d’apparition d’un monde unique mais constitué d’une infinité de cercles cloisonnés, définis. Parmi ces cercles, le «réel» et le «virtuel» sont aussi étanches que «les vivants» et «les morts», ou «les riches» et «les autres». Ou aussi peu étanche. Le langage ne sait pas en rendre compte –et Maureen ne cesse d’hésiter sur le bon mot à utiliser.

Le cinéma se tient là, sur l’instabilité de cet entre-deux, qui est peut-être une barrière, et peut-être un passage. On voit ce qu’on voit, mais qu’est-ce que cela prouve? C’est un film, n’est-ce pas?

On croit ce qu’on croit, mais qui peut affirmer où sont les causes et les effets, si même de tels termes ont un sens. Elle le murmure à un moment, Maureen: la possibilité d’une porte entrebâillée. Ce serait cela, la mise en scène selon Olivier Assayas. Nulle affirmation, aucune architecture stable, rien qui rassure. L’hypothèse d’un passage, la possibilité d’un élan.

Le cinéaste comme passeur

Peut-être le fil souterrain qui relie tant des films de ce cinéaste, que ce soit sous les auspices du du conte initiatique (L’Eau froide), du fantastique assumé et ludique (Demonlover), de la chronique réaliste (L’Heure d’été), ou de l’évocation autobiographique (Après Mai).  Personal Shopper est à cet égard peut-être le plus affirmé, celui qui se cache le moins dans des déguisements de fiction reconnaissables.

Alors, oui, Personal Shopper est un film dérangeant, déstabilisant. Un film qui se remet lui-même en jeu, qui relance les repères des spectateurs.

Événement majeur du dernier Festival de Cannes, où il a reçu un Prix de la mise en scène plus que mérité, Personal Shopper est un film d’inquiétude en des temps qui exigent des certitudes, des repères fixes, fut-ce à coup de gros mensonges, en attendant les gros coups de gourdin qui viennent juste derrière.

Elle roule en scooter ou en Eurostar, obéit à d’inquiétants SMS, joue à la dixième femme de Barbe-bleue, revendique des désirs incertains, mal formulés, glisse du mépris à la fascination, tâte d’autres identités qui sont des leurres, n’est ni pour ni contre que l’ex de son frère est un nouveau copain. Mais elle attend.

Le serment à un mort comme seul point fixe, la fidélité obstinée comme repère

 

Un signe de son frère jumeau mort? Elle le dit comme cela, Maureen. Et puis ensuite elle le dit autrement: la fidélité à un serment.

Ce serment est son seul point fixe à elle, elle qui flotte dans la grande maison où elle voit des fantômes, elle qui circule dans les rues de la ville avec des étoles de soie impondérable aux prix stratosphériques, se perd dans les labyrinthes impondérables de ses désirs, s’enfuit dans le désert exotique et un fantasme improbable de couple 2.0. Rien ne tient, sauf la parole un jour donnée à l’être aimé. Même s’il n’est plus là. Mais au nom de quoi, même cela?

Le film se terminera sur la question, plus ouverte que jamais (et qui donne au film son affiche). Entre-temps, il aura clairement désigné ses seuls véritables héros.

Ce n’est pas cette pauvre Maureen, ballotée par les puissances contraires qui l’habitent et qu’elle sert, y compris quand elle croit les fuir ou les défier –Maureen à qui Kristen Stewart offre mieux que sa beauté et son talent, une fragilité mate, une puissance de trouble abyssal. 

Smartphone et peinture spirite du XIXe siècle.

Les artistes sont les héros secrets

Ce sont les artistes, ici représentés par deux figures exemplaires, une très célèbre, Victor Hugo en discussion avec les fantômes à Jersey, l’autre méconnue, Hilma von Klint inventant l’art abstrait sous l’influence des esprits de l’au-delà.

Présentés avec cette précision documentaire qu'affectionne le cinéaste, ils ne sont pas là comme génies ni comme démiurges, mais comme passeurs – et c’est bien à leur suite qu’Olivier Assayas, dont on se souvient qu’il a dédié un livre au réalisateur spirite Kenneth Anger, se revendique.

Sensuel et mystérieux

 

Même si beaucoup y prétendent (pas Assayas), il ne s’agit pas non plus de définir les artistes comme mediums au sens où ils parlent avec les êtres de l’au-delà: on n’en sait rien, on ne sait pas si ça existe. Mais ceux qui, simplement, entrouvrent les portes.

Entrebailler les portes, être prêt à accueillir l’inconnu, le différent autrement que dans la confrontation ouverte ou l’assimilation au même. On voit bien combien la question est actuelle, et combien ce n’est pas ce n’est pas ce qui domine dans notre époque. Cela n’est rend que plus poignant le mouvement qui, fantômatiquement, traverse ce film sensuel et mystérieux.

Personal Shopper

d'Olivier Assayas, avec Kristen Stewart, Sigrid Bouaziz, Anders Danielsen Lie, Lars Eidinger, Nora Von Waldstätten.

Durée: 1h45. Sortie 14 décembre 2018.

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