Monde

Pourquoi le PKK et l'État turc sont emportés dans une spirale infernale de violence

Ariane Bonzon, mis à jour le 17.12.2016 à 10 h 44

Les attaques ​et attentats ​menés par ​le PKK ​et ​les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) servent de justification au pouvoir turc pour affaiblir le parti d'opposition favorable​ à leurs revendications... ce qui, en retour, permet au PKK de se présenter comme la seule option possible aux yeux des jeunes militants ​autonomistes ​kurdes.

Une jeune femme pleure, le 11 décembre 2016, après les attentats commis la veille à proximité du stade du club de Besiktas. BULENT KILIC / AFP.

Une jeune femme pleure, le 11 décembre 2016, après les attentats commis la veille à proximité du stade du club de Besiktas. BULENT KILIC / AFP.

Mise à jour: cet article a été modifié après l'attentat du samedi 17 décembre à Kayseri.

Un nouvel  attentat suicide a eu lieu ce samedi 17 décembre à Kayseri visant un bus de militaires en permission. Au moins 13 soldats ont été tués, à peine une semaine après le double attentat suicide qui avait fait 44 morts dont 36 policiers en plein cœur d’Istanbul, et avait été revendiqué par les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK),  un groupe radical proche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) . 

​Le gouvernement​ turc​ ​avait alors multiplié les arrestations de militants et d’élus du  Parti démocratique des peuples (HDP, une alliance de plusieurs partis de gauche dont la base est favorable au PKK) ​malgré que de sa cellule Selahattin Demirtas,  le co-Président d​u HDP, avait nettement condamné l’attentat du 17 décembre.  ​​

​Conséquence: e​n ​moins de deux ans, ​d'Irak et de Syrie, le commandement du PKK  a repris la main sur l'aile politique kurde autonomiste de l'intérieur. La ​​guerre qu'il mène  à l’État turc a profondément changé de nature. Or sans négociations, improbables pour l’instant, et quels que puissent être les succès militaires turcs sur le terrain, c’est une véritable guerre d’usure qui est lancée. ​L’engrenage infernal. 

Eté 2015: tout bascule 

«La Turquie est plus proche que jamais de la paix», déclaraient pourtant des députés du mouvement kurde autonomiste à l’issue d’une rencontre au sommet avec le gouvernement turc tandis que de sa prison, Abdullah Ocalan, le chef du PKK, appelait à la reprise des négociations. Qui s'en souvient? C'était fin février 2015.

Cinq mois plus tard, tout bascule. Un attentat attribué à l’organisation État islamique fait 33 morts parmi de jeunes militants socialistes rassemblés dans la ville de Süruç. Le PKK, dont le commandement est replié en Irak, accuse le gouvernement turc de complicité et fait (probablement) assassiner en représailles deux policiers supposés coopérer avec l’État islamique. La trêve, fragile, est rompue: l’occasion pour le gouvernement turc de relancer les opérations militaires. Le processus de négociation, porté à bout de bras par Abdullah Ocalan, est enterré.

Afin de créer des «zones autonomes libérées» de la présence de l'État turc dans plusieurs villes du sud-est, de jeunes Kurdes déclenchent une véritable insurrection populaire, creusent des tranchées et montent des barricades en utilisant parfois des engins municipaux. Équipés d’armes en provenance de Syrie, ils affrontent les unités spéciales turques. La direction du PKK laisse faire. La spirale de la violence est relancée.

Résultat: dans le sud-est du pays, à Cizre, Nusaybin, Yüksekova, Diyarbakir, Sirnak, les forces turques réinvestissent ces «zones libérées», mais à quel prix! Des quartiers entiers sont rasés et promis à la démolition du fait des dégâts causés par les combats. Au moins 200.000 personnes, peut-être le double, abandonnant tout derrière elles, sont expulsées de leurs logements par les forces de l’ordre. Les pertes humaines sont importantes, quoique leur nombre soit difficile à établir: autour de 300 civils, personnes âgées et enfants compris, 800 membres des forces de sécurité et environ un millier de militants du PKK.

Affaiblissement de la gauche turque

Parallèlement, le président turc Recep Tayyip Erdogan cherche à amoindrir l'influence du Parti démocratique des peuples (HDP, une alliance de plusieurs partis de gauche dont la base est favorable au PKK), d’autant que ce parti est opposé au système présidentiel qu'il veut instaurer. Déstabilisé par le succès électoral du HDP lors des élections législatives du 7 juin 2015, le leader islamo-nationaliste appelle à la tenue de nouvelles élections cinq mois plus tard. La reprise de la guerre dans le sud-est du pays conduit une partie des électeurs inquiets à délaisser le HDP, qui perd ainsi 21 sièges (59 au lieu de 80). La manœuvre du président turc a réussi en partie, sans cependant que le HDP soit éliminé du Parlement.

En mai 2016, les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002, font alors voter la levée de l’immunité parlementaire de 138 députés, dont 50 élus du HDP, sur 59. Des procédures judiciaires sont ouvertes contre ces derniers, accusés d’avoir soutenu les terroristes du PKK, soit par leurs propos, soit pour ne pas avoir condamné les actes terroristes, soit enfin en assistant à leurs funérailles. Plusieurs de ces députés sont actuellement emprisonnés en attendant leur procès, dont les coprésidents du parti Selahattin Demirtas, placé à l’isolement, et Figen Yüksekdag.

Accusés quant à eux d’avoir contribué à l’insurrection des jeunes militants autoproclamés du PKK, en leur permettant l’accès aux engins municipaux pour creuser leurs tranchées, 24 maires du Parti de la paix et de la démocratie (BDP), la déclinaison locale du HDP, sont destitués. Or, plusieurs de ces édiles sont issus de villes qui n’ont pas été touchées par l’instauration de «zones libérées». Ils sont pourtant, comme leurs collègues, remplacés en septembre 2016, non par un autre élu du même parti au sein du conseil municipal, comme la loi le prescrit, mais par un administrateur nommé par le pouvoir.

La société civile kurde ou de gauche, sensible aux revendications politiques et culturelles des Kurdes autonomistes, n’est pas non plus épargnée par la répression. Bien avant l’état d’urgence qui a suivi la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 et donné lieu à de nombreuses purges, plusieurs milliers d’instituteurs, de journalistes et de professeurs d’université suspectés de sympathies pour le PKK sont suspendus de leurs fonctions. À la suite du putsch manqué, le mouvement s’amplifie, avec la fermeture par décret de dizaines de médias et de centaines d’associations.

Loin de l’anéantir, la politique répressive du gouvernement turc, et sa volonté d’exclure le HDP de la scène politique, renforce la légitimité du PKK puisqu’il apparaît comme la seule option possible aux yeux des jeunes militants kurdes. Cette politique favorise du même coup le recours aux attentats du PKK et des Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK, groupuscule semi-autonome du PKK).

Une guerre qui s'urbanise

De moins en moins cantonnée aux montagnes et aux régions kurdes, la guerre du PKK s’urbanise. Elle peut désormais frapper n’importe où dans le pays, y compris dans les grandes villes de l’Ouest.

Le Premier ministre turc Binali Yildirim, le président Recep Tayyip Erdogan et l'ancien président Abdullah Gul lors d'une cérémonie en hommage aux policiers tués, à Istanbul, le 11 décembre 2016. OZAN KOSE / AFP.

En outre, comme l’État islamique qu’il combat, le PKK mène de plus en plus d’opérations à l’aide d’engins explosifs improvisés (kamikaze ou voiture piégée), ciblant –en priorité mais pas exclusivement– des représentants de l’État turc, dont la police, qui occupe avec les unités spéciales anti-terreur le rôle auparavant dévolu à l’armée et à la gendarmerie. Ce mode opératoire ne nécessite pas de cadres militaires très entraînés –lesquels sont mobilisés aux côtés du PYD-YPG, la branche syrienne du PKK– mais de jeunes volontaires prêts au sacrifice, ce dont le mouvement ne manque pas. Il en résulte une dangereuse montée des tensions ethniques, opposant nationalistes, turcs et kurdes, en Turquie même.

Enfin, outre le nord de l’Irak, c’est désormais surtout la nouvelle entité kurde du Rojava, au nord de la Syrie, qui constitue la base arrière du PKK, lequel partage avec le PYD de Salih Muslim le même projet politique (communalisme, démocratie radicale, écologie sociale dans le cadre d’un confédéralisme démocratique), très différent de celui plus traditionnel et conservateur du gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien (KRG).

Au final s'amorce une spirale infernale. Le PKK n’a plus à craindre la concurrence et l’émancipation politiques du HDP, que le président Erdogan et son gouvernement laminent consciencieusement. Ils rendent ainsi de plus en plus difficile un accord négocié et permettent paradoxalement au PKK, qu’ils prétendent vouloir anéantir, de recruter plus largement. L’aile extérieure militaire des autonomistes kurdes a repris l’avantage sur ce qui aurait pu constituer –une volonté commune de normalisation eûsse-t-elle apparu– sa représentation politique à l’intérieur du pays.

Ariane Bonzon
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Journaliste
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