Monde

Le régime syrien combat-il vraiment l'État islamique?

Antoine Hasday, mis à jour le 13.12.2016 à 15 h 31

L’armée syrienne dit être «dans les derniers instants avant la proclamation de la victoire» à Alep face aux rebelles. Mais, neuf mois après la reconquête de Palmyre, l’armée syrienne l’a de nouveau laissée tomber aux mains de l’État islamique. S’agit-il d’une stratégie délibérée?

GEORGE OURFALIAN / AFP

GEORGE OURFALIAN / AFP

Dans une série d’articles publiés sur The Daily Beast, le journaliste Roy Gutman a cherché à démontrer que le régime Assad manipulait l’État islamique à son avantage. Dans une première partie, il rappelle un fait avéré: entre 2003 et 2010, le régime syrien a permis à de nombreux djihadistes de se rendre en Irak en passant par son territoire. Dans un deuxième article, il affirme que des attentats attribués à al-Qaïda ont été planifiés par le gouvernement syrien. Dans le dernier papier, il explique que l’armée de Bachar el-Assad a laissé volontairement l’EI s’étendre en Syrie, en libérant ses prisonniers djihadistes les plus dangereux et en évitant de l’affronter militairement. Ces affirmations reposant principalement sur des témoignages, elles sont à prendre avec précaution et méritent discussion.

À partir de 2003, de nombreux djihadistes étrangers se rendent en Irak pour affronter l’armée américaine, principalement sous la bannière d’al-Qaïda en Irak. Selon des documents retrouvés à Sinjar et des câbles diplomatiques divulgués par Wikileaks –cités par Roy Gutman–, la plupart de ces combattants ont transité par la Syrie, avec la bénédiction de son gouvernement. Selon certains déserteurs, les services secrets syriens auraient même manipulé des prêcheurs extrémistes pour inciter des Syriens à se battre en Irak. En 2007, le pouvoir syrien aurait également appuyé le groupe djihadiste Fatah al-Islam dans son insurrection contre le gouvernement libanais.

Bachar el-Assad souhaitait que George W. Bush échoue en Irak et renonce donc à toute intervention éventuelle en Syrie. Pour lui, la fin justifiait les moyens. Lors de leur retour au pays, les djihadistes syriens partis en Irak ont été emprisonnés. De l’autre côté de la frontière, la majorité des combattants d’al-Qaïda rejoignent l’État islamique d’Irak proclamé en 2006. Le 9 avril 2013, l’organisation se rebaptise État islamique en Irak et au Levant. Le 29 juin 2014, après d’importants gains territoriaux, son leader Abu Bakr al-Baghdadi proclame le califat et l’organisation adopte le nom d’État islamique.

En 2011, une «amnistie politique» aux lourdes conséquences

En février 2011, les premières manifestations agitent la Syrie et l’opposition réclame la libération des prisonniers politiques. Le régime accède à leur demande, mais à sa façon. À l’été 2011, il décrète une amnistie politique et libère des centaines de détenus de la prison militaire de Saidnaya, majoritairement peuplée d’islamistes et de djihadistes. Certains d’entre eux deviendront des figures importantes de l’État Islamique, du front al-Nosra et d’autres groupes radicaux.

Parmi eux, Amr al-Absi dit «Abu Atheer», qui deviendra un haut dignitaire de l’État islamique, ainsi qu’un mentor d’Abdelhamid Abaaoud, de Mohammed Enwazi (dit «Jihadi John») et de Najim Laachraoui, un des kamikazes de Bruxelles. On peut également citer Abu Khaled al-Suri, proche de Ben Laden et cofondateur du groupe salafiste Ahrar al-Sham, ainsi que Zahran Alloush, membre fondateur du groupe armé Jaish al-Islam.

S’agissait-il d’une stratégie délibérée pour «radicaliser» l’opposition, la discréditer auprès de la communauté internationale et des minorités, puis justifier une répression? Cette tentative aurait-elle ensuite mal tourné? Le régime syrien a l’habitude de manipuler des djihadistes pour déstabiliser ses adversaires, comme il l’a fait en Irak et au Liban. Des témoignages d’anciens prisonniers et de déserteurs du régime vont en ce sens.

Depuis 2013, les forces du régime (en dehors de ses alliés étrangers) sont réduites, notamment son infanterie. Il lui est donc difficile de combattre sur plusieurs fronts en même temps

Certains analystes du conflit, comme Cédric Mas et Aaron Zelin, défendent cette théorie. D’autres, comme Aron Lund et Aymenn J. Al-Tamimi, soulignent que l’amnistie de Saidnaya a renforcé l’ensemble de la rébellion, et pas seulement le front al-Nosra, dont une partie allait devenir la branche syrienne de l’État islamique. Pour eux, la montée en puissance des djihadistes en Syrie est surtout un «retour de bâton» de la politique syrienne en Irak.

Pourquoi le régime syrien ne combat pas l’État islamique en priorité

Les affrontements entre le régime et le front al-Nosra (branche syrienne d’al-Qaïda) restent limités dans un premier temps. Mais à l’été 2014, après leur rupture avec le front al-Nosra, puis la proclamation du califat, les combattants de l’État islamique basés en Syrie passent à l’offensive contre le régime, qui est obligé de réagir. Il affronte notamment l’EI à Homs, à Deir Ezzor et à Palmyre, où la victoire des forces loyalistes en mars 2016 permet une belle opération de communication sur le triomphe de la «civilisation» face à la «barbarie». Par ailleurs, le régime syrien tire profit des affrontements entre l’EI, le front al-Nosra et les autres groupes rebelles, ses différents ennemis s’affaiblissant mutuellement.

Dans certaines circonstances, le régime a abandonné ses positions face à l’État islamique sans vraiment combattre –comme ce week-end à Palmyre–, ce qui a pu donner l’impression qu’il le laissait volontairement s’étendre. Il s’agit en réalité d’un problème de moyens et de stratégie militaire. Depuis 2013, les forces du régime (en dehors de ses alliés étrangers) sont réduites, notamment son infanterie. Il lui est donc difficile de combattre sur plusieurs fronts en même temps.

Lors de la première conquête de Palmyre par l’État islamique (mars 2015), le régime, dont les forces étaient mobilisées à Idleb, a préféré battre en retraite. C’est seulement avec l’aide de la Russie qu’il a pu lancer la difficile contre-offensive. Lors de la récente attaque de l’État islamique sur Palmyre, les moyens militaires du régime étaient concentrés à Alep. Les forces loyalistes présentes sur place étant insuffisantes, le régime a de nouveau battu en retraite.

Assad ou les djihadistes: une prophétie auto-réalisatrice aux conséquences dévastatrices

Les choix militaires sont également des choix politiques. Dans ses discours, Bachar el-Assad affirme que la guerre oppose le gouvernement syrien à des terroristes djihadistes (en réalité, ils ne représentent pas plus de la moitié des rebelles). Mais sur le terrain, le régime syrien et ses alliés ne concentrent pas leurs efforts militaires sur l’État islamique: ils privilégient les zones contrôlées par les autres groupes rebelles. Dans cette entreprise, les forces loyalistes ont multiplié les crimes de guerre. Bombardant des zones densément peuplées, ciblant des marchés, des hôpitaux, des écoles, utilisant des armes chimiques (notamment du chlore), elles ont causé la mort de 188.729 civils, soit 93% des pertes civiles, selon le Réseau syrien pour les Droits de l'Homme.

Tout semble indiquer que le régime Assad veut éliminer en priorité l’opposition non djihadiste, quitte à bafouer totalement le droit de la guerre. Cette politique impitoyable a renforcé la place des groupes extrémistes dans l’opposition (notamment Jabhat Fatah al-Sham, ex-front al-Nosra) et facilité leur recrutement au sein d’une population désespérée. À terme, s’il continue dans cette voie, Bachar el-Assad n’aura plus, face à lui, que l’État islamique et une opposition dominée par ses éléments les plus radicaux. Son maintien au pouvoir apparaîtra alors comme inévitable, le «moi ou les djihadistes» étant devenu réalité.

Corrections: une première version indiquait que les forces loyales étaient responsables de la mort de 188.729 civils, selon l’Observatoire syrien des Droits de l’homme. Le chiffre venait en réalité du Réseau Syrien pour les Droits de l'Homme.

 

Antoine Hasday
Antoine Hasday (30 articles)
Journaliste
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