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Avant l'envolée folle d'Emmanuel Macron, il y a eu Howard Dean

Grégor Brandy, mis à jour le 12.12.2016 à 14 h 24

Deux candidats, deux mèmes, deux destins communs?

Eric FEFERBERG / AFP et TIMOTHY A. CLARY / AFP

Eric FEFERBERG / AFP et TIMOTHY A. CLARY / AFP

Emmanuel Macron a tenu son premier vrai discours de campagne, ce 10 décembre. Lors d'un meeting à Paris, l'ancien ministre de l'Économie a développé son programme devant 15.000 personnes, pendant un peu plus d'une heure et demie. Un discours politique dont on a retenu beaucoup de choses sur le fond, mais surtout une sur la forme, quand, sur la fin, il s'est laissé emporter et a fini par hurler dans son micro.

Forcément, les parodies se sont multipliées. Certains ont replacé la fin du discours de l'ancien ministre dans le film Le Loup de Wall Street, quand le personnage interprété par Leonardo DiCaprio se lance dans un pep-talk complètement fou. D'autres l'ont imaginé dans L'Exorciste, ou en égérie de la lutte contre la drogue. Le bien-nommé compte Malaise TV a, lui, simplement repris le flux, sans le moindre commentaire: comme si le discours en tant que tel constituait finalement la meilleure blague, et qu'en rajouter, c'était trop en faire.

Autant dire qu'on s'est bien amusé pendant quelques heures avec lui, sur Twitter.

Le précédent Howard Dean

Il y a un peu plus de douze ans, un autre candidat de l'autre côté du monde avait connu un sort similaire à l'issue de l'un de ses discours. Lors de la primaire démocrate 2004 (qui sera remportée par John Kerry, qui perdra l'élection face à George W. Bush), Howard Dean était arrivé à la troisième place dans le caucus de l'Iowa, la première des primaires américaines, loin de John Kerry et John Edwards. Loin surtout des chiffres qui l'annonçaient en tête chez les Démocrates il y a encore quelques semaines. Sa campagne, novatrice en bien des points (notamment le numérique, et dont une partie de l'équipe a ensuite rejoint Barack Obama en 2008), était sur le point de se terminer.

Mais ce qui est resté dans l'inconscient collectif, c'est son discours prononcé quelques heures après l'annonce des résultats (même si certains pensent qu'il précédait le résultat), où le candidat semble avoir complètement craqué dans les dernières secondes.

 

«Vous savez quoi? Non seulement, nous allons aller dans le New Hampshire, nous irons aussi en Caroline du sud, dans l'Okhlahoma, en Arizona, dans le Dakota du nord, dans le Nouveau-Mexique. Et puis en Californie, dans le Texas, et New-York. Et puis on ira dans le Dakota du nord, et dans l'Oregon, et dans le Washington et dans le Michigan. Et puis on ira à Washington D.C., et on reprendra la Maison-Blanche. Yeeaargh.»

«I Have a Scream» diffusé 633 fois en quatre jours

Surnommé «I Have a Scream» en référence au «I Have a Dream» de Martin Luther King, cet extrait, a été diffusé 633 fois en l'espace de quatre jours, raconte FiveThirtyEight, dans un documentaire retraçant l'histoire du cri d'Howard Dean. Et c'est sans compter les talk-shows et les chaînes régionales. 633 fois, en quatre jours, seulement sur les chaînes nationales. Plusieurs médias comme CBS ou CNN ont ensuite admis qu'ils auraient probablement dû ne pas en faire autant, reconnaissant l'effet d'accumulation, qu'ont joué les médias ensemble.

Sur scène, personne ne s'était rendu compte de rien. Dans la foule non plus. En fait, le micro est un des coupables. Il a permis de bien capter la voix d'Howard Dean qui essayait de parler plus fort que la foule, mais pas la totalité de l'ambiance. Résultat, quand on isole le son du micro –dont Dean parle beaucoup trop près, pour avoir un son correct– on a l'impression qu'il part dans un délire, quasiment seul, alors qu'il essaie simplement de se faire entendre.

Dans le cas d'Emmanuel Macron, deux journalistes présentes sur place nous ont confirmés avoir bien entendu le ton du candidat à la présidentielle monter sur la fin de son discours. Pour autant, souligne l'une d'elles, qui a senti un déclic à ce moment-là, «je ne pensais pas qu'il serait autant moqué». Pour elle, c'était la conclusion logique d'un discours avec de nombreuses envolées «quasi-christiques».

De leur côté, les membres de la campagne d'Howard Dean –qui étaient présents avec lui lors de ce meeting– ont été surpris quand ils ont vu l'extrait être repris en boucle sur toutes les chaînes d'infos, explique FiveThirtyEight dans son documentaire audio. D'autant que cet excès de véhémence et de verve correspondait parfaitement aux attaques lancées par l'establishment du parti et de ses adversaires. Dean était, selon eux, un candidat colérique, irritable, nerveux, pas vraiment l'homme que l'on veut dans le Bureau ovale, quand il s'agit de gérer des situations tendues, avec potentiellement la main sur le bouton nucléaire [oui, cette phrase peut faire sourire aujourd'hui].

«Pour les médias, c'était un cadeau: le point d'exclamation sur toute cette histoire que l'establishment racontait», résume Joe Trippi, son directeur de campagne.

Le même sort pour Emmanuel Macron?

Pour Tricia Enright, sa directrice de la communication, «c'en était arrivé au point où on aurait pu le mettre dans un cadre au milieu d'enfants et de chiots, et ils auraient dit “Oh, on est surpris qu'il n'ait pas décapité le chien.” Une fois que toute cette histoire était là, c'était intégré à leur façon d'écrire. On ne pouvait plus s'en sortir».

Si l'on n'en est pas encore là avec Emmanuel Macron, certains au Parti socialiste, comme Pierre Moscovici ont déjà fait des signes de tête dans ce sens. 

«Quand on est devant un micro, il faut arriver à poser sa voix et pas casser la voix. Ni du Patrick Bruel, ni du Johny Hallyday. La politique doit être une affaire de substances. Emmanuel Macron est d'ordinaire un homme au registre pédagogique, et là on voit que les meetings l'exaltent.»

Mais comme le note Fabienne Sintes, la journaliste de France Info, «il y a eu avant 1h45 de meeting», et le juger sur ce seul extrait n'est pas très honnête.

Un mème, et ensuite?

Reste que pour l'instant les réactions moqueuses sont principalement limitées aux réseaux sociaux –avec quelques relais dans la presse. En soi, rien de vraiment comparable avec ce qu'avait subi le candidat à la primaire démocrate au début de l'année 2004.

Lors de la sortie du documentaire, les journalistes se demandaient ce qui se passerait si la même chose se produisait en 2016. Parmi les scénarios envisagés: les réseaux sociaux rendent le cri viral, les chaînes d'infos donnent plus de contexte sur le cri, et le resituent dans un environnement plus large, ou alors peut-être que puisque le rythme médiatique est nettement plus élevé, on passe à autre chose quelques heures plus tard. Tout cela, si on y accorde une quelconque importance au milieu des dizaines d'énormités lâchées chaque semaine.

Dans ce cas-ci, il semble surtout que ce soit le premier scénario qui se soit produit.

S'il est devenu, lui aussi, un mème, Emmanuel Macron espère probablement qu'il ne subira pas le même sort qu'Howard Dean. Un mois après le caucus de l'Iowa, à la traîne, le candidat démocrate avait abandonné.

Grégor Brandy
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Journaliste
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