France

Vincent Peillon est le seul personnage intéressant de la primaire socialiste

Claude Askolovitch, mis à jour le 12.12.2016 à 17 h 14

Hollande ayant renoncé, il se lance. Avec la volonté de réancrer le Parti socialiste dans ses humanités.

Vincent Peillon, en novembre 2013 I JACQUES DEMARTHON / AFP

Vincent Peillon, en novembre 2013 I JACQUES DEMARTHON / AFP

De tous les personnages du theâtre socialiste, Vincent Peillon est le seul susceptible de nous faire réfléchir. L’agacement que lui inspire le jeu politique ne doit pas le masquer: cela fait partie de l’attrait de cet homme qu’une colère habite, dont on ne sait si elle est dirigée contre la médiocrité du temps, ou contre la part qu’il prend à cette médiocrité. Il a lâché un mot, hier soir sur France 2, «éthique», dans une interview qui lui déplaisait par ailleurs, où il n’était guère; il ne prise plus la lumière, ni la gymnastique soyeuse des plateaux. Il s’était retiré de ce monde sans regret et ses yeux clignaient: il faisait violence à son corps d’en être à nouveau. Il a dit «éthique», donc, il sera «le candidat de l’éthique politique», et le mot est piégeux, qui fait aussitôt sourire. Le sourire et la moquerie sont la plaie de ce monde, pour ceux qui prennent les mots au sérieux.

Éthique donc? On peut choisir sa lecture du mot. Celle que Peillon avance est simple et décevante. L’éthique consisterait à ne pas renier François Hollande après avoir gouverné avec lui, et assumer le bilan collectif. La politique est un art de comportement. Peillon figure l’homme retiré des affaires qui remet de l’ordre dans un milieu décomposé, où chacun s’autorise, depuis que le parrain a été éliminé.

Le choix de la cohérence

C’est audiardien. Seulement cela. Comme un profane, je trouve ceci, dans un dictionnaire en ligne. «L'éthique est une discipline philosophique qui réfléchit sur les finalités, sur les valeurs de l'existence, sur les conditions d'une vie heureuse, sur la notion de “bien” ou sur des questions de moeurs ou de morale.» Si je taquine mes souvenirs, j’exhume Baruch Spinoza, juif en rupture à Amsterdam au XVIIe siècle, qui voulait géométriser Dieu et apaiser l’homme à la nature, et écrivait ceci, dans un traité nommé l’éthique: «On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne.»

On est ici dans la vérité de Peillon. Être taraudé par le bien, et vouloir estimer ce que l’on souhaite. On ne parle plus ici d’un professionnel de la politique qui reprend sa place à la table, que Hidalgo soutient et que Valls voudra désamorcer, mais d’un politique spinozien, dont la candidature est le conatus –la force immanente qui nous habite. Il est un ambitieux que porte et retient la philosophie, qui se bat avec des gens qui ne lui ressemblent pas. Ses rivaux obéissent à des passions communes: l’ambition, l’impatience, l’orgueil, la jalousie, l’intérêt public, pourquoi pas, ou l’histoire, ce mythe frétillent. Peillon veut résoudre une contradiction majeure: être un homme, dans sa cohérence.

Point sublime

Il n’a pour rien choisi Maurice Merleau-Ponty comme figure tutélaire, dans la recherche de vérité. Merleau-Ponty était ce philosophe révolutionnaire qui avait rompu avec Sartre et était devenu mendesiste, mais dont l’aspiration à l’unité dépasse le parcours idéologique. Peillon l’évoquait ainsi, dans un ouvrage de jeunesse (La Tradition de l’Esprit, Grasset, 1994) qu’il lui consacrait. Reprenant un mot d'André Breton, Merleau-Ponty évoque ce «point sublime» où l'artiste, le philosophe, l'homme public et l'homme privé vivent d'une même vie indivise:

«Il fallait remonter à ce point d'innocence, de jeunesse et d'unité où l'homme parlant n'est pas encore homme de lettres ou homme politique ou homme de bien –à ce “point sublime" dont Breton parle ailleurs, où la littérature, la vie, la morale et la politique sont équivalentes et se substituent”, parce qu'en effet chacun de nous est le même homme qui aime ou qui hait, qui lit ou qui écrit, qui accepte ou refuse la destinée politique.»

Retrouver le «point sublime». L’atteindre? Mettre en symbiose ses passions, ses colères, ses besoins, et ce que l’on recherche dans les livres. Trouver bons ses désirs. Peillon a bataillé des années pour échapper à sa dissociation. Il fit un chef ou chefaillon du PS tenant son rôle dans une narration de la politique, classique à pleurer, faites de fiefs et de courants et de vassalités, de pactes et de trahisons recuites. Il en a eu, dans les mille péripéties socialistes des années 90-2000, plus que sa part. Il a en même temps cherché des vérités anciennes, essentielles et salvatrices.

Étrangeté rugueuse

Il écrivait des livres de philosophie politique que ses contemporains n’auraient jamais su déchiffrer. Pour résoudre la crise existentielle d’un socialisme ayant renoncé à changer le monde, il quêtait des origines intellectuelles antérieures ou extérieure au marxisme. Je le trouvais ennuyeux dans ses aventures d’homme de pouvoir ( un parmi d’autres petits bonhommes ou grands garçons d’une génération perdue, étouffée par Hollande, et qui se dispute désormais les confettis de la ruine) et passionnant de me faire découvrir Pierre Leroux, qui inventa le mot «socialisme», ou Ferdinand Buisson, le véritable concepteur de notre laïcité.

Être dans le monde des idées et dans la brutalité des hommes, brutal parmi eux, mais nourrissant des aspirations autres. Ministre, Peillon avait cette étrangeté rugueuse de ceux qui savent ce qui les fait agir, mais semblent empêchés de partager leurs raisons. Je le retrouve, candidat, inchangé, sur France 2 ou dans une interview plus fouillée qu’il accorde au Monde, toujours en recherche de l’instant sublime, je le cite, quand «l'artiste, le philosophe, l'homme public et l'homme privé vivent d'une même vie indivise».

Sortir du débat identitaire

C’est une quête impossible, dans le socialisme et la politique, dans l’espérance du pouvoir ou son exercice? Cela devient possible au moment de la ruine, quand il ne reste que la vérité pour se justifier. C’est ce que se dit Peillon, quand il avance vers la primaire: qu’il est sorti de ses polars, de ses cours à Neuchätel, de ses grimoires et de la paix amniotique des mots, parce qu’il saura être vrai. Il s’y essaie, mais la gangue des mots politiques empêche toute la clarté? Dans son interview au Monde, Peillon dit ceci, répondant à une question sur Manuel Valls:

«Je porte aussi une idée humaniste de la laïcité républicaine qui est celle de 1905. Elle fait très attention à ne pas utiliser la neutralité de l’État pour brutaliser certaines minorités. Elle respecte d’abord la liberté de conscience, et veille à faire vivre tout le monde ensemble dans le respect de chacun. Je ne comprends pas qu’on ait pu soutenir des arrêtés contre le burkini.»

Il dit ensuite:

«On veut nous imposer un débat identitaire, et je crois que cela a été une des erreurs du gouvernement: plutôt que de mettre en avant notre action économique et sociale, nous sommes venus sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Nous avons heurté ceux qui partagent nos valeurs républicaines et qui n’attendaient pas cela de nous.»

Le combat des chefs

C’est clair, quand on décrypte. Ça pourrait l’être plus encore, si une éthique de famille n’empêchait pas les attaques ciblées. Manuel Valls est bien la raison de Vincent Peillon. L’ex-Premier ministre, pour l’ex-ministre de l’Éducation nationale, est celui qui a offert la gauche au débat identitaire, a dirigé une laïcité dévoyée contre les musulmans, et a imposé une urgence de l’ordre à la gauche, au détriment de son éthique. C’est cela qui permet à Peillon de désirer son ambition, et de penser indispensable la violence qu’il se fait.

Depuis l’automne 2013, les deux hommes –dont les rapports personnels sont bons– savent à quoi s’en tenir. Dans l’affaire Leonarda, les policiers de Valls étaient allé chercher dans une sortie scolaire une collégienne de l’Éducation nationale de Peillon, pour qu’on l’expulsât, et tout le reste –qu’elle fut de père méchant et elle-même insolente et Hollande impuissant– n’avait aucune importance, en regard de cette invasion. Dans la foulée, le même Valls pensait expulser Jean-Marc Ayrault de Matignon, et Peillon s’y opposait.

Ranimer les humanités

On peut voir dans la primaire et la vindicte de Peillon la poursuite d’un débat de virilité? On a aussi, en même temps, l’affrontement principiel de l’ordre et et du socialisme, dans une bataille si souvent renouvelée, depuis l’affrontement fondateur de 1906 entre le briseur de grévistes Clemenceau et le tribun des prolétaires Jaurès. C’est le dialogue sourd entre Blum et ses adversaires néo-socialistes en 1933, quand le chef intellectuels des socialistes réfute ses impatients –Marquet, Renaudel, Déat– qui ragent d’emmener leur parti à la rencontre des temps nouveaux, fascinés par la puissance de la colère et des totalitarismes, et pensent qu’on domptera la bête en la chevauchant.

Rien n’est inédit, sauf la décomposition socialiste actuelle. Manuel Valls prétend l’enrayer dans la griserie de la bataille. Peillon veut ranimer les humanités de sa famille. Ensemble, ils sont intéressants, à condition de nous le montrer.

Les moments politiques peuvent échapper aux banalités? On notera ceci, quand le spinozien Peillon entre dans l’arène. Aux frontières du socialisme, deux autres personnages étranges prennent des territoires en se targuant d’être un peu philosophes autant que politique, ou du moins de respecter les idées. Nul ne sait si Macron, Peillon et Mélenchon seront un jour en situation de disputer de l’avenir des gauches. Cela aurait, s’ils le faisaient sans enjeu, dans notre France de droite, la saveur des balbutiements de l’intelligence, quand on se découvre vivant, et humain, en ayant tout perdu.

Correction: une première version de cet article indiquait Emile Buisson en lieu en place de Ferdinand Buisson. Nos excuses à nos lecteurs.

 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (100 articles)
Journaliste
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