Monde

Sarah Palin contre-attaque

John Dickerson, mis à jour le 16.11.2009 à 19 h 22

Sarah Palin a engagé le parti républicain dans des querelles intestines. Plus tôt que d'habitude.

Cette année, les conflits internes au sein du parti républicain ont éclaté plus tôt. Et Sarah Palin n'y est pas pour rien. L'ex-candidate républicaine à la vice-présidence des Etats-Unis, dont le livre sort officiellement ce mardi [aux Etats-Unis], a engagé un nouveau round de combat avec les anciens conseillers de John McCain.

Dede Scozzafava, la républicaine que Palin a refusé de soutenir dans le cadre de l'élection locale dans l'Etat de New York (Scozzafava briguait un siège à la Chambre des représentants) a riposté. Par ailleurs, le stratège républicain Alex Castellanos, qui avait travaillé aux côtés de Mitt Romney, est le dernier en date à avoir remis en question le travail de Charlie Crist, le gouverneur républicain de Floride, lequel est engagé dans une course électorale primaire contre le conservateur Marco Rubio.

Certes, le parti démocrate est encore en dysfonctionnement — il suffit de poser la question à Harry Reid, le chef de la majorité démocrate au Sénat, ou à Rahm Emanuel, le secrétaire général de la Maison Blanche. Récemment, tous deux ont dû intervenir pour apaiser des tensions entre les démocrates. Certes, l'administration Obama est en proie à des querelles intestines, mais, maintenant, les républicains s'y mettent aussi et commencent à concurrencer les démocrates sur le terrain des disputes «familiales» chroniques.

Et en matière d'influence perturbatrice et d'auto-attribution de tout le mérite, personne n'égale Palin. Elle est très populaire chez les conservateurs, mais son livre — dont les effets se feront pleinement ressentir la semaine prochaine — rouvrira les vieilles blessures. Après avoir été attaquée plusieurs mois durant par les anciens conseillers de McCain sous couvert de l'anonymat, elle contre-attaque. Les offensives et les contre-offensives iront bon train. Et ces chamailleries républicaines vont vraisemblablement entraîner un nouveau cycle de débats entre modérés, conservateurs, «internes», «externes» et outsiders au style particulier, sur les orientations d'avenir du parti républicain.

En réaction aux fuites à propos de son livre, Sarah Palin a publié le message suivant sur sa page Facebook: «Comme on pouvait s'y attendre, Associated Press et d'autres médias diffusent des informations erronées sur le contenu de mon livre.» On ne sait pas bien si elle veut dire que les médias ont mal retranscrit les faits ou s'ils les ont simplement présentés d'une manière qui lui déplaît. Elle invite ses partisans dévoués à «se tenir prêt» et à patienter jusqu'à la publication du livre.

Les erreurs des journalistes sont un thème récurrent chez l'ex-gouverneur d'Alaska. Selon elle, nous inventons les choses. C'est une attaque grave. Car c'est une chose de se tromper sur des faits (de «diffuser des informations erronées», selon ses propres mots); c'en est une autre de déformer sciemment la réalité pour servir ses propres intérêts.

Sarah Palin respecte-t-elle rigoureusement ce principe légitime? Associated Press semble dire que non. Voici un exemple très médiatisé: son récit des négociations avant son interview avec Katie Couric. (N.B.: je travaille pour CBS.)

Palin commence par planter le décor:

A la troisième semaine de septembre, une campagne «Free Sarah» («Libérez Sarah») était en cours, et la presse dans son ensemble devenait de plus en plus critique à l'égard du camp McCain, qui avait décidé de nous retenir, ma famille, mes amis et moi, chez nous et d'empêcher mon équipe [...] de s'exprimer. Pendant ce temps, la question de savoir quel média décrocherait la première interview faisait l'objet de polémiques, comme c'est toujours le cas avec le candidat d'un grand parti.

La chronologie de Sarah Palin est fausse. A la troisième semaine de septembre, on ne l'a pas «empêché de s'exprimer». Elle avait donné une interview à Charlie Gibson, d'ABC, et une autre à Fox News était annoncée. A la troisième semaine, la campagne était pleinement déployée à la façon Palin. D'ailleurs, l'interview avec Katie Couric était déjà prévue à ce moment-là.

Tout le monde peut se tromper dans les dates, surtout quand il s'agit de se dépêcher pour lancer un livre. Seulement voilà, Palin fait comme si l'interview catastrophique qu'elle a accordée à Katie Couric était son premier entretien avec les médias. Ce n'est pas le cas. Elle se plaint également qu'on n'a pas écouté sa proposition «de s'adresser à des médias comme FOX [dans le cadre de] la campagne électorale», car «on ne l'a pas laissé dire à quelle presse elle voulait s'adresser». Pourtant Palin avait donné une interview en deux parties à Sean Hannity de Fox News une semaine avant son entretien télévisé avec Katie Couric.

Plus curieux encore. Palin raconte que «tandis que le blackout médiatique se poursuivait, [elle] passait subrepticement des coups de fils à des gens comme Rush Limbaugh, Laura Ingraham http://en.wikipedia.org/wiki/Laura_Ingraham et Sean Hannity . Sean Hannity? A quoi bon passer un appel secret à quelqu'un à qui on vient d'accorder une interview en deux parties?

Evidemment, cela arrange Palin de dénaturer quelque peu la réalité. Après tout, cela fait des années que les journalistes le font, y compris à son sujet. Désormais, Sarah Palin le ferait directement pour elle-même; elle s'est donc présentée comme une conseillère avisée mais incomprise sur la question de sa stratégie vis-à-vis des médias.

Un autre passage a attiré l'attention car on y trouve des règlements de comptes politiques. L'interview de Couric s'est très mal passée pour Palin. C'est pourquoi, entre autres raisons, Palin et ses alliées s'en prennent à John McCain et Nicolle Wallace, qui ont organisé l'interview. Selon la nouvelle version de Sarah Palin, Nicolle Wallace, qui a travaillée comme analyste politique chez CBS, fait une fixation sur Couric et veut l'aider au lieu de s'occuper de la campagne. Palin cite longuement Wallace parlant de Couric:

«Nicole m'a dit: "Elle se sous-estime trop".»

«Elle a ajouté que Katie traversait une période difficile. "Elle a l'impression qu'elle ne peut faire confiance à personne.

«Je me disais: et quel est le rapport avec la campagne de John McCain?»

«Nicolle m'a dit. "Elle veut que tu l'aimes."»

Je n'ai repris que quelques fragments d'une longue conversation qu'a rapportée Palin. Ce n'est pas évident de se rappeler avec exactitude une conversation. Alors soit Palin est très forte, soit elle s'autorise une certaine liberté. (Si on opte pour cette seconde possibilité, son incroyable capacité à décrire Couric et Wallace comme des personnes si mauvaises suggère des talents cachés de dramaturge.)

Elle va plus loin dans sa démarche de discrédit de Nicolle Wallace. Sarah Palin explique aussi que Wallace s'est montrée déloyale à l'égard de George Bush, alors qu'elle a travaillé à ses côtés à la Maison Blanche et qu'elle a contribué à sa réélection en 2004. «Elle ne dit pas grand-chose de positif à propos de son ancien chef ou de son poste de manière générale», écrit Palin.

C'est une lourde accusation.

Dans le cercle de Bush, la loyauté est considérée comme une vertu essentielle. J'ai demandé à des anciens collaborateurs de Nicolle Wallace si les attaques de Palin étaient fondées et, bien que je ne puisse pas vraiment les citer (tout le monde ne veut pas participer à ces échanges de coups internes), leur désaccord avec sa description de Wallace est immense. «Pas une once de vérité» m'a confié un ancien conseiller de la Maison Blanche. (L'ex-conseiller de McCain, Mark Salter, a réfuté les propos de Palin.)

Je n'ai pas contacté Nicolle Wallace avant d'écrire cet article. (Je ne lui ai pas parlé depuis plusieurs mois.) Mais de par mon expérience non négligeable, je crois qu'elle n'a jamais été déloyale envers Bush, même si une partie de la stratégie de la campagne de McCain consistait à se démarquer de George Bush.

Alors, Sarah Palin brosse-t-elle un portrait fidèle d'une conseillère politique avec qui elle a eu des désaccords? Ou transforme-t-elle la vérité pour présenter Nicolle Wallace sous un jour défavorable? Peut-être que Wallace a révélé à Palin un côté obscur qu'elle a caché à tout le monde. Et peut-être aussi qu'on peut découvrir les intentions de Poutine en regardant la Russie. Mais avouez que les chances sont minimes!

John Dickerson

Traduit de l'anglais par Micha Cziffra

Image de une: Sarah Palin en juillet 2009. Nathaniel Wilder / Reuters
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