France

Dans la police, la solitude de l'uniforme

Alexandre Kauffmann, mis à jour le 13.12.2016 à 18 h 47

Une manifestation nationale des «policiers en colère» est organisée mardi 13 décembre. Signe du malaise de la police, les rassemblements des dernières semaines consacrent le repli séculaire d’une profession sur elle-même. Les manifestants prennent leurs distances à la fois avec les syndicats, la hiérarchie, le gouvernement et les citoyens.

Manifestation du 24 novembre à Paris I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Manifestation du 24 novembre à Paris I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Cet article est le premier volet d'une enquête en trois parties sur le malaise dans la police. 

24 novembre 2016, 21 heures, Paris. Cinq silhouettes résistent au froid sur la place de la Concorde. Des rubans de vapeur s’envolent de leur bouche. «C’est bien ici le rassemblement des policiers en colère?», s’enquiert-on. «Vous y êtes, souffle une jeune femme aux yeux bleus, une pointe de défi dans la voix. La manifestation est prévue à 21h30, les gens vont bientôt arriver…» Parmi les cinq fonctionnaires déjà sur place, aucun officier. Que des membres du Corps d’encadrement et d’application, dont les grades s’échelonnent de gardien de la paix à major.

Un homme d’une trentaine d’années, trépied en bandoulière, s’approche de l’assemblée: «C’est vous le mouvement des policiers? Je suis là pour BFMTV.» Nous voilà sept à présent, debout contre le vent. Cinq policiers et deux journalistes. On se risque à ironiser: «Vous dites que la presse vous méprise, regardez, en ce moment, elle représente presque un tiers de la manif.» Les yeux de la jeune femme pétillent: «Les journalistes ont senti qu’il y avait du beurre à se faire ! Ils sont pas cons, des flics dans une manif sauvage, ils savent que c’est pas ordinaire.» Les policiers commencent à affluer. Près de deux cents personnes se trouvent bientôt rassemblées sur la plus grande place de Paris. Quelques slogans, imprimés sur des feuilles A4, se bousculent dans la nuit: «Touche pas à ma police», «La racaille reine, ça suffit», «Être policier tue».

Un mois et demi après l’agression de quatre agents à Viry-Châtillon (Essonne), la colère des policiers demeure inédite à la fois par sa persistance dans le temps, son rejet des syndicats et ses manquements assumés au devoir de réserve. Paris, Rennes, Marseille, Lyon, Lilles, Chambéry: les défilés non déclarés en préfecture se succèdent un peu partout, regroupant le plus souvent quelques centaines de fonctionnaires.

«Aujourd’hui, on porte le ras-le-bol à visage découvert!», lance Damien Canet, policier en Seine-Saint-Denis. Ce trentenaire –qui ressemble à un joueur de rugby insomniaque– exhibe un brassard «POLICE» et une arme de service, matériel interdit dans une manifestation, surtout lorsqu’elle est sauvage. «Vous pouvez écrire mon nom, précise Damien Canet. Aucun problème: j’attends ma convocation à l’IGPN [Inspection générale de la police nationale, ndlr].» C’est le même service –la «police des polices»– qui a entendu au début du mois de novembre un autre leader du mouvement, Guillaume Lebeau. Audition qui n’a pas été suivie d’effets. Jusqu’à présent. Au risque de déplaire à sa hiérarchie, Guillaume Lebeau avait entre autres participé à visage découvert à l’émission de Yann Bathès sur TMC, rompant ainsi son devoir de réserve.

«Poulets rôtis, prix libre»

Si ces postures de défi sont sans précédent dans l’histoire de la profession, les revendications, elles, n’ont rien d’inédit. Plus de moyens. Renforcement du droit de légitime défense. Moins de laxisme de la part des magistrats. Abandon de la «politique du chiffre». Fin des «tâches indues» (comme les gardes statiques ou les transferts de détenus). Sur la place de la Concorde, quelques voitures klaxonnent, sans que l’on sache au juste s’il s’agit d’encouragements ou de protestations contre l’engorgement de la circulation. «Aimez-nous!», hurle un policier enroulé dans un drapeau français. À l’évidence, les agents qui grelottent devant les grilles du jardin des Tuileries manquent d’amour et de reconnaissance.

En l’espace d’à peine deux ans, la profession a en effet été assaillie par des impressions contraires. Après les attaques de janvier 2015, les forces de l’ordre ont été acclamées –parfois embrassées– par la foule. Quelques mois plus tard, en réponse aux violences exercées sur les manifestants contre la Loi Travail, le syndicat Info’Com-CGT mettait au point une affiche présentant l’écusson des CRS, une matraque ensanglantée et ces quelques mots: «Stop à la violence, la police doit protéger les citoyens et non les frapper!»

En marge d’un rassemblement pour protester contre cette «haine anti-flics», place de la République à Paris, une voiture des forces de l’ordre était brusquement incendiée, laissant juste le temps à ses deux occupants de s’enfuir. Une pancarte sera retrouvée près du véhicule carbonisé: «Poulets rôtis, prix libre». Le mois suivant, un islamiste radical tuait deux fonctionnaires du ministère de l’Intérieur à leur domicile, dans les Yvelines. L’agression aux cocktails Molotov de Viry-Châtillon, épilogue de cette étrange séquence, donnera le coup d’envoi de la mobilisation actuelle.

Méfiance partagée

Les pinceaux de lumière qui se croisent dans le ciel, au-dessus des Champs-Elysées, donnent à la capitale un air de Gotham City. Aux alentours de 22 heures, le cortège se met en mouvement, entonnant d’abord La Marseillaise puis Le Chant des partisans. Une journaliste de RTL parcourt la foule: «Bon, lui, il veut pas parler… Lui non plus… Peut-être lui là-bas.» Deux photographes indépendants échangent des conseils sur la compression des fichiers numériques. Damien Canet, micro en main, prend la tête du défilé. «Allons nous promener du côté des Champs-Élysées!» Des fumigènes sont allumés pendant que des agents en chasuble fluorescente coupent la circulation. Des taxis suivent quelques instants le défilé en klaxonnant: «Les Parisiens sont avec vous!»

Pourquoi on laisserait la population nous évaluer puisqu’elle ne nous aime pas?

Les policiers victimes de désamour? 86% de Français déclarent avoir une image positive de cette profession (1). Un chiffre qui exprime surtout l’adhésion des citoyens à l’existence d’une force publique. Le taux de confiance que la population lui accorde, plus révélateur, place en revanche la France loin derrière les grandes démocraties de l’Union européenne (2). Quant au traitement que les agents réservent aux citoyens, 35% des habitants de l’Hexagone pensent qu’il n’est pas respectueux, ratio supérieur à celui de la Pologne ou de la Hongrie (3).

La police française rend bien au public la monnaie de sa pièce: en comparaison de vingt-deux autres pays européens, elle est celle qui fait le moins confiance à la population (4). Les mesures mises en œuvre ces dernières années pour renforcer la légitimité de l’institution ont été perçues par les forces de l’ordre comme une remise en cause de leur autorité: numéro d’identification sur les uniformes, code de déontologie ou encore ouverture d’une plateforme en ligne pour recueillir les plaintes contre les agents. Un réflexe corporatiste que Damien Canet confirme à sa manière: «Pourquoi on laisserait la population nous évaluer puisqu’elle ne nous aime pas?»

«Ça fait quand même bizarre d’être dans la peau d’un manifestant»

Les policiers font preuve d’un indiscutable savoir-faire pour endiguer le flot de la circulation sur les Champs-Élysées. Une Porsche, qui parvient à contourner le dispositif en faisant vrombir son moteur, s’attire les lazzis de la foule. Une voix s’élève par-dessus le cortège, à hauteur de l’avenue de Marigny: «Et pourquoi on ferait pas un détour par le palais de l’Élysée?» L’assemblée reprend en chœur: «Tous à l’Elysée!» Un cordon de gendarmes mobiles nous attend à l’angle de l’avenue Gabriel. On entend la voix de Damien Canet, portée par une sono mobile: «D’accord, les collègues gendarmes ont été plus rapides que nous! Bravo! Notre but, ça n’est pas de passer en force, d’aller à l’affrontement… On n’est pas Nuit debout, on montre l’exemple…»

Les gendarmes, calot sur la tête, visages osseux, serrent timidement les mains que les policiers leur tendent. «Bon, ça fait quand même bizarre d’être dans la peau d’un manifestant, reconnaît Damien Canet. Pour prouver notre bonne volonté, on va passer l’hymne de la gendarmerie sur la sono…» Tous les membres du défilé connaissent les paroles: «Souvent à deux au bord d’une route / Pour rassurer le citoyen qui doute / La femme de France, l’enfant qui appelle / Toi l’étranger qui de loin nous hèle…» Après ce bref hommage, le cortège fait demi tour et reprend sa route vers l’Arc de triomphe.

La manifestation parisienne I Alexandre Kauffmann

Au milieu de l’avenue monumentale des Champs-Élysées, le rassemblement a quelque chose de dérisoire. On a l’impression que les policiers se replient sur eux-mêmes, dérivant seuls dans la nuit après avoir rompu toute attache avec le corps social. C’est à Nicolas Sarkozy –d’abord en tant que ministre de l’Intérieur, puis en tant que Président– que l’on doit ce divorce. La «politique du chiffre», mise en place à partir de 2003, a résolument coupé la police du reste de la population. Scission d’autant plus visible dans un pays où, traditionnellement, les forces de l’ordre sont davantage au service de l’État que des citoyens.

Le rejet

La centralisation de l’appareil policier, amorcée sous la IIIe République et achevée sous le régime de Vichy, a favorisé cette rupture, excluant de ses décisions le peuple, mais aussi les gardiens de la paix, isolés au pied de la «pyramide administrative». À présent, «le salaire, l’avancement, les moyens, tout dépend du gouvernement central», observe le politologue Sebastian Roché (5). Les délégués syndicaux, quant à eux, sont régulièrement accusés de privilégier leurs propres intérêts au sein des commissions paritaires qui gèrent les carrières. Le malaise actuel est l’aboutissement d’un repli séculaire. Le cortège des Champs-Elysées revendique à la fois son rejet de la population, des syndicats, de la hiérarchie et du gouvernement. Grandes solitudes de l’uniforme.

-Et quand on attrapera les enfoirés qui ont fait ça, à quoi ils auront le droit en prison?
-À une salle de sport privée»

Damien Canet s’arrête au croisement de l’avenue Franklin D. Roosevelt : «On m’apprend à l’instant qu’il y a une attaque djihadiste dans une maison de retraite de l’Hérault [le suspect s’avérera par la suite sans lien avec la mouvance islamiste, ndlr]. Des collègues du Raid et du GIGN sont sur place…» Une rumeur indignée parcourt l’assistance. «Les fils de pute!» Après un instant de recueillement, Damien Canet reprend: «Et quand on attrapera les enfoirés qui ont fait ça, à quoi ils auront le droit en prison?» Des voix fusent: «À une salle de sport privée [allusion aux conditions d’incarcération de Salah Abdeslam à l’isolement]!»

Le message de Damien Canet témoigne du rapport singulier que le mouvement entretient avec l’actualité: les événements sont interprétés avant même de survenir. Dans les rangs de ce défilé –tout comme dans ceux des collectifs luttant contre les violences policières–, les faits se superposent plus qu’ils ne se rencontrent. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur le mois qui vient de s’écouler.

Le 5 novembre, par exemple, les policiers en colère relaient l’incident qui s’est déroulé dans la matinée à Dijon, où les forces de l’ordre ont reçu des jets de cocktails Molotov. Silence complet, en revanche, sur la manifestation qui a lieu l’après-midi même à Paris, en soutien à la famille d’Adama Traoré, jeune homme décédé au cours de son arrestation par des gendarmes du Val-d’Oise. De même, le 8 novembre, des manifestants se rassemblent devant la marie de Viry-Châtillon un mois après l’agression à l’origine de la mobilisation: le lendemain, il est à peine fait mention de la condamnation de l’État par la Cour de cassation pour des contrôles «au faciès».

Photo Alexandre Kauffmann

Un métier plus dangereux?

Cette «surdité volontaire» s’inscrit dans un processus de victimisation qui s’est amorcé, selon le sociologue Didier Fassin, lors des émeutes de 2005: «Ce corps professionnel qui, par définition, se présentait comme le parangon de la force s’est soudain mis à afficher sa faiblesse (6).» Analyse que Damien Canet illustre de manière saisissante en abordant la place Charles de Gaulle: «Chers collègues, comme je vais bientôt mourir dans l’exercice de mon métier, je vous propose qu’on s’allonge tous sur les pavés!» Les membres du cortège s’exécutent en silence. Au même moment, un bus-discothèque, les vitres embuées, descend à grand bruit l’avenue des Champs-Élysées.

Les passagers, dansant sur des beats électro, saluent les manifestants couchés à terre. Le métier de policier est-il réellement devenu plus dangereux? D’après les données fragmentaires dont on dispose, le nombre d’agents tués en service a considérablement baissé depuis les années 1970 (7). Quatre policiers sont décédés en mission en 2015, contre vingt-cinq en moyenne dans les années 1980. Quant au nombre d’agents blessés, il est passé de 6.591 à 6.714 entre 2010 et 2015 (8).

Dans ce contexte, est-il encore nécessaire de renforcer le droit de légitime défense des policiers? «Les manifestants exigent un assouplissement des règles pour ouvrir le feu, explique Laurence Blisson du Syndicat de la magistrature (SM). S’ils l’obtiennent, l’usage de leur arme sera automatiquement justifié. C’est quand même le droit des citoyens à la vie qui est en jeu ici! Il est parfaitement inutile d’aligner les conditions de légitime défense des policiers sur celles des gendarmes –plus permissives–, puisque la jurisprudence est déjà identique pour les deux corps. Il faut savoir qu’il n’y a qu’une chose que les magistrats finissent par évaluer, c’est la juste proportion de la riposte.»

Nous, on en a marre de devoir se justifier dès qu’on sort une arme

«C’est la culture du soupçon qui nous pourrit la vie»

Une analyse que ne dément pas maître Laurent-Franck Liénard, pourtant spécialiste de la défense des policiers : selon lui, il serait «extrêmement dangereux» d’assouplir ces règles «alors qu’en fait, elles restent les mêmes pour tous (9).»  

«Nous, on en a marre de devoir se justifier dès qu’on sort une arme, s’emporte une policière au visage lunaire au moment où le défilé rallie l’Arc de triomphe. C’est la culture du soupçon qui nous pourrit la vie

Pourtant, au cours des cinq dernières années, peu de condamnations ont été prononcées par la «police des polices» dans les procédures concernant le droit de légitime défense. La veille, Bernard Cazeneuve, encore ministre de l'Intérieur, n’a pas moins annoncé sa volonté d’en réformer les règles, visiblement plus soucieux d’apaiser les policiers en colère que de s’en tenir aux faits. Arrivés au bout de leur parcours, les manifestants forment une chaîne humaine autour de l’Arc de triomphe. À minuit, Damien Canet annonce la dispersion des troupes. Les périodes pré-électorales encouragent toutes sortes de manifestations, mais rarement celle de la vérité.      

1 — Sondage BVA réalisé en juin 2016 pour L’Obs Retourner à l'article

2 — European Social Survey, 2008 Retourner à l'article

3 — Européean Social Survey, 2010 Retourner à l'article

4 — Juha Kaariainen. Do the police trust in citizens ? European comparisons. European Journal of criminology, 2012 Retourner à l'article

5 — Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016 Retourner à l'article

6 — Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers. Seuil, 2011 Retourner à l'article

7 — Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016 Retourner à l'article

8 — La note de l’ONDRP, n°8, octobre 2016 Retourner à l'article

9 — Une loi pour élargir la légitime défense des policiers, Le Monde, 24.11.2016. Retourner à l'article

Alexandre Kauffmann
Alexandre Kauffmann (3 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte