France

«Vos papiers!»: ici commence le problème

Alexandre Kauffmann, mis à jour le 14.12.2016 à 7 h 59

Incompréhension des citoyens, manque de moyens, contrôles d’identité sous tension: les policiers en colère font valoir une expérience de «terrain» pour justifier leurs revendications. Plongée dans le quotidien d’une unité de sécurité publique de la banlieue parisienne.

Des policiers à Boussy-Saint-Antoine au sud de Paris, le 8 septembre 2016 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Des policiers à Boussy-Saint-Antoine au sud de Paris, le 8 septembre 2016 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Cet article est le deuxième volet d'une enquête en trois parties sur le malaise dans la police. 

L’approche du véhicule banalisé est saluée par le cri des choufs (guetteurs): «À l’affût ! Descente!» Cette cité de la banlieue parisienne ressemble à un récif corallien abandonné par les gorgones, les étoiles de mer, les anémones. Les barres blanches et bleues, trouées de petites fenêtres, paraissent inhabitées. Au loin, des jeunes sont assis sur un banc. Jérôme[1], brigadier d’une trentaine d’années, les connaît tous: «Celui avec la casquette, c’est un chouf (guetteur). L’autre, le grand, c’est un tartineur (vendeur de drogue). Le petit nerveux, au premier plan, il est surnommé “Pamplemousse”, il gère le point de vente… On les appelle tous les “crapauds”, parce qu’ils disent tout le temps: “Quoi ? quoi ? quoi ?”» En apercevant notre voiture, «Pamplemousse» préfère s’éclipser. «J’y crois pas, y a Sambo, celui qui était au poste hier! lance le brigadier en désignant un homme qui porte des dreadlocks. Va te garer devant lui! »

Thomas, notre chauffeur, gardien de la paix d’une vingtaine d’années, range la voiture au pied de la cité. Les jeunes fléchissent les genoux pour glisser des regards au fond de la voiture: la présence d’un inconnu au sein de cette unité de sécurité publique –en l’occurrence celle d’un journaliste– est élément inhabituel. Le brigadier Jérôme demande à l’homme aux dreadlocks d’approcher.

- Alors, Sambo, t’es sorti de garde-à-vue hier, tu m’avais promis de ne plus faire le pied de grue devant la cité…

- C’est bon, chef, je rentre chez moi, je suis allé acheter un kebab.

- Fais pas le malin devant tes copains. Ils savent que tu pleures le soir, parce que ta copine t’a plaqué.

- J’allais rentrer chez moi, chef.

Le reste de la troupe, immobile, est suspendu à nos gestes.

- Sambo, arrête de m’appeler chef.

- Vous voulez la fin de mon kebab?

Le jeune homme tend à l’agent un crouton de pain enrobé de sauce blanche. Le brigadier fronce les sourcils.

- Tu me prends pour un clochard? Tu crois que je mange pas à ma faim? Fais gaffe, tu te fous de ma gueule, là.

- Chef, c’est juste que j’aime pas le gâchis!

Sur la banquette arrière de la voiture, Nassima, brigadière d’une trentaine d’années, part d’un éclat de rire. «Ma parole, ajoute Sambo, dans la police, y a de jolies dames… !» Notre voiture s’éloigne au pas.

«C’est une commune à taille humaine, même s’il y a quelques problèmes de stups et de vols à l’arrachée, explique le brigadier. Ça ne se passe pas aussi bien dans les circonscriptions voisines: la semaine dernière, une voiture en patrouille a reçu un radiateur sur le toit… Ici, on est privilégiés, on se connaît tous. C’est presque un village…» L’unité que nous suivons est-elle un reflet perdu de la «police de proximité»? Cette politique, mise en œuvre sous le gouvernement Jospin, a encouragé l’ouverture de nouveaux postes de police, le dialogue avec les habitants des quartiers difficiles ou encore les échanges avec les partenaires locaux –éducateurs, associations, mairie. Autant de mesures qui font aujourd’hui faire défaut aux forces de l’ordre, si l’on en croit les études récentes du politologue Sebastian Roché[2] ou du think thank Terra Nova[3]. C’est en effet le repli continu de l’institution sur elle-même, conjugué à l’agression de quatre agents dans l’Essonne, qui a jeté les policiers en colère dans la rue.

L’expérience tentée sous le gouvernement Jospin offrait certes un volet préventif, mais tout en s’inscrivant dans la continuité des politiques sécuritaires nées à la fin des années 1970: combattre les petites infractions, renforcer la présence des policiers, rassurer la population. L’échec de cette tentative, attestée par une augmentation de la délinquance, a surtout tenu à son caractère hâtif et au manque d’adhésion des personnels, mal préparés à leurs nouvelles missions. Après la victoire de la droite à la présidentielle, Nicolas Sarkozy, nommé ministre de l’intérieur, mettra fin à l’expérience, lançant symboliquement à des agents du quartier du Mirail, lors d’un déplacement à Toulouse en 2003: «La police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux.» Une politique plus répressive, fondée sur la «culture du résultat», sera mise en œuvre. La police de proximité n’en reste pas moins à ce jour la dernière doctrine en matière de sécurité publique. À tel point que le sociologue René Lévy estime qu’il existe aujourd’hui dans ce domaine, «du haut en bas de la hiérarchie, parmi les syndicats comme dans le monde politique, un vide intellectuel abyssal[4]. »

«On manque de moyens, c’est pas nouveau»

La Peugeot banalisée est couverte de rayures. Des bouteilles en plastique vides s’étalent sur la banquette arrière. Thomas, le gardien de la paix au volant, se plaint d’un problème de direction. «Cette voiture est pourrie, on la met à rude épreuve», souffle-t-il. Le visage de cet agent a quelque chose d’insaisissable: sous certains angles, il ressemble à un hooligan anglais; sous d’autres, à un jeune poète des Ardennes. «On manque de moyens, c’est pas nouveau. Certaines de nos bombes lacrymogènes sont périmées. Il m’est arrivé de demander à un habitant de la commune de se procurer du papier pour l’imprimante avant de venir déposer plainte !» Depuis deux mois, les policiers en colère documentent en ligne l’insalubrité de leurs locaux, images à l’appui: marches fissurées, poignées de porte rafistolées au chatterton, souris mortes sous les tables… Des rimes bien connues de la profession. Pour s’en convaincre, il suffit d’exhumer un rapport de 1928 dans lequel un inspecteur de l’administration décrit déjà la même insalubrité: «Commissariats délabrés, murs défraîchis, odeurs épouvantables…» Dans ce contexte –qui a la particularité d’être éternel–, l’enveloppe de 250 millions d’euros proposée en octobre par le gouvernement –rejetée depuis par la commission des finances du Sénat– est unanimement considérée comme anecdotique par les fonctionnaires de police.    

«Les deux mecs sur la Vespa! lance le brigadier Jérôme. Ils ne sont pas du quartier, je suis sûr qu’ils ont quelque chose!» Notre chauffeur rabat la voiture sur le trottoir. Deux quadragénaires aux cheveux poivre-sel arrondissent les yeux. Barbe de cinq jours, cernes lilas, vêtements froissés. «Messieurs, coupez le contact s’il vous plaît, fait le brigadier d’une voix polie mais coupante. Sortez vos pièces d’identité et les papiers du deux-roues.» L’agent parcourt les documents qui lui sont présentés. «Je vois que vous êtes domiciliés à Paris. En balade dans le coin? Vous avez des produits stupéfiants sur vous?» L’un des deux quadragénaires ramasse un bloc de haschisch au fond de son casque. «J’ai ça, 12 grammes…» L’agent lui arrache des mains. «Ça vient de la cité ?» Ils opinent: «On est juste venus chercher du shit, on veut pas de problèmes…» Le brigadier leur rend leurs papiers. «Vous êtes inconscients, vous n’avez même pas idée des nuisances que vous créez en alimentant le business de cette cité…» Les quadragénaires reprennent la direction de Paris avec un air concerné. 

«Ces deux bobos, précise Jérôme, si je les ramenais au commissariat, je me faisais assassiner par les collègues. Ils ont d’autres chats à fouetter… La politique du chiffre, ça existe encore, mais faut pas pousser!» La «culture du résultat», qui a pris le contrepied de la police de proximité, fixe aux agents des «objectifs quantifiés» en s’appuyant sur un système de primes. En termes de dividendes politiques, elle repose sur un pari impossible: courir après les petites infractions contribue en effet à faire grimper les chiffres de la délinquance. Sauf à négliger les crimes et les délits plus graves. Un autre facteur a ainsi été mis en avant: le taux d’élucidation. S’il ne dépasse pas 10 % pour les cambriolages et les vols, il atteint 100% pour deux autres types de délits, dont la constatation sur la voie publique coïncide avec l’identification du coupable: les infractions à la législations sur les stupéfiants (ILS), et les infractions à la législation sur les étrangers (ILE). Depuis quinze ans, les policiers font donc «du “shiteux” et du “sans-papiers”» pour remplir leurs objectifs. Le nombre d’interpellations ira même jusqu’à doubler entre 2001 et 2009, obligeant François Fillon à modifier la loi sur les gardes-à-vue pour désengorger le système pénal. Non seulement cette politique décrédibilise le travail des agents auprès de la population, mais elles mobilise des effectifs considérables pour des résultats négligeables en matière de sécurité publique.   

Sous les arches du périphérique, des Chibanis[5] et des Roms proposent des chaussures d’occasion, des vêtements froissés, des téléphones des années 80. «Yaaaahhhh !»: une femme crie pour attirer l’attention des chalands sur une robe à motifs fleuris, déchirée en plusieurs endroits. À notre passage, elle jette la nippe sur le pare-brise, côté conducteur. Thomas, le chauffeur de notre équipage, lève le frein à main et déboucle sa ceinture. «Vous êtes complètement tarée! Vous voulez que les gens aient des accidents? Et vous n’êtes pas assez intelligente pour voir que je porte un uniforme? Je peux vous embarquer tout de suite, vous et vos copines!» La femme lui répond d’un geste de la main qui signifie: «Parle moins fort, tu me fatigues…» Le gardien de la paix reprend sa route en mâchouillant une insulte. On voit une veine s’enrouler sur son cou et remonter jusqu’à son front.

«On manque tellement d’effectifs ici que les gens font n’importe quoi»

Trois adolescents sur un scooter, sans casque, traversent la place de la mairie à plein régime, brûlant tous les feux rouges. Notre voiture les prend en chasse. «On manque tellement d’effectifs ici que les gens font n’importe quoi, regrette le brigadier Jérôme. On laisse souvent repartir des gars qui n’ont même pas le permis…» Gyrophare sur le toit, la Peugeot s’engage dans une rue étroite, bordée de plots métalliques. Le brigadier comprend bientôt que les trois adolescents n’ont aucune intention de fuir. Ils nous attendent au bout de la rue, comme d’honnêtes contribuables souhaitant dissiper un malentendu. «Qu’est-ce que vous foutez là? À trois sur un scooter, sans casque…» Le plus âgé, celui qui tient le guidon, lève une main en signe d’apaisement:

- Tranquille, m’sieur l’agent, vous inquiétez pas, c’est bon.

- Tranquille ? Tu penses que je dois rester tranquille?

Le brigadier désigne les deux passagers.

- Toi et toi, vous dégagez. Toi, le conducteur, tu gares ton épave.

- Pour ça ? Sérieux ? C’est quoi cette disquette ?

- Tu me donnes les papiers du deux-roues et tu la mets en veilleuse.

Après avoir palpé ses poches, le brigadier lui rend sa carte d’identité. «Tu laisses le scooter ici et tu repars à pied, ordonne-t-il. Je veux plus vous voir à trois là-dessus…» 

Un peu plus loin dans la rue, la brigadière Nassima repère un jeune homme en survêtement qui porte des lunettes de soleil.

- Lui, là-bas, c’est pas Haroun, le chouf qui se fout tout le temps de notre gueule ? demande-t-elle à Jérôme.

- Exact, confirme l’agent. On va le contrôler, il aura forcément quelque chose…

La police échoue à l'épreuve des citoyens

Le brigadier esquisse un sourire en se tournant vers nous: «Bon, normalement, on peut pas contrôler n’importe qui, comme ça… D’après le code de procédure pénale, il y a des conditions, par exemple des choses qui laisseraient penser que ce gars a commis un délit ou qu’il va en commettre un… Tout tient à la façon dont on rédige l’acte après…» La Peugeot pile devant le jeune homme qui semble à peine majeur. Les portes claquent. Le brigadier et sa collègue lui demandent ses papiers. Ils le soumettent à une palpation. L’adolescent répond aux questions sans effronterie, mais avec une désinvolture affichée. «Quand tu nous parles, dit la jeune brigadière, tu jettes ta clope et tu enlèves tes lunettes de soleil, OK Haroun…?» Le jeune homme s’exécute. Après avoir récupéré ses papiers, il poursuit son chemin, nullement étonné d’avoir été contrôlé par des agents qui connaissaient déjà son identité. «Et encore, on a été sympas, observe Nassima. Si on voulait l’emmerder, il restait quatre heures au poste pour vérification d’identité…»  

Les polices françaises souffrent d’une sorte d’infirmité relationnelle: elles échouent à l’épreuve du contact avec les citoyens

Sébastien Roché

À l’échelle européenne, la France se distingue par un contrôle particulièrement fréquent de ses ressortissants[6]. Les policiers hexagonaux utilisent cette pratique deux fois plus que leurs collègues outre-Rhin. Les deux pays n’en affichent pas moins des taux de délinquance comparables. Et l’Allemagne, elle, n’a pas connu de grandes émeutes urbaines comme celles de Clichy-sous-Bois en 2005. En France, les contrôles d’identité servent surtout à affirmer l’autorité des agents sur la population, sans véritable souci d’efficacité. «Les polices françaises souffrent d’une sorte d’infirmité relationnelle: elles échouent à l’épreuve du contact avec les citoyens, note Sebastian Roché[7]. Or cette relation est tout à fait essentielle, en particulier pour obtenir la coopération des citoyens.» Les forces de l’ordre hexagonales cherchent à être respectées avant de faire respecter la loi.

La comparaison avec l’Allemagne porte d’autres enseignements. Outre-Rhin, les adolescents d’origine turque ne sont pas plus contrôlés que ceux qui ont la peau claire. Une situation qui jure singulièrement avec celle de la France, où près de 37 % des garçons d’origine nord-africaine voient leur identité contrôlée chaque année, contre seulement 22 % pour les autres. En Allemagne, les rapports entre policiers et adolescents d’ascendance étrangère sont moins conflictuels : les garçons d’origine turque estiment que 9 % des contrôles s’accompagnent de violences, contre 33 % pour les jeunes maghrébins en France [8]. Il est évident que le sur-contrôle, en plus d’être inutile, entame le crédit des forces de l’ordre: dans l’Hexagone, les descendants d’immigrés africains expriment envers elles des niveaux de défiance bien supérieurs à ceux déclarés par la même classe d’âge dans la population sans ascendance étrangère[9]. Malgré les perspectives ouvertes par nos voisins européens, les agents français refusent toute remise en cause de ces usages, comme en témoigne le mouvement des policiers en colère, qui exigent davantage de prérogatives dans leur rapport au public. C’est d’abord l’efficacité des forces de l’ordre qui pâtit de cette culture autoritaire et discriminatoire: une police légitime et impartiale est mieux obéie par les citoyens.    

«Certains de mes collègues, surtout les “baqueux” [agents des brigades anti-criminalité], mettent trop de testostérone dans leurs contrôles, confie notre chauffeur en revenant vers le commissariat. Ils disent parfois aux mecs des cités: “J’enlève mon attirail et je te prends à la loyale, d’homme à homme”. Beaucoup d’entre eux viennent de province et veulent y retourner au plus vite. Ils comprennent mal l’état d’esprit local…» Jérôme, Thomas et Nassima sont quant à eux originaires de la banlieue parisienne. «C’est peut-être pour ça qu’on a des rapports un peu plus fluides», supposent-ils. Près de quatre cinquièmes des gardiens de la paix sont issus de la campagne ou d’une ville modeste de province. Entre la police des quartiers et les habitants, il existe une distance sociologique sans équivalent en Europe[10]. «La plupart des collègues se sentent en exil ici», dit Nassima. Autour de nous, une nuit froide avale les rues sans préavis. On aperçoit au loin les fenêtres luminescentes du commissariat. Au pied du bâtiment, nous quittons l’unité de sécurité publique. Iront-il manifester ces prochains jours aux côtés des policiers en colère ? «Bien sûr que non! répondent-ils en chœur. Le mouvement est récupéré par le Front national…» La profession, après tout, est habituée aux procès d’intention.

1 —Les noms des policiers et des présumés trafiquants ont été changés. Retourner à l'article

2 — Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016. Retourner à l'article

3 — Rapport de Terra Nova, Police et population : pour des rapports de confiance, novembre 2016. Retourner à l'article

4 — René Lévy, Le Monde, 24.10. 2016. Retourner à l'article

5 — Ce terme désigne en France les travailleurs immigrés d’origine maghrébine devenus retraités. Retourner à l'article

6 — Chiffres enquête Agence européenne pour les droits fondamentaux Retourner à l'article

7 — Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016. Retourner à l'article

8 — Enquête Polis France-Allemagne, 2012. Retourner à l'article

9— Vincent Tiberj et Patrick Simon, Vie citoyenne et participation politique : Documents de travail de l’INED, 2010. Retourner à l'article

10 — Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers. Seuil, 2011. Retourner à l'article

 

Alexandre Kauffmann
Alexandre Kauffmann (3 articles)
policeCitédrogue
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