Culture

Écoutez les trente morceaux que l'on retiendra de l'année 2016

Slate.fr, mis à jour le 19.12.2016 à 12 h 15

De A Tribe Called Quest à Radiohead, de Angel Olsen à Jacques Higelin, voici la playlist de nos titres préférés.

Une jeune femme grimée en David Bowie lors du festival de Glastonbury, le 24 juin 2016. ANDY BUCHANAN / AFP.

Une jeune femme grimée en David Bowie lors du festival de Glastonbury, le 24 juin 2016. ANDY BUCHANAN / AFP.

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Vous vous rappelez des supergroupes, ces assemblages, souvent improbables, de stars au sein d'un même collectif, qui accouchent rarement d'albums mémorables? En 2016, la Grande Faucheuse s'en est constitué un très impressionnant: David Bowie pour les sons, Leonard Cohen pour les textes, Prince pour le groove, George Martin à la production. En cette année mortuaire, la musique est pourtant restée bien vivante, et même très remuante: en témoignent les happenings permanents de Kanye West, entre son excellent album work-in-progress The Life of Pablo et sa visite à la Trump Tower, ou l'âpre débat suscité par l'inattendu prix Nobel de littérature attribué à Bob Dylan.

Pour la revivre, nous vous proposons deux parcours. Soit vous replonger dans nos écrits des douze mois écoulés, nos articles sur PNL, les Beastie Boys, les Spice Girls, Andrew Bird, Beyoncé, Tupac, Woods, Doc Gynéco, Radiohead, Carly Rae Jepsen, Aaliyah, Miles Davis, Lambchop, Rick Astley, Of Montreal, John Cunningham, les Beach Boys, la comédie musicale Hamilton, les racines du hip-hop, la romance entre Taylor Swift et Calvin Harris, la pop dans les médias français, le retour des rappeurs des années 1990, la radio OKLM, le printemps cinéphile de la pop française, le sexisme de l'industrie musicale, la réouverture du Bataclan, le service de recommandations de Spotify... Soit vous replonger dans les recommandations de plusieurs collaborateurs de Slate, qui ont chacun choisi un titre marquant de l'année écoulée –titres compilés sur nos playlists Spotify et Deezer.

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A Tribe Called Quest – «We The People»

«We The People» n'est pas le titre de l'année, soyons clairs. Ça n'est même pas le titre hip-hop de l'année. Sauf que. Au petit matin du 9 novembre, l'Amérique allait se coucher en sachant qu'elle aurait Donald Trump pour président. Deux jours plus tard, A Tribe Called Quest effectuait son grand retour (après dix-huit ans d'absence) avec l'album We Got It From Here... Thank You 4 Your Service, enregistré avant la mort d'un de ses membres, Phife, en début d'année. Une sortie triplement importante donc –le retour du groupe, Phife au micro, et l'après-Trump– et dont «We The People», titre tiré des premiers mots de la Déclaration d'indépendance, est le fer de lance. «All you black folks, you must go / All you Mexicans, you must go / All you poor folks, you must go / Muslims and gays, boys we hate your ways / All the bad folks, you must go.» Un morceau en guise de remède à une gueule de bois électorale, rappelant que toute une Amérique n'est pas résignée. Brice Miclet

The Angry Cats – «Everyone I Know»

Pour le coup de blues lâché sur le rock, pour le solo guitar whore, pour le clin d’œil aux Who: «Everyone I know». Mais j’ai vachement hésité. Parce que tout nous parle, nous touche, tout est cohérent sur Outmonster the Monster. Parce que c’est le premier album autoproduit d’un trio guitare-batterie-basse qui s’est formé il y a quelques années à Paris et ne vit pas de la musique. Parce que les textes engagés, militants, ma foi on s’habitue à en perdre l’habitude et qu’ils nous reviennent là en boomerangs dans les tympans. Et parce que le rock, putain, ça fait du bien. Faut vraiment développer? OK, on écoute alors. Christine Lambert

Joey Bada$$ – «Devastated»

Dans un registre dans lequel personne ne l’attendait vraiment, Joey Bada$$ a sorti ce titre un peu par surprise. Une aubaine pour tous ceux qui attendaient patiemment une suite à son premier –et excellent– album studio de 2015 B4.DA.$$. Calibré comme un hymne, le morceau «Devastated» revient, non sans optimisme, sur le long chemin parcouru avant de devenir celui qu’il est aujourd’hui, mais surtout sur la manière dont il est parvenu à transformer les cicatrices de sa jeunesse en force et tremplin pour bâtir son avenir, et le succès qu’on lui connaît. Robin Panfili
 

Bon Iver – «22 (OVER S∞∞N)»

Il faut dépasser les déformations que Bon Iver impose à sa voix et les titres illisibles de l'album 22, A Million. Et se rappeler les complaintes amoureuses que Justin Vernon avait écrites dans une cabane du Wisconsin pour son premier album For Emma, For Ever Ago en 2008 –vous vous souvenez forcément de «Skinny Love» tant elle a accompagné de séries et de films. Depuis, Bon Iver a écrit et chanté avec Kanye WestJames Blake ou St. Vincent (pour la bande-originale d'un volet de la saga Twilight). Et si l'on entend ces collaborations dans sa musique aujourd'hui, sa folk n'est pas devenue électro superficiellement: elle surprend, emporte autant que les quelques notes de guitare qui suffisaient à ses débuts. Comme ce saxophone qui résonne tout au long de 22, A Million et que peu d'artistes oseraient l'assumer tant il rappelle les années 1980. Mais Justin Vernon semble tout se permettre, ce que montrent aussi les clips barrés de l'album sur YouTube. Mélissa Bounoua
 

David Bowie – «Lazarus»

«Look up here, I’m in heaven.» Les premiers mots du titre «Lazarus» résonnent étrangement depuis le 10 janvier 2016. Deux jours après la sortie de Blackstar, le Thin White Duke tirait sa révérence, transformant dès lors son ultime album en chant du cygne. Lové dans une mélancolie de cordes lancinantes (Bowie et sa Fender) et de saxophone sanglotant, porté par la voix troublante d’un homme arrivé au terme de son chemin, «Lazarus» transcende les genres, ressuscite les fantômes bowiens pour une dernière étreinte musicale. La pureté mélodique et poétique de cette élégie n’a pas fini de faire couler les larmes… Ursula Michel
 

David Bowie – «I Can’t Get Everything Away»

La dernière chanson du dernier album ever de Bowie. Celle qui clôt une œuvre dont on ne cesse d’interpréter les doubles sens depuis que l’on a compris combien cette ultime sortie avait été conçue comme un testament artistique. Au-delà de ce que Bowie y chante en entretenant le mystère («Seeing more and feeling less / Saying no but meaning yes», ce genre de choses), «I Can’t Get Everything Away» fait partie de ces fulgurances pop auxquelles l’homme aux yeux vairon nous a habitué («Absolute Beginners», «Strangers When We Meet», etc.). Au-delà de sa portée symbolique, une chanson attachante sur laquelle sa voix plane, plus belle que jamais. Vincent Brunner
 

Car Seat Headrest – «Fill in the Blank»

Will Toledo vient de fêter ses 24 ans en 2016. Will Toledo a aussi sorti son... treizième album –non sans quelques complications– en 2016. Et si celui-ci, Teens of Denial, apparaît dans tellement de tops de fin d'année, c'est qu'il n'a qu'un seul défaut: il faut s'empêcher de réécouter encore et encore le premier morceau, «Fill in the Blank», pour essayer de passer aux suivants. «Fill in the Blank» ressemble aux titres d'un autre gamin du rock, Dylan Baldi, alias Cloud Nothings, dans ses meilleurs jours, avec ses guitares dans tous les sens et ce sentiment d'urgence qui court tout le long du morceau. Et quelqu'un peut-il confirmer que c'est bien Aubrey Plaza que l'on entend au début? Grégor Brandy


Childish Gambino – «Boogieman»

Difficile de choisir un morceau en particulier sur Awaken, My Love!, dernier album de Childish Gambino (que l’on connaît plus souvent sous le nom de Donald Glover, à qui l’on doit l’excellent série Atlanta), tant les onze titres proposés bénéficient chacun d’une force créatrice remarquable. Le chanteur, qui a quitté une certaine sensiblerie que l’on pourrait facilement qualifier de «bruno marsienne» ou de «drakienne», propose désormais de replonger dans les années 1970 avec du funk et de la soul, sans pour autant oublier l’humour et l’activisme qui ont imprégné ses trois premiers albums. Dans «Boogieman», par exemple, derrière les riffs de guitare aux airs improvisés, les drums très funky et les rires enregistrés, se cache une critique à peine voilée de la violence que la police fait subir aux Noirs américains. «If you point a gun at my rising sun / Though we're not the one / But in the bounds of your mind / We have done the crime», chante-t-il. Une chanson importante donc, et un album qui l’est tout autant en cette fin d’année. Vincent Manilève.
 

Leonard Cohen – «Leaving the Table»

Tout à la fois sépulcral et crépusculaire, «Leaving the Table» incarne –réincarne, devrait-on sans doute dire– à la perfection Leonard Cohen. Tout y est, la sobriété des mots, la tessiture de la voix et la qualité mélodique à nulles autres pareilles. Chair et esprit mêlés, la chanson dit les jeux de l’amour qui finissent, lorsqu’il convient de se quitter sans bruits ni cris, sans coupable ni victime, pour qu’alors sur les cendres de la passion naisse autre chose, peut-être…

«Petit à petit
Nous nous détachons
Nous dépensons ce bien
Oh non, non
Que l’amour n’offre point
Je sais, tu le sens bien
La tendresse revient.»

Sans regrets. Ariane Bonzon
 

Louis-Jean Cormier – «Si tu reviens»


 

Le Québec, ce n'est pas que Natasha Saint-Pier et Garou. C'est aussi une génération de chanteurs-orfèvres aux commandes d'univers musicaux baroques et tragiques. Marchant sur les traces du génie Pierre Lapointe, Louis-Jean Cormier signe avec «Si tu reviens» la complainte la plus bouleversante de 2016, d'autant plus déchirante que ses paroles sont parfaitement incompréhensibles. Parler de «chanplures» et de «calorifères» mais parvenir à nous émouvoir aux larmes: c'est ça le propre des grands poètes, non? Thomas Messias
 

David Crosby – «By the Light of the Common Day»

«By the Light of Common Day» est la dernière chanson du dernier album de l'ex-Byrds et CSN&Y, avec Becca Stevens et Michelle Willis en invités. Une voix encore juvénile dans un corps de chanteur d’un groupe mythique des années 1970. Les larmes ne sont pas loin. Denis Pessin
 

Jacques Higelin – «L’Emploi du temps»

Construit sur la rythmique d’une darbouka quasi obsessionnelle pour égrener le temps, à laquelle répond une partie de basse plus débridée, «L’Emploi du temps» du grand Jacques, sur son dernier album Higelin 75 (un bijou tout en élégance), nous ramène cinquante ans en arrière, à l’époque de «Remember» avec Areski, grâce à une poésie toujours aussi dégingandée. Il «laisse sa carcasse funambuler sur les passerelles» dans un délire d’horloge cosmique, jonglant comme on l’aime avec la musicalité des mots, comme dans «J’emploie le temps à contre temps du temps». Avec cette romance de saltimbanque évanescent et depuis le temps qu’il nous accompagne, toujours irradié pour mieux offrir champagne aux uns et caviar aux autres, Higelin installe naturellement l’humanité de sa voix éraillée dans notre intimité. On l’y attendait. Gilles Bridier
 

Imany – «Save Our Soul»

Avec un premier album en 2011 et pas grand-chose depuis, Imany aura fait languir ses fans. Son deuxième album, The Wrong Kind of War, était d’autant plus attendu que la chanteuse française avait suscité l’été dernier un engouement considérable avec le succès planétaire d’un improbable remix par deux DJs russes de sa chanson «Don't Be So Shy», composée pour la BO du film Sous les jupes des filles. L’attente n’aura pas été vaine: dès «Save Our Soul», la première chanson de son nouvel opus, on est happé par les sonorités et les rythmes de l’artiste, qui mêle allégrement influences folk, soul et rock –et surtout par son extraordinaire voix rauque reconnaissable entre toutes. Quant aux paroles, qui évoquent les sentiments d’horreur et de culpabilité ressentis face aux informations télévisées, elles nous rappellent qu’Imany est fan de Bob Dylan. L’album inclut en prime «Don't Be So Shy» en live et en remix, l’occasion de vérifier que l’original est très supérieur à la copie… Patrick de Jacquelot
 

Kery James – «Racailles»

J’allais commencer à décrire Kery James comme un ancien, un daron du hip-hop français. Et puis j’ai réalisé qu’on avait le même âge… De toute façon, son âge et sa longévité dans le rap n’ont rien à voir avec le propos et la couleur de Mouhammad Alix. Ce n’est pas l’album de la «maturité» –et tant que j’y suis, ce n’est pas non plus un «album coup de poing». En réalité, on retrouve dessus, en particulier sur le titre «Racailles», le Kery James du début des années 2000, période Ideal J. On a à nouveau l’impression de se faire salement engueuler quand on l’écoute, même si on n’est pas ministre de l’Intérieur. En près de sept minutes, «Racailles» renoue avec la tradition de l’hymne rap politique et contestataire: 49-3, finance, Balkany, précarité, état d’urgence, laïcité en mode shuffle. Comme un inventaire de l’année 2016 et un appel à faire converger les luttes. Nadia Daam
 

The Last Shadow Puppets – «Sweet Dreams, TN»

Ce «Sweet Dreams, TN» est l’un des rares titres du deuxième album de The Last Shadow Puppets, voire de leur dernier EP (The Dream Synopsis), à ne pas avoir été clippé, mais ça ne l’empêche pas d’être l’un des morceaux les plus gracieux, les plus romantiques également, de leur impeccable Everything You’ve Come To Expect. En un peu plus de quatre minutes, Alex Turner étale des talents de crooner à rendre jaloux tout Las Vegas. Tout ici paraît majestueux, drapé dans des étoffes orchestrales précieuses, touché par la grâce. Même cette phrase, aussi simple que poétique, placée dans le premier couplet: «It's like everyone’s a dick without you, baby». Maxime Delcourt
 

M83 et Mai Lan – «Atlantique Sud»

Il y a une image de mon enfance dont je me souviens toujours particulièrement bien, trente ans plus tard. C’est celle des balades, la nuit, sur les promenades en bord de mer de la Côte d’Azur. Les lumières de la ville qui se reflètent dans l’océan, les glaces à l’italienne et les cassettes spécialement enregistrées par mon père pour faire la route, des cassettes avec les chansons de Michel Berger ou Véronique Sanson. Alors, quand j’ai écouté l’album Junk de M83 cette année, une grande vague a déferlé sur mon cerveau. C’était comme si Anthony Gonzalez, un natif d’Antibes, y était entré et y avait extrait toutes ces bribes d’enfance, toutes ces sensations et les chansons qui les accompagnaient. En particulier «Atlantique Sud», en duo avec Mai Lan. Cette chanson me fait penser aux jeans bleus clair, à la marinière et aux tennis blanches de Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée. Cette chanson me fait penser à la Côte d’Azur des années 1980. Elle me fait penser à la Méditerranée et au Grand Bleu. Elle me fait penser aux plus belles images de mon enfance. Michael Atlan

 

MHD – «Danse comme Roger Milla»

En 2016, le monde du rap a vu débarquer un nouveau phénomène: l'afro trap. Un mélange de musiques aux sonorités africains et de trap, sous-genre de hip-hop issu du Dirty South américain. En France, le précurseur de cet ovni musical est le parisien MHD, 21 ans et originaire du XIXe arrondissement, où il tourne ses clips vitaminés avec les kids du quartier. Pour faire simple, il rappe sur de la musique afro et ça marche. Sur YouTube, ses vidéos totalisent des dizaines de millions de vues. Notre coup de cœur, son tube «Danse comme Roger Milla», dans lequel il conte sa propre réussite en plaçant des rimes footballistiques qui font honneur à l'ex-joueur camerounais. «Ça y est je suis dans la surface / Paraît que je suis devenu le petit prince de l'afro trap», chante t-il. Sûr de son succès. Camille Belsoeur
 

MONEY – «Night Came»

J'ai reçu Suicide Songs, le second album de Money, un peu plus de deux mois avant sa sortie au début de l'année 2016. Et je me souviens très précisément de la première fois où je l'ai écouté: c'était le vendredi 13 novembre 2015, aux alentours de 15 heures. Avant.

Pendant des jours, dans cet Après sans sens, je n'ai plus pu écouter de musique. Des heures de silence qu'une chanson est venue briser: «Night Came».

Il a un espoir fou dans ce morceau, une certaine impression d'être au cœur de la tempête, dans cet œil du cyclone calme et presque apaisant qui m'a sortie de ma torpeur. Il y a ce tourbillon de cordes et de choeurs qui au lieu d'être oppressant, sort la tête de l'eau, exactement comme la voix de Jamie Lee a quelque chose d'un cri de noyé qui remonterait enfin à la surface après de longues minutes en apnée.

J'ai écouté cette chanson en boucle en novembre dernier. Mais aussi depuis, toute cette année, parce qu'elle a cette rare beauté étourdissante. Parce qu'elle est cette lumière au bout du tunnel qui me sauve à chaque fois que j'en ai besoin. Ondine Benetier
 

Kevin Morby – «I Have Been to the Mountain»

Du «Spiritual» de Jay-Z au single collectif «I Can't Breathe», du «Alright» de Kendrick Lamar au «16 Shots» de Vic Mensa, les nombreuses morts de jeunes Noirs impliquant des policiers et le mouvement Black Lives Matter ont déjà eu une profonde influence sur le hip-hop américain. Comme cela avait été le cas en 1999, quand la mort du jeune immigrant guinéen Amadou Diallo était devenue un événement incontournable pour les rappeurs avant de donner lieu à un célèbre single de Bruce Springsteen, «American Skin (41 Shots)», la scène rock s'en est aussi emparée. Sur son troisième album solo, l'ancien bassiste de Woods Kevin Morby livre ainsi une méditation poignante sur l'absurdité de la violence légale, telle celle qui a coûté la vie à Eric Garner à l'été 2014 à New York: «And have you heard the sound / Of a man stop breathing, pleading?» Avec sa ligne de basse obsédante et ses chœurs déjà d'un autre monde, ses trompettes bibliques et son titre emprunté au dernier discours optimiste de Martin Luther King («We've got some difficult days ahead but it really doesn't matter with me now, because I've been to the mountaintop, and I don't mind»), «I Have Been to the Mountain» est le prêche le plus inspirant de l'année. Jean-Marie Pottier
 

The Notwist – «Gloomy Planets»


 

Le premier album live de Notwist m’a un poil déçu. Et c’est bien la première fois qu’un album de Notwist me déçoit (ne serait-ce qu’un poil). Est-ce dû à la trop grande présence de morceaux de Neon Golden et donc à l’absence de pépites plus récentes? À la production de l’album? Est-ce que j’en attendais trop? (Qu’est-ce qu’ils sont bons en concert!)

Le premier album live de Notwist m’a un poil déçu, mais… il renferme tout de même plusieurs petites merveilles, comme Kong, ou encore ce superbe Gloomy Planets. Le début gentillet, presque mièvre, l’accent allemand de Markus Acher qui dit «nouillire» au lieu «New Year»… et puis la montée en puissance, les machines de Gretschmann qui s’y mettent, la tête qui commence à battre la mesure, les guitares qui accélèrent, mon index qui pousse le bouton du volume à fond, la tête qui part carrément en headbanging. Yann Champion
 

O – «A Kiss»

C'est une chanson qui ne paie pas de mine à la première écoute. Elle sonne comme un aimable slow, un vieux tube des Korgis qui se serait égaré aux XXIe siècle, ou un trésor que Paul McCartney n'aurait pas osé chanter lui-même. Ces deux phrases relèvent du plus absolu compliment, mais la chanson demeure anormalement paisible pour servir de fermeture à un ambitieux album pop. Carrément coquine, c'est audible («Give me your hand and I will show you how to touch me», «I love your taste in my mouth it's a mess»), «A Kiss» met en musique l'instant peut-être le plus beau de l'amour charnel, ces préliminaires où tout semble possible («Heaven is here») et où la fusion des êtres est encore une construction mentale mais déjà une extase.

Le refrain ressemble à un hymne d'Arcade Fire qui aurait été ralenti. Il nuance et pervertit un pur moment de grâce, puisqu'il devient évident, à chaque seconde, qu'Olivier Marguerit, a hissé son inspiration mélodique au niveau d'Elliott Smith. Sur ce tapis sonore en état de grâce, pendant deux minutes, «A Kiss» devient alors le passage musical le plus beau et troublant de l'année. Le son brut d'un orgasme féminin en train d'éclore et d'exploser est utilisé à la place d'un solo de guitare ou de cuivres qui sortirait des clous. Sauf qu'il est évidemment plus inspiré, charnel et créatif que n'importe quel outil sorti un jour de chez un luthier. Le souffle sulfureux de Jane Birkin sur «Je t'aime moi non plus» était une provocation. La voix de la belle anonyme d'O est un sommet de musique concrète. Pour finir, le souffle extatique de la jeune femme est soutenu par une basse très mâle, emprisonné par un sampler puis ramené à une figure rythmique mathématique à l'accélération presque choquante. À la frontière de l'organique et du mécanique, «A Kiss» laisse la gorge sèche et les mains tremblantes. Ce n'est pas donné à toutes les expériences musicales. Cédric Rouquette

 

Angel Olsen – «Sister»

On l’avait laissée il y a deux ans entre deux eaux, coincée entre son image de folk-singer solitaire et ses premiers écarts électriques, mais prête à tout laisser éclater. Revoilà donc Angel Olsen avec My Woman, son album le plus abouti et le plus ambitieux, aussi profondément sincère que provoquant. Et avec en son centre cette chanson, huit minutes d’une ballade qui s’étire pour mieux exploser le long de ses «All my life I thought had change», déclaration à l’amour et aux bouleversements qu’il provoque, et à cette «soeur» qui n’en est pas une, image de cette part d’elle-même qu’Angel Olsen a fini par accepter et aimer.

«En vieillissant, on réalise qu’au lieu de décréter que l’on a tout compris sur tout, on devient meilleur en acceptant que ce ne sera jamais le cas», déclarait-elle à la sortie de l’album. Peu de songwriters aujourd’hui acceptent de livrer leur coeur et ses travers comme le fait Angel Olsen. Surtout avec un tel talent, porté par une voix qui n’a jamais semblé aussi élastique et poignante. François Pottier
 

Petit Biscuit – «Sunset Lover»

Petit Biscuit, c'est léger mais intense, c'est de l'électro dans la lignée de Flume. Petit Biscuit est un drôle de nom de scène, fragile au premier degré, amusant au second. Derrière ce pseudonyme, un Normand de 16 ans (oui, 16 ans...). 

De son vrai nom Mehdi Benjelloun, Petit Biscuit s'est fait connaître sur SoundCloud avec «Sunset Lover» en 2015, avant de sortir son EP en mai 2016. Je vous propose d'écouter ce titre mais ne passez pas à côté de son remix du duo américain électro Odesza, de Once Again et de morceaux sortis précédemment: «Alone» et «Memories».

Dans le bus ou au bureau, en faisant le ménage ou en zonant dans le fond du canapé, l'esprit s'évade. Ce que j'aime chez Petit Biscuit, c'est qu'il m’apaise sans m'endormir, qu'il me prend doucement par la main pour m'emmener loin, sans jamais me perdre. Une sensation proche de celle ressentie à l'écoute de Hurry Up, We're Dreaming de M83 ou de 18, de Moby, album sorti quand moi, j'avais 16 ans. Marc Pédeau
 

DJ Pone – «M.F.C.»

Radiant, le premier album solo de Pone, porte bien son nom. À la fois lumineux et magnétique, il n’en finit plus de faire des adeptes. Après plusieurs projets collectifs, l’artiste, également producteur, se lance dans une aventure en indé et c’est un sans-faute. Seul mais bien entouré, entre Superpoze, Boogie Vice, Jaw ou encore Sage, Pone manie avec brio ses inspirations de telle sorte que l’album, dans sa pluralité et sa cohérence, lui ressemble. Les treize morceaux sont vibrants, envoûtants.

Parmi eux se distingue «M.F.C.», dont le clip est signé par Léo Ks et Jo Vuk. Un clip aux images esthétiques et en même temps terriblement réalistes. Entre deux fumigènes, on y découvre une gestuelle, une ferveur propre au milieu ultra et, aux côtés d’un Nicolas Duvauchelle en policier de la BAC, les supporters et joueurs d’une équipe de football un peu particulière: le Ménilmontant Football Club. Le tout sublimé par un son entraînant et le regard juste de ces deux jeunes réalisateurs. Bref, un album, des morceaux et des artistes brillants. Laura Kotelnikoff
 

Princess Nokia (feat. Wiki) – «Saggy Denim»

Tout juste sorti, 1992 de Destiny Frasqueri, aka Princess Nokia, c’est d’abord le cocktail explosif de tout ce qui a pu passer à portée d’oreille d’une jeunesse afro-portoricaine enracinée dans les rues de Harlem. Vint-quatre années qui embrassent et compressent aussi bien le souvenir des envolées afro-funk à la Isaac Hayes que les derniers échos du puissant drum & bass envoyés par le rappeur androgyne Mykki Blanco; les beats explosifs de M.I.A. que les rafales des rappeuses latinas comme Snow tha Product. Les oreilles sensibles écouteront d’abord le mélancolique «Saggy Denim», plus radio friendly que les kicks du viril Bart Simpson avec lequel le Tomboy Princess Nokia enfonce la porte. Pierre-Henri Ortiz

 

Radiohead – «Glass Eyes»

Radiohead, c’est un peu la meilleure part de moi-même. L’équilibre parfait entre un esprit musical curieux, gourmand de nouveaux espaces à explorer, et une conscience pointue des humeurs du monde sans jamais céder au prêche facile. A Moon Shaped Pool, leur nouvel album, en est un nouvel exemple saillant. Avec sa douce mélodie au piano et ses cordes vaporeuses, «Glass Eyes», placé au milieu du disque, incarne bien cette tonalité voluptueusement mélancolique et majestueuse qui imprègne l’ensemble. Le lyrisme cotonneux de la voix de Thom Yorke y est particulièrement bien mis en valeur autour d’une scène angoissante peuplée de visages gris et d’un début de scène de panique duquel s’échappe une confession poignante: «I feel this love to the core» («Je ressens cet amour qui m’a enveloppé»). Manière d’explorer l’ombre pour mieux en ressortir la lumière. Boris Bastide
 

Andy Shauf – «The Magician»

Quand on connaît la musique d'Elliott Smith et qu'on écoute le travail d'Andy Shauf, impossible de ne pas penser à l'artiste américain décédé prématurément. L'auteur de «Between the Bars» et de «Miss Misery» figure parmi les influences que le jeune Canadien cite spontanément. Comme Smith, Shauf a commencé par le punk avant de baisser pavillon et surtout d'un ton. Ne vous fiez pas au titre de son nouvel album pop-folk: mieux vaut écouter The Party bien au chaud enroulé dans un plaid au fond de votre canapé que de se risquer à jouer le DJ et tuer l'ambiance d'un réveillon plein de cotillons.

Douceur, pureté et mélancolie, tel est le triptyque de «The Magician», le tube à écouter en boucle de l'album, qui montre toutes les qualités de musicien du Canadien. Un titre dont le multi-instrumentaliste perfectionniste a composé toutes les notes, comme le reste de l'album, sauf les cordes. Comme quoi ça sert finalement d'avoir passé son enfance dans le magasin d'électronique et d'instruments de musique de ses parents, dans le Saskatchewan. Jacques Besnard
 

Solange – «Cranes in the Sky»

Ballade soul à l’écriture entêtante, «Cranes in the Sky» est un inventaire à la Prévert. Celui de tous les subterfuges auxquels son auteure a eu recours pour échapper à la douleur d’être une femme noire en Amérique. En vain, forcément. Le morceau est bien à l'image du dernier album de Solange Knowles: un manifeste afroféministe et personnel, exact contrepoint à l'activisme pop et ostentatoire de sa soeur Beyoncé. Ça n’est pas pour rien que A Seat at the Table a été le premier album de la chanteuse à toucher le sommet des charts: il aura bien fallu cette oeuvre lumineuse, à la production ciselée, mais surtout furieusement politique, pour que Solange sorte enfin de l'ombre de son aînée. Un plongeon dans l'âme afro-américaine à écouter absolument, surtout en ce début de règne de Vous-Savez-Qui... François Oulac
 

Solange – «Don’t Wish Me Well»

À tous ceux qui ont douté de son talent, à ceux qui ont remis en question son engagement pour la cause noire et l’ont accusée du même coup de «cracher dans la soupe», Solange adresse son «Don’t Wish Me Well». Mais cette chanson s’adresse avant tout à celles et ceux qui la comprendront et pourront se l’approprier: elle panse les plaies vexatoires, elle sert à être digne, à mieux lutter au quotidien dans ces espaces occupés par ceux qui s’évertuent à faire croire à d’autres qu’ils n’ont rien à y faire. Emeline Amétis
 

Nedelle Torrisi – «I Love Thousands Every Summer»

«I Love Thousands Every Summer» semble débuter par la fin, probablement parce que Nedelle Torrisi sait parfaitement que les 200 secondes de sa chanson sont affreusement courtes. À peine terminée, on la relance et la boucle se forme, parfaite. Le synthé agonisant de l’intro reprendra du service à mi-parcours, quelques notes bien perchées qui rappellent de loin l’un des classiques de l’ARP 2600, «Summer Madness» de Kool & the Gang (sur Light of Worlds, 1974). La mélodie de Torrisi, émouvante et rieuse à la fois, sensuelle et expéditive, prend aujourd’hui moins de temps que son aînée pour le faire, mais elle exprime aussi bien que l’hymne instrumental du groupe funk seventies toute son affection pour la plus chaude des saisons. Hendy Bicaise

 

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