France

Pourquoi Emmanuel Macron devrait participer à la primaire de gauche

Jean-Louis Bourlanges et Telos, mis à jour le 10.12.2016 à 9 h 12

La primaire de droite a permis, «par le bas», l'unification des différentes tendances. Celle de gauche pourrait avoir la même vertu par la mobilisation d'un électorat anti-système.

Emmanuel Macron et Manuel Valls, le 20 mai 2016. PHILIPPE DESMAZES / AFP.

Emmanuel Macron et Manuel Valls, le 20 mai 2016. PHILIPPE DESMAZES / AFP.

La Ve République est-elle de retour? La restauration du système établi entre 1958 et 1962 par le général de Gaulle est certes loin d’être achevée mais les bonnes vieilles logiques de la droite en majesté se sont brillamment imposées au sein de l’opposition à la faveur de la primaire des 20 et 27 novembre. Malgré ses atouts, la gauche est, en revanche, encore fort loin du port et se débat au milieu de contradictions qu’elle ne parvient guère à maîtriser.

À l’âge classique de la Ve République, le système politique français présentait deux caractères principaux : l’autorité du président et des responsables politiques, rétablie par de Gaulle et préservée par Mitterrand, était globalement respectée; ce système était strictement soumis au fait majoritaire et à la bipolarisation électorale. La crise du politique s’est traduite en quelques années par une remise en cause simultanée de ces deux réalités.

Le rejet des partis et de la prétendue «classe politique» entretient une aspiration confuse mais puissante à l’avènement d’une indéfinissable société civile en lieu et place d’un système incapable de se renouveler. Le clivage droite/gauche se faisait, en second lieu, de plus en plus artificiel, la vraie coupure du pays passant désormais entre les partis de gouvernement embastillés au centre et une contestation, populiste mais de plus en plus populaire, embrasant les deux extrêmes. L’irruption du Front national et d’une gauche hors système met en péril le célèbre «quadrille bipolaire» dont Maurice Duverger et Jean Charlot célébraient naguère les vertus: deux partis à droite, deux partis à gauche qui s’arbitraient au premier tour avant de confronter leurs forces coalisées au second.

Fillon, toute la droite... mais rien que la droite

Observons pourtant le travail fait par la droite en quelques semaines. Le bilan est impressionnant. Son chef omniprésent et tout-puissant pendant une douzaine d’années a disparu en un tour de scrutin, et son concurrent historique, Alain Juppé, l’a immédiatement suivi dans sa chute. À la faveur d’un processus très dialectique de dessaisissement/ressaisissement, le premier parti de la droite de gouvernement s’est replacé au cœur du dispositif, a mis fin à la dyarchie candidat à la présidentielle/chef de parti, donnant au nouveau leader le pouvoir de contrôler à la fois les offres politiques présidentielle et législative. La fête de l’élection primaire a permis à la droite de gouvernement de vivre un véritable réveil identitaire dont François Fillon a été, à la surprise générale, le grand bénéficiaire après en avoir été l’artisan patient et le porte-parole progressivement reconnu.

Aidons-nous une nouvelle fois de la typologie des droites françaises établie par René Rémond pour mesurer l’effet primaire. Sur les contenus, on retrouve dans l’escarcelle du vainqueur les trois héritages inventoriés par l’illustre historien: attachée aux valeurs familiales et traditionnelles, la droite filloniste recueille ce qui reste de l’héritage légitimiste; libérale économiquement, elle capte la tradition orléaniste; porté à une exaltation maîtrisée des valeurs nationales et souverainistes, François Fillon assume aussi sa part de l’héritage bonapartiste. Toute la droite, c’est sa force, rien que la droite, c’est sa limite. Rien en tout cas qui ressemble à cette «vague populiste» que croit distinguer, bien à tort, le New York Times. Fillon exprime une droite enracinée bien davantage qu’une France déboussolée. La gauche exulte à l’idée de retrouver en face d’elle une «vraie droite». Elle ne doit toutefois pas se faire d’illusion. Fillon est un pragmatique qui se gardera bien de jeter trop profondément ses filets dans les eaux menaçantes de l’ultra-libéralisme et de la restauration de l’ordre moral. Pour la droite, gouverner reste l’art de doser plus encore que de choisir.

Seule et dramatique victime de la primaire à droite, le «parti européen», l’informelle amicale de ceux qui défendent une «Union sans cesse plus étroite» et qui ne se résignent pas à voir les Européens patauger interminablement entre une souveraineté en trompe-l’œil et une fédération introuvable. Fillon ne veut certes pas casser la baraque de l’Union mais, à la différence d’Alain Juppé, il s’accommode du statu quo et se résigne de fait à la persistance d’une Europe molle face à une Russie dure. On ne peut d’ailleurs exclure que la modestie de cette démarche ne s’accorde pas mieux que le volontarisme de Juppé à la circonspection allemande. Sur un continent déserté par l’ambition collective, Juppé avait le courage de voir l’Europe telle qu’elle devrait être, solidaire, active et résolue; Fillon a le triste mérite de la voir telle qu’elle est, divisée, aboulique et impuissante.

Dans cette restauration, la primaire joue à bien des égards un rôle conservatoire: elle rétablit une droite unie et sûre d’elle-même. Elle n’en est pas moins également révolutionnaire car elle met en cause l’idée du héros donné et non choisi, version sécularisée de la sélection de droit divin. Ce n’est pas un hasard si René Rémond présente la confrontation des trois droites comme celle de trois principes dynastiques opposés, suggérant ainsi que la légitimité y tombe du ciel. En substituant une logique bottom up à une logique top down, la primaire a cassé d’un même mouvement la double fatalité de la carte forcée et de la division. Les droites se démocratisent et s’unifient à la fois. Elles s’enracinent et se modernisent d’un seul coup. De ce point de vue, l’afflux de participation entre les deux tours est une excellente nouvelle pour elles ainsi que pour la démocratie, et un mauvais présage pour le parti des déracinés et des déboussolés, c’est-à-dire pour le Front National.

Les socialistes ne sont pas encore au rendez-vous de l'histoire

Le spectacle offert par la gauche est évidemment beaucoup moins convaincant. Le travail y est loin d’être fait et la partie s’annonce rude. Qu’il s’agisse du renouvellement de ses responsables ou de l’unification de l’offre politique, les socialistes ne sont toujours pas au rendez-vous de l’histoire. La division entre gauche réformiste, libérale et solidaire d’un côté, et gauche révolutionnaire, égalitaire et autoritaire de l’autre, demeure une spécificité majeure et ravageuse des gauches françaises. Ici, ce n’est pas comme à droite le dosage qui est en cause, c’est le logiciel lui-même.

Et pourtant, il s’en faudrait de peu pour que la confrontation avec une droite de nouveau «droit dans ses bottes» ne recrée une dynamique de gauche. Il y faudrait la concordance de trois choses: un homme nouveau, dont Emmanuel Macron figurerait sans doute le meilleur portrait robot; un projet politique combinant la réhabilitation sans équivoque de l’entreprise et la refondation d’une protection sociale adaptée aux temps nouveaux; une stratégie d’alliance entre «sociaux-démocrates» et «démocrates sociaux» permettant d’unifier l’espace politique compris entre Jean-Luc Mélenchon et François Fillon.

À la lumière de ce double objectif, les champions potentiels d’une telle opération, Manuel Valls et Emmanuel Macron, paraissent également décevants. Le premier immole son réformisme sur l’autel d’une union de la gauche en trompe-l’œil et se perd dans la même démagogie tortueuse que François Hollande. La question, permanente et finalement spécifique à la gauche, de sa division et des risques mortels qui s’y attachent, pèse aujourd’hui très lourd dans son destin. Aussi lourd sans doute qu’au temps où le Parti communiste accueillait le vote d’un Français sur quatre.

Au cours des quatre-vingt dernières années, la gauche n’a cessé d’exalter son unité en termes quasiment métaphysiques et les gauches de se fracturer, toujours au même endroit, là où se partagent les partis de la réforme et de la révolution, et, sans doute plus authentiquement, celui de la liberté et de la solidarité d’un côté, et celui de l’égalité et de la contrainte de l’autre. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces deux familles ont connu des fortunes diverses, indexées pendant un demi-siècle sur celle du Parti communiste, et désormais sur celle de cette «indignation» aux multiples visages qui s’est progressivement installée dans la plupart des démocraties de l’Europe méridionale.

Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis attendent le salut du maquillage des divergences de la gauche plus que de la clarification de son projet et de l’adaptation de sa stratégie et de ses alliances. On peut sérieusement douter du bien-fondé de ce choix. Dans une société capitaliste, ouverte et globalisée, il ne peut y avoir de politique économique et sociale crédible dans le refus de l’échange, de la concurrence et de la sagesse financière et budgétaire. Les réformistes de gauche ne sont certes pas contraints de réduire leur projet à la production d’une soupe à la grimace arrosée d’un bon verre d’huile de ricin. Ils ont même le devoir, à ce jour outrageusement négligé par eux, d’associer à une démarche résolument libérale la promotion de projets authentiquement de gauche en matière de réduction des inégalités, de défense de l’État de droit, de régulation économique mondiale, de sécurité collective ou de sauvegarde des grand équilibres écologiques. C’est en revanche peine perdue que de s’efforcer à la réunion des deux gauches plutôt qu’à la clarification de leurs démarches et de leurs projets respectifs, et ce pour quatre raisons.

Ces deux gauches poursuivent d’abord des objectifs incompatibles: prendre et exercer le pouvoir pour les uns, le défier et le contester en continu pour les autres. Ensuite, la gauche de gouvernement veut agir dans le monde tel qui l’est tandis que les «solutions» de la gauche révolutionnaire s’inscrivent dans une perspective largement utopique de destruction de l’ordre économique mondial. En troisième lieu, les gros bataillons de la gauche contestataire ne sont plus depuis longtemps au PS, si tant est qu’ils l’aient jamais été, et un accord avec les «frondeurs» du Parti socialiste risquerait de coûter cher et de rapporter peu. Enfin, il existe du côté des jeunes, des cadres de la société civile et des orphelins du centrisme tout un réservoir de voix pour un projet qui refuserait la démagogie et l’irréalisme de la gauche tribunitienne.

Hollande a échoué par défaut de ligne claire

La gauche française a toujours été confrontée à des contradictions idéologiques majeures et spécifiques qui la mettent trop souvent en difficulté face à une droite plus volontiers sereine. Sans doute la clarification des objectifs, des méthodes et des alliances est-elle loin de suffire à offrir aux socialistes une promesse de victoire. Mais le refus de cette clarification leur vaudrait assurément promesse de défaite. Le quinquennat de François Hollande, ce long chemin de croix vers une disparition programmée, s’explique principalement par le refus obsessionnel de toute ligne claire et de tout arbitrage cohérent. L’opinion ne s’y est pas trompée: elle a vu d’emblée le vice caché du hollandisme dans ce qui passera à la postérité comme le syndrome Leonarda.

Quant à Emmanuel Macron, il semble préférer la séduction de l’opinion à la construction d’un électorat, l’esthétique de la posture aux exigences de la politique. La gauche n’a en effet aucune chance de faire bonne figure à l’élection présidentielle s’il y a plus d’un candidat significatif dans l’espace compris entre François Fillon et Jean-Luc Mélenchon et seul l’arbitrage par la primaire permet de réaliser ce préalable. Emmanuel Macron, quant à lui, doit réussir enfin ce qu’il fait fort mal depuis des mois: incarner un enracinement au cœur des valeurs et des principes de la gauche et porter, à l’allemande, une stratégie d’alliance de cette gauche avec un centrisme social et européen. Seule la participation, à sa façon qui ne saurait être celle des autres, à la primaire du mois de janvier lui permettrait peut être de toucher au but. Il s’agirait moins pour lui de s’inscrire dans le petit jeu soigneusement réglé par Jean-Christophe Cambadélis que de tenter de subvertir la primaire en mobilisant massivement à cette occasion l’électorat anti-système et en annonçant son intention de dessiner lui-même les contours de sa future majorité parlementaire. En refusant de participer à la primaire, Emmanuel Macron condamne la gauche démocratique à l’éclatement et, héros tragique de l’histoire, ajoute à une confusion générale dont seul le Front national peut espérer tirer profit.

Car, fût-il quelque peu artificiel, le rétablissement des équilibres institutionnels et partisans de la Ve République devrait être une mauvaise affaire pour le Front national. La reconstitution d’une droite réunifiée et sûre d’elle-même devrait en effet priver les amis de Marion Maréchal-Le Pen de l’oxygène nécessaire à un débordement de la droite modérée par la droite, traditionaliste et identitaire. L’atomisation des forces de gauche risquerait toutefois d’avoir l’effet inverse et de rendre au Front national une capacité de mobilisation au sein d’un électorat populaire en déshérence et d’autant plus vulnérable qu’il serait confronté à une droite décidée à faire des réformes abusives. Non, en refusant de se colleter avec les siens dans le cadre de la primaire de son camp, Emmanuel Macron ne rend service ni à la gauche, ni à la République, ni, sans doute, à lui-même.

Jean-Louis Bourlanges
Jean-Louis Bourlanges (5 articles)
Président de l'Institut du Centre. Ancien député européen (1989-2007)
Telos
Telos (79 articles)
Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte