Allemagne

Comment le plus célèbre fait divers allemand s'est retrouvé lié à l’affaire de nazis qui traumatise le pays

Titiou Lecoq, mis à jour le 11.12.2016 à 17 h 07

Ce double fait divers allemand remonte à plus d'une décennie et connaît de nouveaux rebondissements

A Nordhalben près de Kronach, la pierre tombale de Peggy Knobloch, photographiée le 8 janvier 2014. AFP PHOTO / JENS-ULRICH KOCH

A Nordhalben près de Kronach, la pierre tombale de Peggy Knobloch, photographiée le 8 janvier 2014. AFP PHOTO / JENS-ULRICH KOCH

Et si un scénariste fou, aigri et misanthrope décidait d’écrire une histoire en compilant le pire de l’Europe moderne? C’est un peu ce que vit l’Allemagne depuis cinq ans, dans un mauvais remake d’un roman de Henning Mankell.

La première scène se déroule le 5 mai 2001 en Bavière. Une ravissante petite-fille de 9 ans nommée Peggy Knobloch rentre de l’école.

AFP PHOTO / JENS-ULRICH KOCH

Mais *nuage de poussière* elle disparaît mystérieusement. En Allemagne, l’affaire prend des proportions comparables à la disparition de la petite Maddy en Grande-Bretagne. (La presse anglaise continue d’ailleurs de faire le parallèle.) Ratissage de la région par des avions militaires, imagerie thermique: on tente tout. L’enquête suivra même des pistes jusqu’en République Tchèque et en Turquie dans l’hypothèse d’un enlèvement.

Mais rapidement, une autre piste s’impose: Ulvi Kulac, un handicapé mental qui vit à proximité de chez Peggy. En 2002, il finit par avouer avoir violé et tué la fillette. On ne retrouve pas le corps de Peggy mais il est condamné à la prison à vie en 2004. Tout devrait donc être réglé. Mais ses proches émettent de gros doutes vu son état mental. Lui-même revient sur ses aveux. Des experts se posent des questions et, finalement, un des témoins à charge se rétracte. En 2010, il est finalement blanchi et la disparition de Peggy reste un mystère. Quant à Ulvi Kulac, il vit désormais en hôpital psychiatrique.

***

Pendant ce temps, trois individus, deux hommes et une femme, rêvent d’un monde meilleur. Enfin… d’un monde à leur image. Autrement dit, un monde nazi. Ils s’appellent Beate Zschäpe, Uwe Mundlos and Uwe Böhnhardt.

Une série de photos rendue publique par la police allemande le 8 mai 2012 montrant de gauche à droite Uwe Mundlos, Beate Zschaepe et Uwe Boehnhardt AFP PHOTO / BUNDESKRIMINALAMT

Ils se sont rencontrés dans les années 90, dans une RDA en piteux état, et ont fréquenté très jeunes les groupes néo-nazis. D’abord, ils se contentent de chasse aux antifascistes et de harcèlement de vendeurs de cigarettes vietnamiens. Ils ont quelques problèmes avec la justice pour propos incitant à la haine raciale: Uwe Böhnhardt pend quand même un mannequin représentant un juif. Mais il ne passe pas par la case prison. Une autre fois, on retrouve une bombe artisanale dans un garage loué par Beate Zschäpe, mais elle échappe à la police. Ils ne sont pas des cibles prioritaires pour les forces de l’ordre.

Ce sont pourtant d’authentiques néo-nazis qui adhèrent à toutes les thèses hitlériennes. Par exemple, pour se détendre, ils créent un jeu de société calqué sur le Monopoly: le Pogromly, dans lequel le gagnant est celui qui déporte le plus de juifs. A la place des gares du jeu traditionnel, ils mettent Auschwitz, Dachau, Ravensbrueck et Buchenwald. Ils commercialisent leur jeu et le vendent 95 euros dans les cercles d’extrême-droite.

DR.

Dans la clandestinité

A partir de 1998, ils disparaissent des radars. En réalité, ils passent en clandestinité –ce qui n’est pas très difficile vu qu’ils n’intéressent pas grand monde. Ils vivent tous les trois et se nomment le NSU, National Socialist Underground. Ils se financent en braquant des banques, 14 entre 1998 et 2011.

Mais surtout, ils mènent des actions pour débarrasser leur espace vital de la vermine étrangère. Entre 2000 et 2006, ils assassinent des immigrés, huit Turcs et un Grec. En général, ils les exécutent de plusieurs balles en pleine tête. Ces victimes sont souvent des petits commerçants qui se trouvaient dans leurs boutiques. Le problème, c’est que la police n’y voit pas de crime racial. Les enquêteurs privilégient la piste du règlement de compte de la mafia turque, ou n’importe quelle raison qui serait interne à la communauté des immigrés. En 2007, c’est une policière qui est tuée mais on ne fait pas le rapprochement avec l’autre série d’assassinats. Ils commettent également deux attentats à la bombe, dont un en 2004 à Cologne, dans un quartier fréquenté par des Turcs. 22 personnes sont blessées.

L’Allemagne est donc ensanglantée par un groupe néo-nazi mais personne n’en a conscience. Le groupe ne publie pas de revendication, selon l’axiome du milieu «des actes plutôt que des mots».

L'ultime braquage

Le 4 novembre 2011, Uwe et Uwe braquent une banque. Ça se passe comme d’habitude. Ils ont des armes et portent des masques.

Ils se font remettre 70.000 euros, sortent et enfourchent leurs bicyclettes à toute vitesse. Ils vont jusqu’à un camping-car blanc dans lequel ils rangent les vélos. Mais pas de bol, cette fois-ci, quelqu’un les voit et prévient la police. Une dizaine de patrouilles arrivent et encerclent le véhicule. Brusquement, les policiers voient de la fumée sortir du camping-car et entendent deux tirs. Quand ils entrent, ils découvrent les corps. C’est Uwe Böhnhardt qui aurait tiré sur son copain puis se serait donné la mort dans un pacte suicidaire.

Un peu plus tard dans la journée, un appartement prend feu. La locataire en sort en courant, avec ses chats dans une cage qu’elle confie à une voisine en lui disant qu’elle va bientôt revenir mais que là, elle appelle les pompiers. Quelques minutes plus tard, l’appartement explose. Elle a disparu.

Les enquêteurs font vite le lien en fouillant les décombres des deux endroits. Ils retrouvent les armes qui ont servi à exécuter les immigrés, l’arme de service de la policière et un DVD de revendication avec des photos des scènes de crime prises sur le moment. Et ils comprennent que la femme qui a disparu est le troisième membre du groupe néo-nazi.

Ils ne la trouveront pas.

C’est elle qui, trois jours plus tard, se rend à la police, accompagnée d’un avocat (judicieuse idée). Elle est placée en détention provisoire.

(C’est un film, que dis-je, c’est une série Netflix.)

L’Allemagne découvre alors le NSU. C’est un séisme. Tous ces crimes non-élucidés trouvent une explication et c’est le nazisme.

La maison de Beate Zschaepe, après l'incendie, le 14 novembre 2011. AFP PHOTO / JAN WOITAS

Le watergate allemand

C’est la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale que l’Allemagne se retrouve confrontée à des actions nazies de cette ampleur. S’ensuit une polémique sur les forces de sécurité qui auraient sous-évalué la menace que représente encore l’extrême-droite dans le pays. Ils étaient tellement convaincus d’avoir affaire à des gangsters étrangers qu’ils appelaient l’affaire Opération Bosphore. Le groupe a pu vivre tranquillement 13 années sans être inquiété une seule fois. Au final, c’est le suicide des deux hommes qui entraîne la découverte même de son action.

Le 23 février 2012, une commémoration a lieu en mémoire des victimes suivie d’une minute de silence dans tout le pays. Angela Merkel parle de honte nationale. Elle demande également l’interdiction du parti d’extrême-droite NPD, qui aurait été proche, ou du moins pour certains de ses membres au courant de l’existence du groupuscule.

Reste une question pour le moins gênante: comment le groupe a pu à ce point passer sous les radars alors qu’une partie des services de renseignements est censée surveiller les groupuscules d’extrême-droite? Première raison invoquée: le manque de centralisation des informations, chaque service de police des Länder travaillant de son côté. Le ministre de l’Intérieur réclame la création d’un registre national des néo-nazis.

Mais ces groupes ont-ils bénéficié d’aide interne à l’Etat? En effet, on apprend qu’un agent des renseignements allemands infiltré dans les milieux d’extrême-droite était présent pendant le meurtre d’un des Turcs. Donc il connaissait bien le niveau de dangerosité du NSU. Sauf qu’il semblerait que cet agent partageait réellement des convictions nazies. La question qui se pose est: qui a infiltré qui? Est-ce que des personnes payées pour infiltrer l’extrême-droite auraient en réalité couvert voire facilité les massacres? C’est une espèce de watergate allemand.

Je vous passe les innombrables théories du complot qui fleurissent alors, du type des agents secrets américains auraient été présents parce qu’ils suivaient des terroristes arabes et ils auraient eux aussi couvert les nazis. D’autant qu’au début de juillet 2012, le scandale continue. Une commission d’enquête fait apparaître que les services de renseignements allemands ont détruit des dossiers concernant les trois membres du NSU en novembre 2011, quand l’affaire a éclaté donc, puis antidaté ce passage à la broyeuse. La version officielle c’est qu’il s’agit de l’action malencontreuse d’un individu. Le patron des services de renseignement finit quand même par démissionner.

***

Revenons à Beate Zschäpe.

Au début, elle est plutôt considérée comme une aide des deux Uwe. La presse la surnomme la fiancée nazie. (Fiancée avant tout hein.) Très logiquement, ce sera sa ligne de défense. Elle plaide qu’elle était sous l’influence émotionnelle des deux hommes. En outre, elle affirme n’avoir participé à aucun meurtre. C’est à peine si elle était au courant. En septembre dernier, au 313ème jour de procès, (trois an et demi après le début de son procès), elle lit une déclaration dans laquelle elle dit n’être coupable que de ne pas avoir empêché les meurtres. Elle affirme aussi qu’elle n’est plus du tout nazie. «Aujourd’hui, je ne juge plus les gens en fonction de là d’où ils viennent ou de leurs idées politiques mais de leur comportement.»

Beate Zschaepe au tribunal le 6 mai 2013. AFP PHOTO / CHRISTOF STACHE

Mais l’accusation ne partage pas du tout cette vision des choses. Elle insiste non seulement sur son rôle de trésorière et d’organisatrice du groupe mais sur sa nature même. Cette femme est maléfique. Les comptes rendus dans les articles ne sont pas sans rappeler ce que Philippe Jaenada raconte sur l’affaire Pauline Dubuisson dans son livre La Petite femelle.

L’accusation va tenter de prouver que cette femme n’est pas une simple fiancée mais une prédatrice sexuelle nazie, le cerveau du groupe, une machiavélique manipulatrice. Sa thèse est qu’elle tenait les hommes par le sexe et leur faisait faire ce qu’elle voulait. Du coup, alors qu’il s’agit d’un procès pour crimes raciaux, on a droit à un dévoilement complet de la sexualité de l’accusée –des ex viennent raconter quelle amante énergique elle était. Des voisins évoquent l’atmosphère sexuelle lourde qui régnait. On glose beaucoup sur l’obsession de Beate Zschäpe pour Sexy Cora, une actrice porno qui avait participé à Big Brother. On dit que dès l’adolescence Beate Zschäpe se servait du sexe pour manipuler les garçons. Ensuite, elle a mis le grappin sur les Uwe. Et non seulement cette espèce de dépravée couchait avec les deux à tour de rôle, mais elle avait aussi d’autres aventures en même temps. Un journaliste du Dailymail n’hésite pas à écrire qu’elle n’est jamais rassasiée.

***

Le fait divers le plus célèbre, non-élucidé depuis 15 ans, se trouve relié à l’affaire de nazis qui traumatise le pays

Juillet 2016. Des cueilleurs de champignons dans une forêt de Bavière tombent sur des restes humains. C’est la petite Peggy Knobloch. Grosse émotion et stupéfaction dans le pays. Comment les enquêteurs ont pu passer à côté à l’époque? A priori, ce sont des animaux sauvages qui ont déterré les ossements. La police fait alors une découverte inespérée: un morceau de tissu de la taille d’un ongle près du squelette. Et dessus, je vous le donne en mille: l’ADN de Uwe Böhnhardt. Au début, la police reste prudente. On envisage une contamination hasardeuse, une simple coïncidence. Mais désormais, la piste est sérieuse.

Il faut imaginer l’ampleur du truc. Le fait divers le plus célèbre, non-élucidé depuis 15 ans, se trouve relié à l’affaire de nazis qui traumatise le pays. Dingue.

Mais pourquoi des néo-Nazis tueraient une petite-fille aussi parfaitement aryenne? Précisément pour cette raison. On vient d’apprendre que, peu de temps après la disparition de sa fille, la mère avait reçu une lettre haineuse de néo-nazis anonymes lui disant qu’elle ne méritait pas d’avoir une enfant aryenne alors qu’elle vivait avec un Turc. (Ironie pour les nazis, la mère, dévastée par la perte de son enfant, a trouvé refuge dans l’Islam.) La police a-t-elle, comme pour les meurtres racistes, négligé la piste néo-nazie?

Il se trouve que des éléments avaient déjà interpellé les enquêteurs. En fouillant les logements incendiés du NSU, ils avaient retrouvé des ordinateurs avec des contenus pédopornographiques impliquant parfois des enfants très jeunes, jusqu’à trois ans. Je ne sais pas bien sur quelle preuve s’appuient les journalistes du Sun et du DailyMail mais pour eux, pas de doute, ces horreurs appartiennent à Beate Zschäpe, et pas aux hommes. Cette femme serait une espèce de trou noir du sexe qui aspirerait toutes les dépravations imaginables. Ensuite, au milieu du matériel de propagande, il y avait des jouets dont personne n’a pu expliquer la présence, le trio n’ayant pas d’enfant.

Le NSU était-il également un groupe de prédateurs sexuels? D’autres affaires non-élucidées vont-elles être réglées? Pour l’instant, on ne sait rien de plus. Mais Beate Zschäpe a annoncé par l’intermédiaire d’un de ses avocats qu’elle avait des choses à révéler sur le lien entre Peggy Knobloch et Uwe Böhnhardt. On attend donc qu’elle parle. (Et de son côté, elle attend un accord avec la justice.) Son procès devrait durer encore jusqu’au milieu de l’année prochaine. Et cet article devra donc être actualisé.

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (194 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte