Monde

La bataille d'Idleb sera plus difficile que celle d'Alep

Bachir El Khoury, mis à jour le 10.12.2016 à 17 h 25

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur Alep, dont le secteur oriental est désormais à 80% occupé par le régime et ses alliés, les forces loyalistes ont commencé à pilonner les abords de la deuxième capitale de la rébellion dans le pays. Mais cette bataille, le cas échéant, sera différente et plus difficile.

Dans la ville de Binnish, dans la province d'Idleb, le 5 décembre 2016. OMAR HAJ KADOUR / AFP

Dans la ville de Binnish, dans la province d'Idleb, le 5 décembre 2016. OMAR HAJ KADOUR / AFP

Pendant que la communauté internationale multiplie les condamnations et assiste impuissante à l’inexorable chute d’Alep, les aviations russe et syrienne préparent le terrain en vue de leur prochaine grande bataille à Idleb. Durant les derniers jours, plus de 120 civils ont déjà été tués, dont 27 âgés de moins de 18 ans, dans cette province encore largement sous le contrôle des groupes rebelles, notamment les islamistes de Jaish el-Fateh («l’armée de la conquête»). Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, les raids sur les villages du rif (campagne) d’Idleb ont été effectués à l’aveuglette, visant des quartiers résidentiels et des marchés à Maaret al-Noomane, Kfar Nabal, Kfar Sajnah, Sarmine, al-Tamanah et Ta’oun.

Bien que meurtriers, ces bombardements n’ont suscité aucune réaction indignée de la part de la communauté internationale. Ce silence réside sans doute dans le fait que –contrairement à Alep, où les forces modérées de la coalition Fateh Halab («la conquête d’Alep») représentaient près de 60% des effectifs militaires–, Idleb est le bastion de cette coalition regroupant une multitudes de factions islamistes, dont les djihadistes de Fateh al-Cham, ex-Front al-Nosra jusqu'à sa rupture officielle avec al-Qaïda, Ahrar el-Cham et Haraket Noureddine el-Zenki. Les Occidentaux voient donc plutôt d’un bon œil la volonté de Damas de mater ces groupes armés. «En l'absence de réaction de la communauté internationale, Damas et Moscou comptent continuer la reprise des territoires rebelles. L'offensive sur Idleb s’inscrit dans la lignée de la stratégie à Alep», souligne Julien Théron, politologue et enseignant à Sciences-Po Saint Germain.

Pour François Burgat, directeur de recherches au CNRS et auteur de Comprendre l’islam politique, «rien n’indique que Poutine, le vrai chef d’orchestre, ait la moindre raison de ralentir le rythme de sa campagne puisque cela sert son objectif de toujours, qui est d’écraser toute opposition considérée comme acceptable par l’Occident et susceptible de ce fait de représenter une alternative au pouvoir de son pion syrien».

Après la chute fulgurante, en moins de deux semaines, de la quasi-totalité d’Alep-est, l’objectif du régime serait, en effet, de maximiser les gains territoriaux en vue d’en récolter les dividendes politiques en cas d’éventuelles négociations. L’armée ainsi que les milices chiites qui la soutiennent multiplient ainsi les fronts et les offensives avant l’entrée en fonctions de Donald Trump en janvier 2017, dans l’espoir d’imposer leurs conditions dans le cadre d’un règlement futur à la crise, qui serait catalysé par un éventuel rapprochement entre Trump et Vladimir Poutine.

C’est dans cette optique que des frappes sporadiques sont menées depuis novembre contre certaines zones des provinces de Homs et de Hama, et qu’elles ont été intensifiées ces derniers jours, en parallèle avec le progrès à Alep et les raids aériens à Idleb. Mais cette avancée a été ternie par l’attaque surprise menée par l’organisation État islamique près de Palmyre, dans la province de Homs, contre l’armée régulière, ayant occasionné une quarantaine de morts parmi celle-ci, alors que l’organisation terroriste s’approche dangereusement de la ville antique qu’elle occupait déjà entre mai 2015 et mars 2016.

Un pari difficile

Située à mi-chemin entre Alep et Lattaquié, fief de la communauté alaouite et du clan Assad, ainsi que sur l’axe allant de Hama à la frontière du Sandjak d’Alexandrette en Turquie, Idleb et sa province sont à un carrefour géographique. Une éventuelle chute de celle-ci permettrait «au régime de reconstituer son territoire occidental, ce qui correspond aussi à la zone d'intérêts de la Russie», souligne Julien Théron.

La reconquête d’Idleb devrait toutefois être laborieuse au vu de certaines spécificités et du nombre important de combattants, estimés à 50.000 hommes. «Dans le cas spécifique d’Idleb, la présence militaire turque et l’existence d’une zone autonome kurde au Rojava pourraient constituer des freins à ce projet», explique le chercheur.

«On oublie que le secteur oriental de la ville d’Alep est assez exigu. Il s’agissait de quelques dizaines de kilomètres carrés. Quant à la province d’Idleb, elle est très vaste. La récupérer ne sera donc pas aussi facile, d’autant que tous les combattants qui ont été évacués du rif de Damas s'y sont retranchés», ajoute de son côté Louay, un activiste syrien.

Reprise par les rebelles en mars 2015, quelques jours après le lancement d’une offensive d’envergure, Idleb était devenue il y a presque deux ans, après Raqqa, la deuxième capitale d'un gouvernorat à échapper au contrôle du régime syrien. Cette défaite, suivie de la prise deux mois plus tard de Palmyre par l’Etat islamique, avait largement affaibli le poids de l’armée, déjà en crise d’effectifs depuis 2013.

Mais l’intervention de Moscou dans le conflit en septembre 2015 et le renfort de combattants chiites irakiens, afghans et libanais, a changé la donne et inversé la dynamique, permettant à l’armée de reconquérir bon nombre de villes «libérées» au cours des douze derniers mois. C’est le cas notamment de Salma et de Rabiha, villes situées dans les montagnes de Lattaquié, qui bordent la région natale de Bachar el-Assad, ainsi que de Daraya, Palmyre, une partie de la Ghouta orientale et désormais la majorité d’Alep-est.

Avec ces dernières percées, le régime contrôle un tiers du territoire en terme de superficie et près de 63% de la population, contre 12% et 14% respectivement pour les forces rebelles, selon Fabrice Balanche, expert de la Syrie au Washington Institute.

«Une victoire à la Pyrrhus»

Aussi stratégiques soient-ils, les derniers gains territoriaux représentent néanmoins moins de 2% de la superficie totale de la Syrie, tandis que «la victoire “à la Pyrrhus”, c’est à dire la force la plus brutale, débouche sur une reconfiguration beaucoup plus que sur une sortie de la crise», selon François Burgat. Selon lui, «ce triomphe par la force d’une minorité sur la majorité, rendu possible par la conjonction de l’ingérence massive des Russes et de la passivité des Occidentaux, ne laisse pas vraiment entrevoir des perspectives de réconciliation et de reconstruction» à l’avenir et risque même de radicaliser davantage le camp rebelle –un objectif de longue date du régime et des Russes, d’après le chercheur. «Ces derniers ont concentré leurs efforts sur l’opposition non djihadiste et démocratique –la seule qu’ils redoutaient vraiment– et laissé Daech se développer», conclut-il.

L’objectif est clair: convaincre la communauté internationale et les opinions publiques occidentales, désormais de plus en plus acquises à cette rhétorique, que la guerre menée en Syrie vise uniquement à «éradiquer le terrorisme».

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (52 articles)
Journaliste
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