Monde

En Turquie, les fonctionnaires peuvent être voilées

Ariane Bonzon, mis à jour le 16.12.2016 à 18 h 40

Pourtant, la fonction publique turque, longtemps inspirée du modèle français, est fondée sur la laïcité et la neutralité.

Policière voilée.

Policière voilée.

Ni voile ni barbe. Pendant plus d’un demi-siècle et demi, les fonctionnaires turcs devaient être «en cheveux» pour les femmes, et glabre pour les hommes. Mal supportée par nombre d’entre eux, l’interdiction du port du voile et de la barbe heurtaient leurs convictions. Tandis que l’establishment kémaliste (du nom du général Mustafa Kémal, le fondateur de la république de Turquie en 1923) voyait dans ces voiles et ces barbes bien plus qu’une affaire de croyances religieuses: l’affirmation d’une adhésion à l’islam politique.

Or, comme son modèle français, l’Etat turc avait érigé les principes de laïcité et de neutralité en  pierre angulaire de sa «modernisation» et de son adaptation aux exigences du «progrès» et de la «raison». Cette «laïcité à la turque», où l’Etat contrôle la religion plus qu’il ne s’en sépare, fut imposée de façon systématique à la fonction publique.   

Non pas que les principes de laïcité —et de neutralité— aient régi l’Etat de façon absolue. Dès les années 80 par exemple, les membres de la communauté guléniste (du nom de l’imam Fetullah Gülen) avaient entrepris, sans voile et sans barbe,  de prendre position dans les rouages de l’Etat. Mais la religion n’était pas leur seule et unique motivation. L’objectif était aussi tactique: déposséder progressivement et sans bain de sang l’establishment militaro-kémaliste de ses positions monopolistiques au sein de l’Etat turc. Chaque année, l’armée procédait à d’importantes purges parfois au seul prétexte de religiosité trop visible, parce qu’un officier avait par exemple une épouse voilée. Et en  2007 encore, l'état-major militaire refusa d’inviter celle du nouveau chef d'Etat, Abdullah Gül, à la cérémonie officielle de la célébration de la victoire, car elle portait le voile.

En Turquie, le principe de laïcité est toujours inscrit dans la Constitution. Or ces dernières années, la question n’était plus d’interdire le voile mais, tout au contraire, de l’autoriser.

 

 

En Turquie, le principe de laïcité est toujours inscrit dans la Constitution. Or ces dernières années, la question n’était plus d’interdire le voile mais, tout au contraire, de l’autoriser

 

Au nom des libertés

C’est l’installation au pouvoir du parti de la justice et du développement (AKP) à partir des années 2002 qui changea la donne. Passée la phase libérale consacrée, avec le soutien européen, à exclure l’armée, gardienne de la République laïque, du champ politique, une des principales préoccupations du parti islamo-conservateur et de ses dirigeants est de revenir sur l"interdiction du voile: d’abord dans les écoles et l’université en 2010, puis au Parlement, à la télévision et dans les Palais de justice. Ceci au nom des libertés. Ainsi fin septembre 2013, le Président turc, Tayyip Recep Erdogan justifiait-il l’abrogation des restrictions vestimentaires qui  «violent le droit au travail, la liberté de pensée et de croyance».

Cette même année 2013,  alors qu’elle commençait sa plaidoirie dans un petit tribunal de Kadiköy à Istanbul, une avocate voilée est interpellée par la présidente: «Vous n’allez quand même pas venir plaider comme cela !» s’exclame cette dernière. L’avocate invoque alors un récent arrêt du Conseil d’Etat qui abroge le règlement prohibant le port du voile pour ses pairs dans les Palais de justice.

Mais ces restrictions étaient toujours en vigueur chez les serviteurs de l’Etat auxquels l’uniforme est prescrit (armée, justice, police principalement). Le noyau dur des fonctionnaires résistait. Plus pour longtemps. Deux ans plus tard, hormis l’armée, les derniers bastions de la fonction publique tombent. Celui de la justice d’abord: en novembre 2015, pour la première fois, une magistrate voilée préside une audience au tribunal d’instance d’Istanbul. Puis c’est le bastion de la police qui est concerné en 2016: dans la foulée des décrets émis sous état d’urgence à la suite de la tentative de putsch, le gouvernement autorise le port du voile aux policières. Ces dernières pourront désormais en couvrir leurs cheveux sous le béret ou la casquette, à la condition qu’il soit de la même couleur que l’uniforme et ne soit pas agrémenté de motifs. De même, pour les policiers, la barbe est désormais autorisée.

Recep Tayyip Erdogan dit vouloir réformer cet état jacobin kémaliste dont la Turquie a hérité de la France et dans le moule duquel le Président s’est finalement fort bien coulé, retournant les institutions à son profit. Ainsi le pouvoir islamo-conservateur a-t-il déjà ôté à la fonction publique turque une de ses particularités: les fonctionnaires, les serviteurs de l’Etat, ne font désormais plus exception. Comme les membres de la société civile, les magistrates et les policières peuvent travailler voilées. 

Cette longue conquête de ce qui est considéré par une majorité de femmes turques comme une liberté restera-t-elle sans conséquence sur le principe de la laïcité et sa raison d’être, la neutralité de l’Etat? Lorsque ce principe de la laïcité de l’Etat a été introduit en France, au début du XXème siècle, à une époque où la religion catholique était largement dominante, c’était pour écarter l’influence de l’église sur la société et sur l’Etat; Mustafa Kémal, dit Atatürk, en imposant ce même principe en Turquie, était animé des mêmes préoccupations s’agissant de la religion musulmane. Pas sûr que ce retour en arrière qui s’amorce en Turquie puisse être mis au seul compte d’un progrès de la liberté, malgré ce que proclament les islamo-conservateurs turcs. 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (200 articles)
Journaliste
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