Allemagne

Angela Merkel, l'habile «gamine» à la posture gaullienne

Daniel Vernet, mis à jour le 08.12.2016 à 15 h 40

Réélue à la tête de son parti, la chancelière doit composer avec son aile droite, débordée par les populistes. Sa tactique: rester ferme sur les principes et se montrer souple dans l’application.

Angela Merkel au congrès de son parti, les démocrates chrétiens (CDU), à Essen le 6 décembre. PATRIK STOLLARZ / AFP

Angela Merkel au congrès de son parti, les démocrates chrétiens (CDU), à Essen le 6 décembre. PATRIK STOLLARZ / AFP

Pas de primaires chez les chrétiens démocrates allemands. Le ou la président(e) du parti, la CDU, est naturellement le candidat à la chancellerie. Angela Merkel a été réélue au congrès qui vient de se tenir à Essen, avec 89,5% des voix. Ce résultat pouvait lui faire penser aux élections qu’elle a connues quand elle était encore citoyenne de la RDA, l’Allemagne communiste, avant la réunification de 1990. Mais, comparé aux scores des congrès précédents, il peut apparaître relativement faible. Angela Merkel avait pris l’habitude de passer la barre des 90%. Ce n’est pas encore un avertissement mais c’est un signal. Celui d’une forme de lassitude de la part des délégués. Angela Merkel est présidente de la CDU depuis 2000, année où elle avait d’un méchant article publié dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung éliminé en un coup deux éléphants du parti, Helmut Kohl et Wolfgang Schäuble, coupables d’avoir trempés dans l’affaire des caisses noires du parti.

C’est aussi le signe d’un mécontentement. La majorité des chrétiens démocrates n’a en fait pas apprécié la politique d’accueil des réfugiés syriens et irakiens mise en œuvre par la chancelière à la fin de l’année dernière. Un million environ est arrivé en Allemagne grâce à la «Willkommenskultur» (la culture de la bienvenue). «Nous y arriverons» était devenu le mantra qui devait assurer la réussite de l’intégration, la phrase fétiche d’Angela Merkel, héroïne des valeurs européennes. Passé un moment d’enthousiasme, la base chrétienne démocrate a renâclé, insisté sur les incidents plutôt que sur les réussites. La CSU, le parti frère bavarois de la CDU, gardien traditionnel du flanc droit de la politique allemande, demandait un «plafond» au nombre de migrants. Par principe, la chancelière s’y refusait. Par pragmatisme, elle l’a implicitement fixé en passant un accord avec la Turquie et en soutenant la fermeture de la «route des Balkans».

Virage à droite de son parti

La base chrétienne démocrate voulait plus. Elle a imposé un virage à droite, symbolisé par une résolution au Congrès de Essen demandant un durcissement du droit d’asile, l’expulsion expéditive des déboutés, l’interdiction de la burka… Et contre l’avis de la chancelière, elle a voté la fin de la double nationalité pour les enfants nés en Allemagne de parents étrangers, alors que la possibilité de détenir deux passeports a été décidée par le gouvernement de grande coalition il y a à peine deux ans.

Pour beaucoup de membres de la CDU ce coup de barre à droite ne représente que le retour à une forme de normalité. Ils pensent qu’Angela Merkel est allée trop loin vers le centre-gauche, en reprenant à son compte des idées de ses alliés sociaux-démocrates voire des Verts avec lesquels elle se verrait bien former une coalition. Aussi longtemps que sa présence était une garantie de rester au pouvoir, ils l’ont suivie. Aujourd’hui, ils estiment que sa politique a dégagé un espace à droite de la démocratie chrétienne pour le parti populiste AfD (Alternative pour l’Allemagne). Cette formation de la droite extrême menace l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur l’aile conservatrice de la politique allemande, pour la première fois depuis la création de la République fédérale en 1949.

La CDU —et la CSU qui s’est félicitée des conclusions du congrès de Essen— vont soutenir Angela Merkel dans sa tentative de conquérir un quatrième mandat de chancelière en septembre 2017. «Aidez-moi», leur a-t-elle lancé dans un style gaullien. Ils n’ont pas d’autre choix. Elle a pris grand soin depuis une décennie de liquider politiquement tous ses rivaux potentiels. Après un creux au début de cette année, sa cote de popularité est remontée. Les sondages créditent la CDU-CSU de quelque 37% des suffrages, quinze points devant les sociaux-démocrates. Angela Merkel reste la meilleure chance de gagner les prochaines élections.

Anomalie dans la vie politique allemande

Le soir de l’ouverture du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, elle ne déroge pas à son habitude d’aller au sauna

 

Elle n’en est pas moins une anomalie dans la vie politique allemande et d’abord dans sa propre famille. C’est une femme dans un parti traditionnellement dominé par des hommes  une protestante dans une formation marquée par le catholicisme rhénan; une Allemande de l’est parmi les «Wessis» (occidentaux). Angela Merkel –divorcée, elle a gardé le nom de son premier mari— est née le 17 juillet 1954 à Hambourg. Elle n’avait que quelques mois quand son père, Horst Kasner, a entendu l’appel de l’Eglise évangélique d’Allemagne de l’est qui manquait de pasteurs.

De son enfance à Templin, dans le Brandebourg, elle a retenu l’importance de trois qualités: le travail, la discrétion et le sens tactique. Fille de pasteur dans un Etat à l’athéisme militant, elle devait toujours être la meilleure pour progresser dans les études et dans la vie. Elle a su ne pas étaler ses états d’âme et à garder par devers elle ses pensées profondes pour ne pas s’attirer les foudres des gardiens de l’orthodoxie. Elle a dû apprendre à ruser avec les autorités pour passer inaperçue malgré son handicap familial.

Trois qualités bien utiles quand on est à la tête de la première puissance économique d’Europe mais qui ne la prédestinaient pas à la politique. Du temps de la RDA, Angela Merkel ne s’est jamais engagée, sauf dans les Jeunesses communistes, plus par opportunisme que par conviction. Même dans les derniers jours du régime, elle ne paraît pas intéressée par les manifestations qui ébranlaient le pouvoir. Le soir de l’ouverture du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, elle ne déroge pas à son habitude d’aller au sauna.

L'ascension de la «gamine»

Dans l’effervescence intellectuelle et politique, elle hésite entre la droite et la gauche. Elle passe une tête dans une réunion du Demokratischer Aufbruch dirigé par le pasteur Rainer Eppelmann, et est immédiatement enrôlée. Le Sursaut démocratique rejoindra la CDU au moment des premières et dernières élections libres en RDA, en mars 1990. Angela Merkel devient porte-parole adjointe du gouvernement de Lothar de Maizière. Celui-ci la recommande à Helmut Kohl qui cherche des collaborateurs originaires de l’Est. Elue au Bundestag en décembre 1990, Angela Merkel est nommée ministre de la jeunesse et de la famille puis ministre de l’environnement. Personne parmi les caciques de la démocratie chrétienne ne porte trop d’attention à cette «gamine», comme l’appelle familièrement Kohl. Elle en profite pour monter dans l’appareil de la CDU sans s’attirer l’animosité des autres prétendants. Jusqu’à ce 10 avril 2000 où au congrès de Essen, déjà, elle est élue présidente du parti avec 96% des voix.

Elle a développé une aptitude à capter le point d’équilibre de l’opinion allemande sans se laisser distraire par des considérations idéologiques

Depuis seize ans, comme chef de la CDU puis comme chancelière, elle a mis ses capacités d’analyse forgées dans ses études de physique au service de ses ambitions politiques. Elle a développé une aptitude à capter le point d’équilibre de l’opinion allemande sans se laisser distraire par des considérations idéologiques. A deux exceptions près, toutefois, qui ont failli lui coûter cher, deux moments où elle a agi par conviction personnelle plus que par calcul.  Pour les élections de 2005, elle mène une campagne résolument libérale, symbolisée par la proposition d’une «flat tax» en lieu et place de l’impôt progressif sur le revenu. Elle passe à deux doigts d’une défaite face à un chancelier Schröder rendu impopulaire par les coupes pratiquées dans l’Etat-providence. Depuis, elle se contente de gérer les réformes de son prédécesseur.

Dix ans plus tard, elle ouvre les portes de l’Allemagne aux réfugiés, sans arrière-pensées tactiques, simplement par fidélité à des principes humanistes, conformes à une certaine idée de l’Allemagne et fidèles à révolution tranquille de 1989. Elle continue à affirmer la vocation d’accueil de l’Europe mais, selon une tactique qui lui est chère, elle corrige les effets de son engagement. Elle change sans le dire, pour ne pas se renier, tout en tenant compte des contingences politiques ou partisanes. C’est sa marque de fabrique: rester ferme sur les principes et se montrer souple dans l’application. Lâcher du lest sur l’accessoire pour ne pas céder sur l’essentiel.

Le mandat de tous les dangers

Elle a mis en œuvre aussi cette tactique dans sa politique européenne. Le principe, c’est la rigueur budgétaire et le respect des traités. Qui interdisent par exemple de venir au secours d’un pays de la zone euro menacé d’être englouti par les dettes. Discrètement, pas à pas, l’Allemagne d’Angela Merkel a accepté l’intervention de la Banque centrale européenne pour racheter des dettes publiques et la création d’un mécanisme de sauvetage qui est une forme de «mutualisation» de la dette, à condition que le mot tabou ne soit pas employé.

Entre-temps, elle a pratiqué avec habileté la «triangulation» chère naguère à Bill Clinton. Cette tactique consiste à prendre à son compte les propositions de l’adversaire pour le priver de son programme. Sortie du nucléaire, création d’un salaire minimum, abaissement de l’âge de la retraite, institution d’une forme de PACS, etc. Ces idées des sociaux-démocrates ou des Verts ont donné à la gestion d’Angela Merkel une coloration «de gauche» que lui reprochent maintenant une majorité des chrétiens démocrates.

La droite modérée allemande est confrontée au défi représenté par l’AfD. Le congrès de Essen a donné l’impression de se laisser contaminer par les thèmes populistes sous prétexte de mieux les combattre. Angela Merkel n’a consenti à faire que la moitié du chemin. En briguant un nouveau mandat, celui de tous les dangers comme le montre les précédents d’Adenauer et de Kohl, elle doit justifier sa décision en proposant un projet politique pour les quatre prochaines années. Pendant son dernier voyage en Europe, Barack Obama l’a intronisée «reine du monde libre» face aux progrès de l’antilibéralisme. Il n’est pas sûr que cela suffise aux électeurs allemands. Mais pour la «gamine» lauréate des concours de langue russe dans la RDA communiste, c’est plus qu’une consécration, un aboutissement.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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