France

Cette histoire a échappé au commun des mortels

Claude Askolovitch, mis à jour le 08.12.2016 à 14 h 48

C'est l'histoire de deux intellectuels contemporains et d'une opposition entre deux gauches, deux idéologies, deux champs contradictoires.

Manuel Valls le 5 décembre 2016. LIONEL BONAVENTURE / AFP

Manuel Valls le 5 décembre 2016. LIONEL BONAVENTURE / AFP

Hier, un professeur de sciences politiques a vu le diable. Laurent Bouvet (qui écrit également pour Slate), dénonçait sur sa page Facebook un «insupportable appel à la délation» et un «racisme d'assignation identitaire indigne de notre démocratie». Il s’indignait du silence de la gauche. Il interpellait quelques journalistes, dont l’auteur de ces lignes (nous nous sommes disputés), dont l’absence d’indignation masquait sans doute une complaisance. Sur Facebook et sur twitter, sa douleur rebondissait. Bouvet n’était pas seul à avoir vu le mal. On le connaissait, ce démon! Agitez vos gousses, exorcistes! On parlait de Marwan Muhammad, porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France.

Muhammad, lui aussi sur sa page Facebook –tout se passe chez Zuckerberg– avait posté la photo de campagne de Manuel Valls, prise lundi à Evry, où le candidat pose au milieu d’Evryens «united colors», avec cette invite.

«Si vous êtes une personne se trouvant sur cette photo ou reconnaissez un proche merci de nous contacter à l'adresse [email protected] ou via messagerie, nous recherchons les personnes présentes sur cette photo. Il s'agit simplement de mieux comprendre, de manière totalement anonyme, les conditions de leur participation (spontanée ou non) et de leur soutien affiché au candidat Valls.»


Sous le post, quelques centaines de commentaires raillaient Valls et sa France métissée, forcément une escroquerie de la part de l’homme des blancos. Quelques commentaires dépassaient le stade de la raillerie pour l’odieux et l’antisémitisme.

 

Bouvet versus Muhammad

 

Posons des repères.

Laurent Bouvet est un scientifique qui s'est investi en politique, qui connut en sa jeunesse socialiste Montebourg et quelques autres, et, carrière bien faite, a décidé d’intervenir dans le débat public en remettant la République au goût du jour: il soutient, avec son partenaire Gilles Clavreul, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, l’idée que l’islamisme est l’ennemi principal, qui sape les consciences et détruit la société. La République, par amour pour ses enfants mahométans, doit être d’autant plus inflexible avec les intégristes. Les femmes voilées ou les baigneuses au burkini ne sont pas des amies de Bouvet. Ceux qui ignorent le danger, pour Bouvet, sont naïfs ou complices. Il est, sur Facebook, suivi par plus de onze mille fans.

Muhammad est un statisticien et un intellectuel, croyant musulman, très engagé mais sans affichage, qui a travaillé dans la banque avant d’y renoncer, et de touiller la société rebelle, dans un site baptisé d’après son livre, Foul Express, un «petit traité de décontraction financière» nommé d’un jeu de mots avec le plat national égyptien. Il s’est également investi dans le CCIF, qu’il a imposé dans les débats publics. Mais c’est au nom de Foul Express qu’il voulait enquêter sur Valls.

Muhammad et Bouvet occupent des champs contradictoires. Bouvet est entre la recherche et le combat. Muhammad oscille entre l’agit-prop, marqué par le gauchisme, et l’action plus modeste consistant à lutter contre les discriminations. Il aime la lumière et en souffre. Il ne résiste guère à une proclamation. Il serait une bonne illustration de l’islamo-gauchisme, si ce terme n’était pas surexposé, et si ses aspirations -libérales ou libertaires- n’étaient pas plus vastes.

Muhammad s’étonne d’être diabolisé, mais le cherche.

Bouvet se réjouit, au contraire, quand on le qualifie de raciste, ce qu’il n’est aucunement, ou d’islamophobe, terme qu’il combat. La hargne le fait exister, et le conforte. Il théorise avec humour l’imbécilité de la gauche, dont il vient, quand elle se pique de bien-pensance. Il est un invité récurrent du FigaroVox, où il dit du mal de ses amis. Hier, il était ravi d’être chez Zemmour et Naulleau.

Simplement, Muhammad pense qu’on ne peut pas ne pas penser comme lui, sauf à être captif, traitre, manipulé, idiot ou salaud. Il pense qu’il est impossible à un noir, un arabe, un musulman, de soutenir Valls, et que toute photo de groupe, accompagnant cet homme, est forcément truquée, biaisée, immorale?

Balzac aurait fait quelque chose de ces deux bonhommes? Ils sont prévisibles. Hier, ils ont joué leurs rôles à la perfection. Muhammad a tiré le premier, exposant candidement des préjugés dont il fait commerce.

Exposition des préjugés

Aller vérifier les dessous d’une photo de campagne, c’est une banalité. On sait les ressors risibles de l’exercice, depuis que les communicants de François Mitterrand avaient effacé la croix d’une église sur l’affiche du candidat, en 1981, pour que la Force tranquille n’effarouche pas la laïcité. Valls n’échappe pas à la règle. Sa photo de campagne est risible comme tous les objets de communication, si l’on veut ne pas y croire. Le candidat s’affiche dans une France multicolore. C’est une alternative à la réaction identitaire. Il a été onze ans maire d’Evry. La photo rend cette réalité. Notons.

Dans sa diversité, Valls n’a pas de femme portant foulard musulman. Laïcité, laïcité! Pas de Hijab chez Manuel, comme la Croix était bannie chez Mitterrand. Il ne montre donc pas la diversité telle qu’elle est, à Évry ou ailleurs, mais celle qu’il veut promouvoir. Cette affiche dit exactement une vérité politique. Aller plus loin relève de la tautologie.

Pourtant, Muhammad s’interroge, et remue le paysage. Il a donc du temps à perdre. C’est ici que sa démarche en dit plus sur lui que sur Valls.

Il est, ce qui est son droit le plus strict, farouche adversaire de l’ex-Premier ministre, et des socialistes en général. Il les moque, sur internet (where else?), et les dénonce, comme faussement progressistes, fourriers de discriminations hypocrites et d’islamophobie, ayant attenté aux libertés dans l’état d’urgence et ciblant les musulmans.

Muhammad généralise, c’est le charme des militants. Il a quelques arguments. L’état d’urgence n’a pas visé que des djihadistes mais aussi des musulmans orthopraxes, intégristes religieux mais sans danger pour la paix civile, et il y a dans les discours publics autant de kulturkampf que de sécurité. Mais quel rapport avec l’affiche? Que suggère Muhammad, dans son fact-checking de pacotille?

Simplement, Muhammad pense qu’on ne peut pas ne pas penser comme lui, sauf à être captif, traitre, manipulé, idiot ou salaud. Il pense qu’il est impossible à un noir, un arabe, un musulman, de soutenir Valls, et que toute photo de groupe, accompagnant cet homme, est forcément truquée, biaisée, immorale? Il y a dans sa démarche une incompréhension politique et un besoin de ressors cachés. C’est enfantin.

Ou un peu plus.

Essentialisation

Muhammad –je n’en sais rien– peut aussi penser qu’il serait indécent qu’un noir, un arabe, un musulman, puisse soutenir l’antéchrist Valls, et que cette hérésie mériterait qu’on l’analyse… Qu’on la cherche? Qu’on l’a comprenne? Qu’on l’expose et qu’on la stigmatise?

C’est dans cette question que se love le malaise, et plus seulement le ridicule. Muhammad, tout progressiste et musulman qu’il est, a de l’inquisiteur en lui. Je le fréquente assez pour attester son pacifisme. J’ai fréquenté assez de militants et de convaincus pour ne pas trouver cette inquisition inédite. Muhammad promet l’anonymat aux affichés de Valls. C’est heureux. Mais après tout, ces gens-là assument ce qu’ils font, puisque leur bouille va sourire sur les murs de nos villes. Insister sur l’anonymat qu’on leur garantirait, c’est acter que leur démarche est mauvaise. Et s’ils en étaient fiers, après tout?

Curieusement, l’indignation des vallsiens, le maire d’Evry, Francis Chouat en tête, sonne comme la complainte d’assiégés. Au lieu de célébrer ses administrés qui fièrement soutiennent son ami, il dénonce sur twitter «la chasse au faciès», «la délation», le «fichage» et les «méthodes fascistes»… Quelque chose d’autre se révèle, et ce n’est plus Muhammad qui est en jeu, mais la vision du monde du maire d’Evry.

Ainsi donc, nos paysages seraient à ce point fascisés, par les fascistes islamistes, que ceux-ci seraient en mesure de ficher et de terroriser les honnêtes valssiens de nos cités? Après quatre ans et plus de Valls aux manettes, la France aurait, à ce point, échappé à la République, qu’il serait dangereux d’être exposé par l’ennemi? Chouat le pense, vraiment?

L'idéologie de la France assiégée

C’est ici que l’inquisition-gonzo de Muhammad rencontre la panique des républicains. Si Muhammad est désagréable dans ses préjugés, leur réaction affole un peu plus. C’est ici que l’on retrouve Laurent Bouvet. Ses mots, comparables à ceux de Chouat, mais prononcés avec l’autorité de l’universitaire, sous-tendent une idéologie de la France assiégée. Pour Muhammad, tout musulman est en péril ou en résistance. Pour nos républicains, la France subversif est en légitime défense.

Laurent Bouvet est le jumeau de Muhammad. Il est le plus construit et le plus posé d’une vaste école, dont Finkielklraut est le prophète, Charlie Hebdo l’organe central, Valls la tête de pont politique, Fourest une figure de proue, plus militante que l’institutionnel Bouvet, dont le premier colloque fut honoré par l’alors Premier ministre. Cette école nous dit le danger. Elle décrypte les intentions cachées de Muhammad et des siens, traque les frères musulmans sous la dénonciation de l’islamophobie, interdit qu’on utilise ce mot de l’ennemi, passe par profits et pertes le sentiment d’exil intérieur de musulmans en France, objets de paroles méchantes qui ne choquent plus personne. «Je suis un peu islamophobe», disait il y a longtemps le grand journaliste, vrai rationaliste Claude Imbert, récemment disparu, dans une phrase qui blessa durablement des consciences musulmanes, sans que nul, dans la société admise, ne lui en tienne rigueur.

 En France, on nourrit l’excès et le malheur, et l’on s’en nourrit. Muhammad et Bouvet, chez nous, dînent à la même table, celle du bruit qui réconforte

Muhammad est un islamo-gauchiste dont la colère n’est pas née de rien. Citoyen britannique, il serait peut-être un aimable solllicitor, ou un back-bencher travailliste aux Communes. Qu’en sais-je? Il est français. En France, on nourrit l’excès et le malheur, et l’on s’en nourrit. Muhammad et Bouvet, chez nous, dînent à la même table, celle du bruit qui réconforte. 

La photo de Valls les a occupés la journée d’hier, et comme toutes ces affaires qui travaillent nos désoeuvrés, elle poursuivra quelque temps avant de décroitre, jusqu’à la nouvelle, quand Muhammad mobilisera sa diversité blessée ou Bouvet sa république écorchée, et lanceront d’autres anathèmes qui feront cliquer.

Les paranoïas convergentes

L’immense pitié de tout cela: on peut tracer les paranoïa convergentes. Manuel Valls en a fait assez, dans ses constances laïcardes, pour qu’un militant sincère du droit d’une musulmane à vivre en société avec son voile le désigne en ennemi. Si Muhammad n’est en rien raciste ou antisémite, son épisodique fréquentation des les boutefeux des Indigènes de la république, ou ses circonvolutions quand il s’agit de condamner l’intégrisme au nom d’une morale commune, sapent son discours.

Chacun assume. Mais c’est la société qui paye. Les amusements dialectiques et les egos chatoyants des privilégiés de l’exposition ont un coût.

Bouvet n’analyse plus rien, s’il donne des cours. Il a trouvé un concept, filou, «l’insécurité culturelle», qui est –partiellement– l’adaptation à gauche du «grand remplacement» de l’extrême droite, le racisme en moins, heureusement! Notre vrai peuple perdant pieds face à tant d’agressions –économiques, culturelles, mondialistes– s’en va vers l’extrême droite. Il faut le comprendre, voire le suivre?

Muhammad trahit la cause qu’il dit défendre. Chacune de ses sorties discrédite l’organisation qu’il représente. Le CCIF, dans son fonctionnement quotidien, est peuplé de juristes et de militants, qui recensent et combattent les discriminations dont sont victimes les musulmans trop visibles dans notre pays neutre. C’est un travail d’inspiration libérale et syndicale. Cela ne se marie pas avec la provoc. Que Muhammad déteste un (ex) Premier ministre, ça le regarde. Qu’il empêche, de facto, son organisation d’interagir avec ce (futur, en pointillé) Président, c’est une autre affaire.

Dans un pays construit, le CCIF serait l’interlocuteur naturel des pouvoirs publics –comme la Licra ou SOS Racisme ou les associations environnementale. L’islamophobie existant, l’État la prendrait en compte. On en est loin.

Muhammad, dans sa radicalisation, Bouvet, dans ses prêches, scindent et antagonisent. Ils nourrissent des refus réciproques. Ils ont partiellement raison dans ce qu’ils disent de l’adversaire. Chacun est le fasciste de l’autre. Et ensuite?

Ils vivent dans l’exaltation de leur commerce. Il y a possiblement une économie dans tout cela. La vulgarisation de l’idéologie et la construction de petits djihad, petites croisades, petites émancipations de bourgeois à l’usage des tremblants et des coléreux.

Muhammad ne défend pas plus les musulmans que Bouvet ne protège la République. Ils sont les deux faces d’une même posture, attachés l’un à l’autre, chacun possédant son public de fervents, dans la bataille épique des commentaires facebook. Ils sont la preuve même de l’impossible français, ou simplement des ludions du bruit commun.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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