France

Benjamin W. ou le déplacement de la colère

Vincent Manilève, mis à jour le 09.12.2016 à 14 h 44

Comment Benjamin W, ancien étudiant en école de commerce, parti reconquérir son ex-petite amie avec une bouteille de vin et une scie à métaux, a-t-il laissé place à une folie meurtrière et pris la vie de deux jeunes femmes étrangères à son couple?

Illustration: Alice Durand pour Slate.fr ©

Illustration: Alice Durand pour Slate.fr ©

Le 20 février 2014, Benjamin W. ne va pas travailler. Jeune étudiant allemand venu à Paris pour un stage chez Vinci, il décide d’aller reconquérir son ex-petite amie après une rupture qu’il n’accepte pas. Pour arriver à ses fins, il compte d’abord sur la séduction, mais envisage d'utiliser la force et les menaces si nécessaire. Dans son sac à dos, à côté d’une bouteille de vin et d'un appareil photo, il ajoute donc un taser, un pistolet à gaz, un couteau, une scie à métaux. Pour que tout soit parfait, il ne restait plus qu’à s’infiltrer dans l'appartement, en colocation, de la femme qu’il aime, et à l’attendre dans sa chambre.

Quelques heures plus tard, les pompiers et les forces de l’ordre découvrent sur place deux corps, sans vie. Deux jeunes femmes, dont aucune n'est l'ex-petite-amie de Benjamin W; deux sœurs, qui ont eu le malheur d’être au mauvais endroit, au mauvais moment.

Benjamin W., lui, a sauté par la fenêtre, mais respire encore. Son procès, attendu depuis presque trois ans par la famille des victimes, s'est terminé jeudi 8 décembre. Il a été condamné à 25 ans de prison.

1.L'enfant normal«calme», «réfléchi»

Ce lundi 5 décembre, au Palais de Justice de Paris, quand on aperçoit Benjamin W., jeune allemand de 27 ans, s’installer dans le box des accusés, on comprend vite qu’il sera difficile de lire quoique ce soit derrière les lunettes fines, presque transparentes, de cet ancien étudiant en business international. Lors de sa première prise de parole, il déclare, presque méthodique: «Ce que j’ai fait est terrible, je mérite la haine de la famille, je mérite la prison, une peine longue. Je sais que je ne pourrai pas réparer ce que j’ai fait.»

Ce qu'il a fait, c'est tuer, alors qu'il venait recupérer son ancienne amante, la colocataire de celle-ci et la soeur de cette colocataire. Les deux filles d'une famille présente dans la salle et dont l'émotion déborde.

***

À Berlin-Est, dans les années 1970, la famille W., qui a été entendue le premier jour du procès, présente une situation particulière. Les parents, divorcés après la naissance de leur premier enfant, continuent d’entretenir une relation, le père venant chez son ex-femme plusieurs fois par semaine et le week-end. Trois autres enfants vont même naître de ce couple disjoint, Benjamin étant le dernier d’entre eux, né huit ans après son grand-frère, en 1988. Sa grande sœur, de dix ans son aîné, prend soin de lui «comme de son bébé».

Benjamin est quelqu’un de calme, réfléchi et très sensible

La mère de Benjamin

La mère de Benjamin, ancienne infirmière qui, affaiblie par la maladie, a dû abandonner son travail, lui consacre rapidement ses journées et l’éduque comme un fils unique. Lors du procès, sans jamais lâcher son paquet de mouchoirs, elle chuchote en allemand à la traductrice:

«Je suis totalement ébranlée, c’est complètement en contradiction avec son comportement. Benjamin est quelqu’un de calme, réfléchi et très sensible.»

Elle évoque avec beaucoup de fierté l’année où son fils a été élu délégué de classe. Un signe évident de popularité, selon elle. Le père, ingénieur analyste, n’a rien vu venir non plus. Fier et droit, il explique à la Cour avoir toujours été présent pour son fils, et ce malgré le contexte familial qui était le leur:

«Benjamin était un enfant normal avec des intérêts tout à fait normaux. Quand il était petit j’étais son meilleur copain, on jouait au ping-pong, on faisait des jeux, on inventait des histoires. C’était un enfant très aimable, facile d’accès.»

S’il affirme n’avoir rien remarqué d’inquiétant chez lui, il reconnaît néanmoins que «les choses très personnelles ne sont pas évoquées dans cette famille.» 

Le 7 décembre, à la barre, l'expert psychiatre Daniel Zagury expliquera que le jeune homme, souffrait effectivement d'une «difficulté à restituer ses émotions». Il n'est «pas distant, pas indifférent», assure-t-il.
 

2.La rencontre amoureuseLe «ver de terre amoureux d'une étoile»

Cette vision, plutôt positive, de Benjamin, est étonnante quand on l’écoute parler de lui-même, quelques minutes avant que sa famille vienne témoigner, le 5 décembre: sa perception n'a rien à voir avec celle de son entourage. «Dans ma vie, je me sentais très seul. J’ai souffert de la solitude, j’étais dépressif et j’avais peu d’amis. Quand j’étais aux États-Unis, en 2006 et 2007, j’ai fait une dépression très grave, je me suis presque suicidé.»

Sa mère, elle, était persuadée que tout allait bien alors. Elle estimait qu’il avait «très bonne réputation là-bas», qu’il «réussissait».

Parler de popularité est un mot très exagéré, mais sa mère a raison sur un point: son fils a de bonnes notes. Sa réussite scolaire lui permet, à 20 ans, de partir à Dresde, afin de suivre des études prometteuses en business international. Puis, malgré une solitude qui grandit, il décide de partir encore un peu plus loin et de profiter du programme Erasmus pour rejoindre l’Ecole supérieure de commerce (ESC) à Rouen à l’été 2011.

C’est là-bas qu’il rencontre Nan S., jeune chinoise de 24 ans venue en France pour étudier. Ils sont dans la même classe, partagent beaucoup de cours ensemble, créant de nombreuses opportunités pour nouer un contact. Peu importe si la barrière linguistique les pousse à flirter en anglais. Il en est tombé immédiatement amoureux, «comme le “ver de terre qui tombe amoureux d'une étoile”», dira l'expert psychiatre en paraphrasant Victor Hugo, qui a donné son nom à la salle d'audience où l'on se trouve. «Avant, il ne se trouvait pas beau, mais gros et timide. C'était la première fois qu'il était heureux.» 

C’était le moment le plus important de ma vie

Benjamin W

Et le 19 novembre, il se souvient parfaitement de la date, ils s’embrassent pour la première fois.

«C’était le moment le plus important de ma vie, a-t-il lancé sans hésitation lors de la première séance à la Cour. Elle avait une importance extrême.»

Nan, qui veut être certaine de ses sentiments, attend plusieurs mois avant d’accepter de sortir avec lui. «C’était mon premier copain, racontera-t-elle à la barre deux jours plus tard, dans une voix qui lutte contre les sanglots. Il était gentil avec moi, et je me disais que c’était normal de commencer une relation comme le font les autres filles.»

C’est aussi la première histoire amoureuse de Benjamin. «J’ai dit que j’avais déjà eu une copine aux États-Unis car c’était gênant de lui dire la vérité. C’était plus facile comme ça et elle ne pouvait pas vérifier.» En revanche, Benjamin ne lui dit pas non plus qu’il a déjà eu des relations sexuelles, avec des prostituées, qu’il fréquente à partir de 2009, sans que l’on sache si c'était de manière régulière ou non.

La fin de leurs études à Rouen force les deux amoureux à s’éloigner mais Benjamin trouve un stage dans une boîte d’Aix-en-Provence et régulièrement, il rentre à Paris pour voir sa copine. Une relation à distance n’est jamais facile, d’autant plus que Benjamin explique n'avoir que des «relations sexuelles orales» avec Nan, qui préfère attendre le mariage pour aller plus loin. «Je suis une chinoise traditionnelle, il faut que je sois sûre que c’est l’homme de ma vie.» Peut-être était-ce parce qu’elle trouvait difficilement ses mots en français, mais elle a sous-entendu à plusieurs reprises que ces moments intimes créaient souvent des tensions entre eux.

Malgré la frustration de Benjamin et les doutes de Nan, le couple semble tenir bon, du moins dans l'esprit du jeune homme: ils se voient plusieurs fois par mois et planifient même des voyages en Europe de l’Est, où Nan rencontre sa belle-famille, et en Chine, où Benjamin fait de même.
 

3.La rupture«Je ne pouvais pas vivre sans elle»

Courant 2013, la relation à distance devient trop pesante. Benjamin étudie désormais à Hambourg et ne voit plus Nan qu’une fois par mois. En octobre, cette dernière décide de rompre.

«À la fin je ne sentais plus d’amour pour lui, il devenait un ami proche. Je lui ai dit, il a pleuré, il m’a dit qu’il ne pouvait pas vivre sans moi. Par la suite, il m’a dit qu’il ne bougeait plus de chez lui, qu’il ne mangeait plus. Ça m’a fait mal, je ne voulais pas qu’il reste comme ça, je lui ai dit de continuer à vivre.»

Nan, qui n’a jamais eu à gérer de rupture amoureuse, continue d’accompagner son ex-petit ami, allant même jusqu’à l’aider avec certains problèmes financiers.

Malgré elle donc, le contact entre les deux anciens compagnons subsiste, alimentant parfois, volontairement ou non, l’espoir d’une seconde chance pour Benjamin. «En novembre 2013, je suis venu chercher un stage à Paris pour être avec elle, on s’est embrassés, affirme-t-il le premier jour de son procès. En décembre, elle est venue à Hambourg. En janvier, elle m’a dit qu’elle était triste que je ne sois pas à Paris, elle m’a dit qu’elle m’aimait encore.»

Au troisième jour des audiences, devant les jurés, Nan dément tous ces moments d’ambiguïté tout en reconnaissant s'être interrogée:

«À un moment, j’ai pensé que je devais faire des efforts, que les sentiments pourraient revenir.»

En janvier, le jeune homme décroche un stage chez Vinci, excuse parfaite pour se rapprocher de nouveau de son ex, géographiquement et sentimentalement. La jeune femme, alors en Chine pour passer le réveillon avec sa famille, l’autorise à dormir dans la chambre de sa colocation en attendant qu’il trouve un appartement. Par compassion, elle lui confie les clefs et accepte de devenir son garant pour trouver plus facilement un appartement. Pour Benjamin, c’est évident, la relation renaît de ses cendres. Il attend donc avec impatience le retour de celle qui aime tant, qu’il doit voir le 17 février, juste après son retour d’Asie.

Je lui ai dit que je ne pouvais pas vivre sans elle, qu’elle était ma raison de vivre

Benjamin W.

Pourtant, la conversation tant attendue ne se passe pas comme prévu. Nan lui explique que, cette fois, leur relation est belle et bien finie et, pire, qu’elle a rencontré quelqu’un: un collègue dont elle est tombée amoureuse. «J’étais choqué, reconnaît Benjamin. Je ne pouvais pas l’accepter. Je lui ai dit que je ne pouvais pas vivre sans elle, qu’elle était ma raison de vivre.»

Rien n’y fait: Nan est déterminée à tourner la page d’une relation sur laquelle son ancien compagnon pensait pouvoir encore écrire de nombreux chapitres. Lors du procès, Nan a démenti avoir tenu des propos méchants ce soir-là, mais a reconnu lui avoir dit qu’il n’était pas assez «mûr» pour elle, qu’elle avait besoin de «quelqu’un qui a une carrière». Face à la colère de son ex et son refus d’abandonner, la jeune Chinoise menace de prévenir la police. Ce n’est que lorsque le nouveau compagnon de Nan l’appelle que Benjamin accepte de partir.
 

4.Le vascillementVin, peluche, menottes

Le mardi 18 février, Benjamin a du mal à se concentrer au travail, submergé par la colère, la frustration et son propre mal être. Le soir même, il écrit dans un carnet à spirales les prémices d’un plan d’envergure pour tenter une dernière fois de reconquérir Nan. Les enquêteurs y ont retrouvé l’adresse de plusieurs armureries dans Paris, mais aussi des informations sur des hôtels à Pattaya, en Thaïlande. «Comme s’il envisageait un voyage, ou une fuite», a tenté l’un des enquêteurs chargés de l’affaire lors du procès, sans qu’aucune preuve allant dans ce sens existe. «Pattaya, c’est une ville pour oublier ses soucis… avec des prostituées», avouera de son côté l’accusé le 7 décembre.

Le lendemain, il ne va pas travailler. Il sort acheter un cutter, du ruban adhésif, des menottes dans un sex-shop, mais également une scie à métaux, un pistolet à gaz jetable et un taser. Si la séduction ne marche pas, il tentera les menaces.

«Je sais que c’est difficile à comprendre qu’on essaye de séduire avec des menaces, mais pour moi c’était impossible de vivre sans elle.»

S'il y avait bien une préméditation «matérielle», l'expert a ainsi estimé que la volonté de tuer n'est pas évidente puisque «jusqu'au bout, il pensait qu'elle reviendrait». Le soir du 19, après être allé danser la salsa avec une connaissance, il décide d’aller voir une prostituée chinoise. «Pourquoi chinoise? Sur Paris il y a le choix», demande la présidente lors du premier jour d'audience, connaissant déjà la réponse. «Parce que la femme que j’ai aimée était chinoise, je me sentais seul», répond-il, sans masquer sa honte et la frustration qu’il ressentait.

La nuit est courte, l’étudiant allemand a mal dormi et s’excuse à nouveau auprès de son travail, promettant d’aller voir un médecin. Mais il retourne faire des courses. Cette fois, outre des lardons, il ramène chez lui un couteau et une bouteille de vin, gardant en tête ses deux options de reconquête. Avant le moment fatidique, il décide d’aller au cinéma pour voir la comédie American Bluff. À ce moment-là, il est pris d’une hésitation: doit-il consulter un spécialiste ou mener son plan «romantique» à terme?

Finalement, il retourne chez lui, remplit son sac à dos et un sac Sandro avec son arsenal et sa bouteille de vin. Lors de son audition, il a affirmé avoir aussi emmené une peluche Mickey et son ordinateur rempli de photos de couple. Une photographie de la scène de crime montrera des pattes rouges, semblables à celle d'une peluche Mickey comme le soulignera la défense, mais les éléments de l’enquête ne permettront pas de le vérifier.
 

5.L'hécatombeLa mort d'Eliana et de Jacqueline

Le voilà arrivé devant la colocation de Nan, située boulevard Edgar-Quinet. Grâce à une habitante de l’immeuble, il passe les premières portes. Puis, avec un double des clefs, qu’il a fait faire dans le plus grand des secrets pour «la voir quand il voulait», il déverrouille la porte de l’appartement. Il réalise alors que le loquet bloque son ouverture, et donc que quelqu’un est à l’intérieur. Il décide de repartir: pour que son plan soit parfait, il doit être seul avec celle qu’il aime. Il prend son mal en patience et part se balader plusieurs dizaines de minutes avant de retenter une nouvelle intrusion. Cette fois, à sa plus grande surprise, la sœur d’une colocataire, Eliana S., lui ouvre. Si l'on en croit ses déclarations au procès, il ne sait pas encore, à ce moment-là, qu’il va la tuer.

La jeune femme de 25 ans, cadette d’un couple venu de Chine à la fin des années 1980, est une ancienne colocataire de Nan qui loge temporairement chez elle. Tout au long du procès, sa famille, ses amis, ses collègues et professeurs ne cesseront de répéter à quel point Eliana était une fille brillante, gentille, attentionnée avec ses proches. Sur ses épaules reposaient la fierté et l’espoir de ses parents, qu’elle aidait financièrement avec ses deux sœurs.

Lors du troisième jour du procès, l'aînée de la famille dira que c'était leur «mission», que c'était «plus que nécessaire». Après avoir démissionné en novembre d’un grand cabinet de conseil et d’audit, qu'elle trouvait déshumanisant, Eliana a passé du temps en Chine pour aider son oncle à lancer une affaire d'import-export de vin. Le 20 février, quand elle ouvre la porte à Benjamin, elle est à Paris pour trouver un stage qui lui permettra enfin d’embrasser la brillante carrière qui l’attend.

Il s'agit de nier dans le crime la séparation en gardant avec soi pour toujours l'être aimé

Daniel Zagury

Ne sachant quoi faire, Benjamin ment et lui explique qu’il doit déposer des affaires dans la chambre de Nan. Son hôte lui montre le chemin, qu’il connaît pourtant par cœur. C’est à ce moment-là, lorsqu’il pénètre de nouveau sur les lieux de la terrible rupture qu’il vient de traverser, que la normalité bascule tout à fait. En ressassant alors les propos «méchants» qu'il pense avoir entendus quelques jours plus tôt, la rupture qu'il comprend enfin être irréversible se transforme en haine. «Il s'agit de nier dans le crime la séparation en gardant avec soi pour toujours l'être aimé», expliquera le psychiatre lors du procès. «Sauf qu'ici il y a eu un déplacement de sa colère.»

Fou de rage, il saisit son taser et lance une décharge dans la jambe d’Eliana. Puis, réalisant l’inefficacité de son arme, il sort de son sac un pistolet à gaz et vise la jeune femme dans les yeux. Là encore, l’effet escompté n’est pas au rendez-vous. «J’ai pris le couteau dans mon sac, et j’ai attaqué Eliana au cou», a-t-il raconté, toujours de façon méthodique le second jour de son procès, mais avec une main gauche de plus en plus tremblotante. L’agression s’est poursuivie dans le couloir. «J’ai perdu le contrôle, elle a levé les mains, mais je ne me souviens pas de ce qui s’est passé.» Au total, il lui inflige 26 coups de couteau. Il est environ 17h30.

Au même moment, de l’autre côté du palier, la voisine entend un cri de femme. Magistrate de profession travaillant ce jour-là à domicile, elle a expliqué aux policiers avoir entendu dire «Non, arrête». Après avoir regardé par le judas, et constaté que les cris se sont vite arrêtés, elle est retournée travailler. Une autre voisine, vivant un étage plus bas, a aussi entendu des cris stridents, qu’elle a assimilés à «une femme ou à un enfant en colère». Sa curiosité n’est pas allée plus loin. À la lecture de ces témoignages, la salle d’audience encaisse.

Plutôt que d’essayer de fuir, Benjamin marche dans l’appartement, avec toujours en tête cette pensée qui l’obsède depuis des mois et qui glace une nouvelle fois la cour en ce second jour d'audience:

«Je me demande comment reconquérir Nan, comment sauver la relation. Je sais que c’est difficile à croire, que ça paraît fou, mais je n’avais pas encore réalisé que j’avais fait quelque chose de grave.»

Il déplace le corps d’Eliana vers une chambre, nettoie le couloir avec des produits ménagers trouvés dans la salle de bains. Surtout ne pas effrayer Nan.

Une heure et demi après les premiers coups de couteau, alors qu’il erre dans l’appartement, Benjamin entend l’interphone sonner. Sans qu’il comprenne bien pourquoi lui-même, il débloque la porte de l’immeuble et se dirige vers le judas pour voir qui arrive. C’est Jacqueline, la petite sœur d’Eliana et colocataire de Nan. Benjamin lui ouvre, et «Jacquie» se dirige vers le salon pour poser ses affaires, à l’opposé de la chambre où se trouve sa sœur. Mais quand elle revient vers le jeune homme, il lui crie dessus: «Tu peux pas passer! Tu peux pas passer!» Il se saisit alors de son couteau mal nettoyé et attaque Jacqueline. Cette fois, soixante coups de couteau sont donnés.

Il affirme aujourd’hui ne plus se souvenir de la scène. Ce «brouillard amnésique» sera évoqué par l'expert psychiatre au dernier jour du procès puisque, selon lui, on retrouve ces situations «dans 75% des cas». La présidente du tribunal et l’avocate générale, Mme Caillibotte, ont diffusé les photos de l'appartement, des corps des deux victimes, dans les chambres et lors de l’autopsie. Quand le jury découvre le visage gravement blessé de l’une des deux sœurs, plusieurs proches présents dans la salle ne retiennent plus leurs sanglots. 

La famille n’est pas venue; elle refuse d'explorer un peu plus le purgatoire dans lequel elle erre depuis presque trois ans. Benjamin W., lui, baisse volontairement les yeux à chaque apparition de ses victimes, pour ne pas les revoir.

Comme son aînée, la jeune femme de 20 ans, promise à une carrière idéale, représentait aux yeux de ses proches la gentillesse incarnée. «Un enseignant rêve d’avoir ce genre d’enfant en cours, a expliqué aux jurés son ancien professeur d’aïkido lors du troisième jour, sans essayer de retenir ses larmes. Et c’est le rêve de tout parent d’avoir un enfant comme elle, c’était un ange. Elle ne voyait pas le mal chez les gens.» «Quand elle a disparu, mon monde s'est effondré», a confié dans un souffle Nicolas, le petit ami de Jacqueline, dans la foulée.
 

6.La réalisationLe saut dans le vide

Après son massacre, Benjamin W. n'a pas le temps de réfléchir: la troisième locataire, Tatiana, vient d’arriver et tente de rentrer chez elle. Il bloque rapidement la porte avec le dos, suscitant l’inquiétude de Tatiana, qui entend une étrange respiration dans l’appartement. Pendant que le gardien de l’immeuble arrive à son tour pour ouvrir la porte, Benjamin se précipite vers la chambre de Nan et ouvre la fenêtre. Le sol étant situé six étages plus bas, il court alors du côté de la cuisine, où le sol est situé «seulement» quatre étages plus bas.

Je réalise que j’ai fait quelque chose de terrible, que j’ai tué deux personnes. Je réalise que je ne peux pas vivre avec ça

Benjamin W

Après quelques pas sur une margelle, Benjamin saute dans le vide. «Je réalise que j’ai fait quelque chose de terrible, que j’ai tué deux personnes, affirme-t-il le second jour. Je réalise que je ne peux pas vivre avec ça. Je saute pour me suicider.» Pour l'expert, c'est évident: Benjamin W. voulait fuir, mais fuir sa propre vie face à la réalité de son crime. «Il descend dans le vide pour se dissoudre, pour se sauver d'un présent impossible à vivre.»

Sauf qu’il atterrit sur une baie vitrée surplombant un cabinet d’architectes. Si la vitre ne se brise pas, les employés du cabinet aperçoivent rapidement une tache rouge grandir au-dessus d'eux et des gouttes de sang perler à leurs pieds. Pendant ce temps-là, les secours découvrent l’horreur dans l’appartement, l’ampleur du crime qui vient d’être commis et font vite le lien avec l’homme blessé en bas de l’immeuble. Dans l’ambulance qui l’emmène à l’hôpital en urgence, le tueur ment aux policiers et affirme que les jeunes femmes l’ont attaqué. Puis il ferme les yeux.
 

7.EpilogueLa folie peut-elle être préméditée?

Pendant le procès, si l'accusé reconnaît les faits, les questions et les points débattus ont évidemment été nombreux et ont touché à des détails d'importance. Comment expliquer l'ambiguïté d'un tel arsenal macabre et de ces objets de séduction dans un même sac? En sautant, Benjamin W. a-t-il vraiment voulu se suicider ou cherchait-il à fuir? Doit-on le croire quand il évoque des pertes de mémoire? Parle-t-on d'un meurtre (sans préméditation) ou d'un assassinat (avec préméditation)? Que croire face à ce regard impassible, inexpressif, «vitreux», dira même l'un de ses avocats?

Sur toutes ces questions, la présidente, l'avocate générale, les avocats de la défense, des parties civiles ont longuement batelé. Mais c'est l'avis de l'expert en psychiatrie, survenu la veille du verdict, qui a amorcé un tournant du procès.

Daniel Zagury, qui par le passé s'est chargé de criminels comme Guy Georges ou Michel Fourniret, a longuement expliqué le mercredi 7 décembre à la Cour que le cas de Benjamin W. était finalement très répandu dans les affaires criminelles. Ce qu'il faut savoir avec ce type de criminels, c'est qu'il est souvent difficile de les faire rentrer dans une seule case, de leur définir un profil délimité. Pour le psychiatre, l'accusé regroupe à la fois des traits de type schizoïde (l'isolement, la froideur apparente), et des traits liés à la personnalité limite (instabilité émotionnelle), à une personnalité dépendante (besoin des autres) et à une allure paranoïaque (sentiment de menace permanente).

L'expert en a ainsi déduit que Benjamin W. se trouvait dans une «situation intermédiaire, avec une personnalité pathologique mais pas de maladie mentale»«son discernement n'est pas complètement altéré mais où on ne peut pas considérer qu'il est plein et entier». La nuance est difficle à saisir mais elle est d'importance puisque, d'un point de vue légal, l'absence de préméditation ou l'altération du discernement (même partielle), entraîne une réduction de la peine maximale, passant de 30 à 20 ans. C'est sur ce point que, Me Fortin et Me de Gayardon pour la défense, Me Ravanas pour les parties civiles, et l'avocate générale vont longuement débattre lors du réquisitoire et des plaidoiries. Les six jurés, eux, ont décidé après cinq heures de débats de condamner Benjamin W. à 25 ans de prison. Ils ont suivi l'avis de l'avocate générale en retenant la préméditation mais en concédant que le discernement de l'homme a été altéré au moment du passage à l'acte. Le coupable lui, n'a pas sourcillé. 

La plus terrible des questions pourtant, posée par les parties civiles, n'a pas reçu la réponse espérée. «Pourquoi?» Pourquoi avoir tué ces deux jeunes femmes qui n'avaient rien à voir avec l'histoire d'amour perdue? Au troisième jour de procès, dans un cri déchirant et noyé dans les larmes, le père des deux victimes, bouleversé, s'est retrouvé face à celui qu'il qualifie de «terroriste», de «barbare sanguinaire». On se souviendra aussi de la mère, qui a levé son poing vers l'accusé pour déverser sa colère; cette colère qu'elle a retenu tout le procès en se frappant le thorax et la cuisse avec ce même poing. «Tu as détruit notre famille!» Impossible d'oublier aussi la grande sœur des victimes qui, manquant de vaciller lors de son passage à la barre, a avoué se sentir «démembrée» par ce «monstre» qui l'a «mutilée à vie» en lui arrachant ses deux sœurs.

«On plaque sur ces affaires une rationnalité qui n'existe pas», avait lancé à l'avocat des parties civiles Daniel Zagury, conscient du désarroi que cette non-réponse provoque.

Benjamin W. est resté impassible tout au long du procès. «J'ai perdu le contrôle, je mérite la haine de la famille», répète-t-il, en boucle à chaque fois qu'on lui demande «Pourquoi?». La conclusion des avocats de la défense et des parties civiles, lapidaire, lors du dernier jour du procès: Eliana et Jacqueline S. sont mortes «pour rien».

Vincent Manilève
Vincent Manilève (344 articles)
Journaliste
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