France

Nos livres préférés de 2016

Slate.fr, mis à jour le 12.12.2016 à 0 h 19

Et qui feront de supers cadeaux sous le sapin.

Joyeux Noël | Lee Ruk via Flickr CC

Joyeux Noël | Lee Ruk via Flickr CC

1. Alison Bechdel - L'Essentiel des gouines à suivre
Recommandé par Mélissa Bounoua
Éditions Même pas mal
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«En dessinant le quotidien de femmes comme moi, j'espérais rendre les lesbiennes plus visibles. Pas seulement à nos yeux, mais à ceux de tous.» Alison Bechdel, 56 ans, est l'auteure de deux romans graphiques magnifiques –Fun Home et C'est toi ma maman?– qui racontent sa vie et, à travers elle, les relations familiales. La dessinatrice y expose son adolescence, sa sexualité, celle de ses parents, en convoquant Virginia Woolf, Oscar Wilde ou Marcel Proust. Dans l'introduction de son Essentiel des gouines à suivre publié à la rentrée en France, elle explique pourquoi elle a rassemblé ces pages publiées entre 1987 et 1998 pour une série intitulée «Dykes to Watch Out for» dans la revue Womanews. Si elle a voulu construire ce «catalogue de lesbiennes», c'est qu'elle voyait ses «BD comme un antidote à l'image dominante des lesbiennes tordues, dépravées, dénuées d'humour et non-désirables.» Mo, Loïs, Sydney, Sparrow parlent masturbation, vulve, trans, mais aussi de Bill Clinton et d'O.J Simpson. Une très bonne façon de s'immerge dans la contre-culture américaine des années 80 et 90.

 

2. Ta Nehisi Coates - Colère Noire
Recommandé par Émeline Amétis
Éditions Autrement
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Dans une lettre adressée à son fils, le journaliste et écrivain Ta-nehisi Coates raconte le péril qui pèse sur son corps d’homme noir, dépossédé par héritage de la fabrication raciste. Il fait le choix de tout lui dire, sans ambages, pour éveiller sa conscience, et ce même si cette conscience là est source d’angoisses. Elle est aussi un moyen nécessaire pour s’affranchir de l’engrenage dans lequel l’Amérique blanche enferme ses concitoyens noirs.

Between the world and me (traduit en français par «Une colère noire») est une histoire de mise à distance mais surtout de transmission. Reste à nuancer le soulagement de l’auteur à son arrivée en France, où il va vivre en exil quelques années avec épouse et fils. Quand il dit par exemple, qu’être «noir n’est pas un signe distinctif à Paris», on aimerait sincèrement y croire pendant un contrôle au faciès.

 

3. Jonathan Coe - Numero 11: Quelques contes sur la folie du temps
Recommandé par Nadia Daam
Editions Gallimard
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Dans la famille «auteurs anglo-saxons qui s’appellent Jonathan» je demande Jonathan Coe. Et soulever la récurrence du prénom n’a rien d’anecdotique ou d’artificiel. À la façon dont un Jonathan Dee prends le pouls de la société américaine avant d’autopsier consciencieusement son cadavre, Jonathan Coe se penche lui sur sa Grande-Bretagne avec la même sévérité. Dans Numero 11, on retrouve l’insupportable famille Winshaw de Testament à l’anglaise mais ça n’en fait pas une suite au sens strict du terme (et pour cause, Coe avait massacré presque tous les personnages). Ici, ces histoires et les personnages enchevêtrés tournent autour du chiffre 11 et flirtent avec les codes du cinéma fantastiques (des monstres, du sang, des dingues). C’est surtout le seul propos anti-élite audible, malin et étayé que nous aura proposé 2016.

 

4. David Clerson - En rampant
Recommandé par Gérard Horny
Editions Héliotrope (Montréal)
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Vous ne connaissez probablement pas David Clerson. A moins que vous n'ayez vu sur le site du Guardian un large extrait de la traduction anglaise de son premier roman, Frères. Le deuxième roman de cet auteur québécois, En rampant, se situe encore dans un univers où les frontières sont floues entre l'humain, l'animal, le végétal et le minéral. Il vous fait suivre l'histoire de deux amis qui évoluent dans un monde peuplé d'insectes et de reptiles, grouillant de thèses conspirationnistes, en partant des cantons de l'est du Québec pour se terminer tragiquement à Istanbul, au milieu des violences de la Turquie d'Erdogan après être passé par Montréal et New York. L'un des deux amis a perdu l'usage de ses jambes à la suite d'un accident, et l'autre, le narrateur, finit par le suivre sur la voie de la reptation. Sans doute est-il difficile de vivre debout. Un roman d'une sombre beauté à côté duquel la nausée sartrienne pourrait passer pour un doux moment d'euphorie. A lire donc, et à offrir, mais pas à des amis dépressifs.

 

5. Magali Delaloye - Une histoire érotique du Kremlin
Recommandé par Alix Fieux
Editions Payot
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Malgré un titre tout à fait aguicheur, vous pourriez bien être surpris par la sérieuse teneur de cet ouvrage.

S’il s’agit bien de regarder «sous les jupons du Kremlin», ce livre ne vous dira pas si Ivan IV était un pervers sexuel, Lénine un homme coincé et pudibond, ou Staline un mauvais amant (personne n’en sait rien). Voici plutôt l'histoire intime du pouvoir, dans laquelle sont replacées les figures féminines de ces grands hommes, qu’elles soient épouse ou maîtresse, soumise ou tumultueuse. Car si le régime russe se veut historiquement viril, nombreuses sont celles qui par leur caractère et leur ambition, ont influé sur la vie politique. Quitte à en payer le prix fort. Un indice: presque autant de personnages que de modèles conjugaux.



6. Jean-Baptiste Del Amo - Règne Animal
Recommandé par Jean-Michel Frodon
Editions Gallimard
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Ce livre comporte quelques unes des pages les plus impressionnantes jamais publiées, a fortiori dans un roman français. Composé de deux époques (de la fin du 19e siècle à la guerre de 14 et ses suites et dans les années 1980), situé dans une exploitation agricole du Sud-Ouest, il accompagne le destin d’une famille de paysans, récit mythologique et description scrupuleuse. D’un hyperréalisme qui rejoint le fantastique, il fait à la chair, à la boue, à la merde toute ce qui fut leur place dans le quotidien de nos proches ancêtres, et balaie en tornade toute perception idyllique de la «nature», ou d’un passé bucolique. Les vivants et les morts, les humains, les animaux, les plantes et les minéraux y constituent une même pâte malaxée par l’écriture avec une force illuminée.

 

7. Virginie Despentes - Vernon Subutex
Recommandé par Marc Pédeau
Editions Grasset / LIvre de poche
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Certes, ce n'est pas sorti cette année, mais c'est réédité en poche, donc une bonne raison d'en reparler.

Vernon Subutex, c'est le milieu rock parisien va-t-en-guerre des années 1980 et la tristesse désabusée des années 2010. C'est la perte de repères des quinquas dans un monde qu'ils ne comprennent plus, dans une vie étriquée qu'ils ne désirent plus.

Les portraits se croisent et les personnages s'entremêlent formant une masse à la ramasse. Mélangeant empathie, malaise et fatalisme, ces histoires deviennent touchantes bien que souvent pathétiques. Lire Despentes dans le métro, c’est se dire en chemin vers le bureau: «mais oui mais c’est tellement ça! Et c’est tellement bien dit...».

 

8.  Nicolas Ducimetière et David Spurr (ouvrage collectif) - Frankenstein, créé des ténèbres
Recommandé par Jean-Yves Nau
Editions Gallimard (Livre d'art)
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Deux siècles, précisément, que nous cohabitons avec le Prométhée moderne. Frankenstein et son enfant sont nés en 1816, un soir d’orage, dans le cerveau de Mary Shelley, au bord du lac Léman. Depuis deux siècles nous sommes bouche bée devant ce monstre. Bouche bée et frissonnants face à ce vieux gothique, à ce transhumanisme bégayant. Les spécialistes de Shelley et des monstres nous disent qu’il faut voir ici «l’expression mythique de l'inquiétude d'un monde confronté à la montée en puissance de la science et de la technologie».

C’est dire si le jeune Dr Frankenstein est d’actualité. Greffes d’organes, réalités augmentées, noces du numérique et du biologique, réédition de notre programme génétique… tout nous conduit vers le lac Léman. Nous y retrouverons le «monstre» fait de chairs mal raccommodées. Un monstre humain, doué d'intelligence, qui se venge d'avoir été rejeté par son créateur et persécuté par la société.

 

9. Dave Eggers - Le Cercle
Recommandé par Jean-Laurent Cassely
Editions Gallimard
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En 2016, la Silicon Valley est devenue un sujet de préoccupation mondial et ses héros –Elon Musk, Marc Zuckerberg ou Peter Thiel– des personnages publics admirés et controversés. Le royaume des geeks milliardaires, des algorithmes et du big data a aussi rencontré la littérature.

Dave Eggers, romancier prolixe qui vit à San Francisco au cœur de la révolution numérique, raconte le parcours d’une jeune recrue du Cercle, multinationale d’internet dont le campus ultramoderne rappelle évidemment les modes de travail des GAFA.

Une fois dans ce cocon numérique fondé par des patrons visionnaires et mégalomaniaques, l’héroïne va découvrir la face sombre de la révolution numérique, dans un scénario tout droit sorti des séries culte qui l’ont prise pour cible, l’hilarante Silicon Valley et la terrifiante Black Mirror.

 

10. Fabcaro - Zaï zaï zaï zaï
Recommandé par Bérengère Viennot
Editions 6 pieds sous terre éditions
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Le héros de ce road movie saugrenu et un peu moche est Fabrice, auteur de BD propulsé ennemi public depuis qu’il a fait ses courses en ayant oublié sa carte de fidélité du Super U. Sa cavale éperdue déroule une pelote d’absurdités qui ridiculisent tous les acteurs de notre société, des commentateurs télé à l’égo surdimensionné aux mères qui mettent joyeusement en garde leurs enfants contre les pédophiles en passant par la Lozère, où on parle lozérien, les couples bobos exhibos, les caissières traumatisées, les complotistes qui voient des juifs partout et les stars qui font des disques humanitaires cucul. Le premier degré de lecture est absurde et drôle, le second d’une infinie finesse et, cerise sur le poireau, la plupart des planches se concluent par une pirouette où l’auteur se moque de sa propre ironie.

 

11. Anne -Charlotte Husson et Thomas Mathieu – Le féminisme,  La Petite bédéthèque des savoirs
Recommandé par Béatrice Kammerer
Editions Le Lombard

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C’est un petit exploit qui se cache dans cette BD au format poche: non seulement Mathieu Thomas et Anne-Charlotte Husson réussissent à nous instruire sans douleur en nous invitant dans l’intimité d’un dialogue captivant entre un dessinateur et une chercheuse, mais plus encore: ils parviennent à le faire sur un sujet aussi épidermique que le féminisme. En décortiquant 7 slogans du féminisme, ils nous entraînent dans un voyage dans le temps et autour du monde à la rencontre de l’histoire des femmes et de leurs luttes.

Loin des poncifs du féminisme mainstream devenu accessoire de mode, avec pédagogie et humilité, sans noirceur ni angélisme, ils nous parlent théorie queer, afroféminisme, intersectionnalité, et culture du viol et nous amènent à redécouvrir l’extrême actualité du combat féminisme.

 

12. Nicolas Keramidas & Lewis Trondheim - Mickey’s craziest adventures 
Recommandé par Vincent Brunner
Editions Glénat /Disney
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Voici une bonne manière de réveiller la BD patrimoniale. Depuis cette année, l’éditeur Glénat donne l’occasion à des auteurs franco-belges de s’approprier l’univers de Mickey. Malgré un cahier des charges contraignant, les quatre premières sorties, très beaux objets de facture old school, proposent du divertissement familial de qualité avec chaque fois une approche intéressante.

Cosey œuvre dans une veine mélancolique et se concentre sur la rencontre entre Mickey et Minnie, Tebo aligne gag sur gag tandis que Loisel, avec son récent Café Zombo rappelle que Mickey, Dingo et les autres, souvent fauchés et cherchant la fortune, restent des héros dans lesquels se projeter durant une ère de crise. Mais mon préféré reste Mickey’s craziest adventures. Keramidas et Trondheim y racontent une aventure sans queue ni tête sur un tempo d’autant plus hystérique qu’ils multiplient les ellipses abruptes et sauvages. Du méta-Mickey dingo.

 

13. Chris Kraus, I love Dick
Recommandé par Thomas Messias
Editions Flammarion
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Parce qu'il n'y a rien de plus beau que les artistes qui se mettent à nu sans s'évertuer à rechercher la sympathie du public, I love Dick est sans doute la plus belle réédition de cette année 2016. C'est une auto-fiction épistolaire complètement folle dans laquelle Chris Kraus, parce qu'elle est tombée amoureuse d'une connaissance de son mari qu'elle n'a croisé qu'une fois, décide de se mettre à lui écrire, partout, tout le temps.

À ses missives s'ajoutent celles de l'époux, qui décide d'écrire lui aussi à ce Dick qui devient alors un objet de fascination ainsi que le centre d'une sorte d'installation d'art moderne plus ou moins calculée qui rappelle les travaux de Sophie Calle.

Chris Kraus s'y révèle aussi paumée que détestable, et l'on se dit que Lena Dunham a forcément lu ce livre, paru pour la première fois en 1997, avant de s'atteler à l'écriture de Girls.

 

14. Imbolo Mbue - Voici venir les rêveurs
Recommandé par Camille Belsoeur
Editions Belfond
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Enfin traduit en français deux ans après sa sortie, le livre de l'écrivaine camerounaise Imbolo Mbue est toujours autant d'actualité. À l'heure de l'élection de Donald Trump, de la crise migratoire qui touche l'Europe et attise le populisme, les personnages d'Imbolo Mbue, une famille camerounaise installée aux Etats-Unis à l'époque de la crise des subprimes, en 2007, voient leur monde s'écrouler. Jende, un père de famille trentenaire, a décidé de traverser l'océan pour faire fortune et devenir «un homme de respect». La crise financière – Jende est le chauffeur de Clark un banquier de Lehman Brothers – confronte la famille à la précarité, au racisme, à l'entre-soi communautaire et au mal du pays.

Mais au fil des pages, on devine qu'un retour en Afrique n'est pas plus porteur d'avenir. L'écriture est simple mais efficace et les dialogues savoureux. L'histoire évoque celle de la romancière elle-même, qui a quitté Limbé pour étudier à New York en 1998. Si, le rêve américain lui a souri, le sort de ses héros nuance le happy end.

 

15. Catherine Meurisse - La légèreté
Recommandé par Yann Champion
Editions Dargaud
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Comment retrouver la légèreté quand on a échappé à un massacre, que nos amis ont été assassinés et que l’on vit sous protection policière constante?

La Légèreté est le récit à la fois drôle (oui), touchant et profond de la lente reconstruction personnelle de la dessinatrice Catherine Meurisse après la tuerie de Charlie Hebdo. Pour s’extirper du chaos, elle se met en quête de l’intemporalité, de la beauté, qu’elle va rechercher dans la nature et les œuvres d’art, à Rome, au Louvre, au bord de l’océan…

Contrastant avec la noirceur poignante du Catharsis de son comparse Luz, La légèreté est un ouvrage lumineux. On y retrouve le trait léger et élégant de Catherine Meurisse (certaines pages sont superbes), mais surtout son humour et son intelligence. 

C’est un livre plein de vie.

16. Magnus Nilsson - La cuisine des pays nordiques
Recommandé par Lucie de la Heronnière
Editions Phaidon
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Danemark, îles Féroé, Finlande, Groenland, Islande, Suède, Norvège… Le chef suédois Magnus Nilsson a longuement parcouru ce vaste territoire pour écrire une somme impressionnante sur la cuisine nordique. Grâce à son enquête sur le terrain et un grand sondage en ligne, il entend «donner une image réelle et détaillée des habitudes culinaires de ces pays, et non une vision idéale empreinte de nostalgie». Le résultat est un lourd et magnifique ouvrage, avec plein d’informations historiques et culturelles, des techniques (vider ou saumurer un poisson…) et surtout plus de 700 recettes (oignons frits sucrés, boulettes de brochet, gravlax, airelles rouges au sucre ou encore carrés aux framboises danois…).

 

 

17. Gordon Pennycook et al. - De la réception et détection du baratin pseudo-profond
Recommandé par Peggy Sastre
Editions Zones Sensibles
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Faire un très bel objet éditorial d'une étude scientifique traduite en français, c'est pas banal. Et la chose est d'autant plus remarquable que l'étude en question aura été décorée de l'Ig Prix Nobel de la Paix en 2016. De quoi parle-t-elle? Des conneries que beaucoup dégoisent à longueur de journée et de ceux qui les avalent: comment, quand, pourquoi, qui sont les plus susceptibles de se soumettre à l'autorité de propos abscons, comment les détecter, qu'est-ce qui peut vous en préserver, voire vous immuniser contre des pensées vides de sens?

Vous saurez (à peu près) tout à l'issue de ces 80 pages. Et qu'importe que vous retombiez un jour dans le panneau –un idiot averti en valant deux, c'est toujours ça de pris.

 

18. Plonk et Replonk - L’Art d’en bas au Musée d’Orsay
Recommandé par Patrick de Jacquelot
Coédition Futuropolis – Musée d’Orsay
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Publié à l’occasion des trente ans du Musée d’Orsay, cet extraordinaire album se présente comme le catalogue de la «fantastique collection Hippolyte de l’Apnée», mystérieux et improbable collectionneur d’artistes pompiers du XIXème siècle injustement oubliés… Résultat: 160 pages d’authentiques tableaux délicieusement trafiqués et détournés, allant de Le réaménagement urbain de la Cité radieuse de Gomorrhe à L’enfer des selfies, accompagnés de notices savantes pastichant le discours artistique officiel. Œuvre du groupe d’artistes suisses adeptes du «nonsense» Plonk et Replonk, ce beau livre est un régal pour les yeux et pour l’esprit.

 

19. Loïc Prigent - J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste
Recommandé par Annabelle Georgen
Éditions Grasset
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«Comment était le défilé? - Bof. Comme un réveillon de Noël chez des végétariens.»

Cela fait déjà quelques années que le journaliste mode Loïc Prigent nous régale sur Twitter avec sa truculente collection de phrases entendues au ras des podiums et des buffets. Remarques assassines («Elle a une beauté Snapchat, il ne faut pas la regarder longtemps»), suffisance dégoulinante («On vous crédite comment? Maquilleur ou make up artist? - Je préfère qu'on écrive: Peau. Tout simplement»), légèreté indécente («Tu veux du champagne? - Non merci, ça me rappelle trop le boulot»)... ce recueil de «pépiements» qui croque à merveille l'ambiance panier de crabes de ce monde impitoyable qu'est véritablement la haute couture se déguste comme une boîte de chocolats empoisonnés, fourrés au fiel, enrobés de futilité et d'enthousiasme simulé. Odieux. Délicieux.

 

20. Jean-François Revel - L’Abécédaire de Jean-François Revel
Recommandé par Daniel Vernet
Allary éditions
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Comme dans un dictionnaire, les trois auteurs de cet abécédaire proposent les commentaires savants, ironiques et pointus d’un vrai libéral, au sens anglo-saxon du terme, héritier du siècle des Lumières. Tour à tour journaliste, enseignant, philosophe, polémiste, gastronome, Jean-François Revel (1924-2006) n’avait pas son pareil pour défaire d’un trait d’humour les hypocrisies des grands de ce monde et pourfendre les âneries pompeuses que certains intellectuels, qui ne manquent pas de successeurs, confondaient avec la pensée.

 

 

 

21. Gigi Riva - Le dernier pénalty: Histoire de football et de guerre
Recommandé par Jean-Marie Pottier
Editions du Seuil
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Le 30 juin 1990, sous la canicule de Florence, le défenseur yougoslave Faruk Hadzibegic rate le tir au but qui précipite l'élimination de son équipe face à l'Argentine en quarts de finale de la Coupe du monde de football. Lui et ses coéquipiers, le Serbe Stojkovic, le Bosniaque Susic, le Croate Prosinecki, le Monténégrin Savicevic et le Macédonien Pancev, vivent les dernières heures d'une génération dorée alors que les forces du nationalisme s'apprêtent à déchirer leur pays dans le plus grave conflit armé européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Un destin qu'un penalty réussi aurait pu retarder, sans doute pas empêcher. Écrit d'une plume élégante par le journaliste Gigi Riva, lui-même homonyme d'une des plus grandes stars du football italien, Le Dernier Pénalty offre un récit mélancolique de la façon dont le football, cet objet en apparence dérisoire, peut à la fois constituer un refuge face à l'Histoire, mais surtout sa réplique en modèle réduit.

 

22. Alberto Salcedo Ramos - L'or et l'obscurité
Recommandé par Christophe-Cécil Garnier
Marchialy Editions
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Kid Pambélé est le premier champion du monde de boxe colombien. Héros national du temps de sa célébrité, il a permis aux Colombiens, habitués à la lose sportive, d'enfin se sentir comme des vainqueurs. Pour preuve, lors d'une soirée officielle en Espagne, quand l'écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez fut accueilli par les mots: «L'homme le plus important de Colombie vient d'arriver», le Prix Nobel de littérature répondit en regardant partout: «Ou est Pambélé?». Mais l'hybris du succès a contaminé Kid Pambélé, qui s'est engouffré dans l'enfer de la drogue et de l'alcool. Mi-junkie, mi-champion, cet être insaisissable a été suivi, voire poursuivi, par l'auteur de ce récit. Un journalisme narratif à mi-chemin entre le roman et le portrait.

 

23. John Seabrook - Hits! Enquête sur la fabrique des tubes planétaires
Recommandé par Boris Bastide
Editions La Découverte
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Tout le monde les connaît mais personne ne s’était intéressé jusqu’ici de près à leur fabrication. On parle ici des hits de Britney Spears, Rihanna, Beyoncé ou Katy Perry. Journaliste au New Yorker, John Seabrook raconte des années 1980 à nos jours la success story de quelques-uns des producteurs stars –bien qu’inconnus du grand public– de la pop mondialisée, leur méthode de travail, leur trajectoire en un livre passionné et passionnant. Ou comment un son inspiré du disco et du R’n’B venu de Scandinavie s’est imposé en tête des charts mondiaux comme la formule la plus entêtante du moment au point de nous rendre tous accros.

 

 

24. Leïla Sebbar, Je ne parle pas la langue de mon père
Recommandé par Ariane Bonzon
Editions
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Plus qu’un livre, pas vraiment un album: un ouvrage plutôt. Car les éditions Bleu Autour ont réuni des auteurs, des «artisans» au meilleur sens du terme, pour porter tous ensemble le vagabondage autobiographique de Leïla Sebbar. «Je ne parle pas la langue de mon père», le récit fétiche (2003) de l’écrivaine franco-algérienne est suivi par un autre de ses textes Sur la colline, une koubba, inédit. Parmi les commentaires, celui plus personnel de Rosie Pinhas Delpuech, dont l’itinéraire géographique, historique et littéraire d’Istanbul à Paris trouve sans doute quelque résonance dans celui de Leïla Sebbar qui a quitté l’Algérie pour Aix-en-Provence en 1961. Ciel et mer de la méditerranée se confondent dans le bleu des aquarelles de Sébastien Pignon. Enfin, la romancière nous confie quelques photos de son album de famille et rouvre à notre intention son manuel de cours préparatoire Cent et une lectures pour Ali et Fatima, dans lequel elle a appris à lire et écrire la langue de sa mère.

 

25. Leïla Slimani - Chanson Douce
Recommandé par Charlotte Pudlowski
Editions Gallimard
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Dès la première page: deux enfants morts; la suite comprendra moins de cadavres mais autant d'âpreté. Chanson Douce raconte l'histoire d'un couple qui embauche une nounou parfaite qui deviendra meurtrière. Mais surtout le roman raconte les injonctions faites aux femmes de devenir mamans parfaites, mères au foyer idéales, travailleuses irréprochables. Jusqu'à l'étouffement, et l'inexorable culpabilité.

Il raconte aussi la monétisation du bonheur, et la mesquinerie des idéaux de gauche quand ils se retrouvent confrontés au réel. Quand on embauche une nounou pour financer la paix familiale, la tranquillité, et qu'on ne sait plus bien s'il faut traiter une employée comme une employée ou boire un coup de rosé avec elle attablée dans la cuisine parce que c'est chouette d'être un patron sympa, on se sent mieux, la conscience est plus légère; on l'invite en vacances, pour qu'elle s'occupe mieux des enfants, pour être plus tranquille, quitte à être mal à l'aise, ni ami ni complètement patron, trop de droite les patrons; elle s'insinue dans la vie, et elle tue les enfants. La férocité de Perec, l'excitation d'un fait divers. 

 

26. Fanny Taillandier - Les Etats et empires du Lotissement Grand Siècle
Recommandé par Nathan Reneaud
Editions Puf
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Le titre parlera aux lecteurs de l'Histoire comique des Etats et Empires de la Lune du véritable Cyrano de Bergerac. Et pour cause, l'«enquête» de Fanny Taillandier (Les Confessions du monstre) se place sous le patronage de la littérature du voyage imaginaire et de l'Utopie. Soit le Lotissement Grand Siècle et ce qu'il reste de cette construction pavillonnaire inspirée de la Levittown d'après-guerre – un rêve américain importé en France, une organisation sociale idéale qui a ses vices cachés, tels les insectes grouillant sous la pelouse humide de la banlieue de Blue Velvet. Dessins, photos, faux documents qui témoignent d'un génie du pastiche et évoquent, par endroits, la narration environnementale du jeu vidéo (tous ces à-côtés -journaux, notes, lettres- qui participent de la richesse et de l'autonomie d'un univers vidéoludique): cette archéologie du présent déploie une force d'écriture prodigieuse.

 

27. Bastien Vivès, Lastman (T. 9)
Recommandé par Vincent Manilève
Editions Casterman 
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Prenez un peu de Dragon Ball, ajoutez-y une dose de Mad Max et enrobez le tout dans une ambiance fantastico-médiévale. Vous obtenez Lastman, un manga français dont le neuvième tome vient d'être publié chez Casterman. Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville, trio récompensé lors de l'édition 2015 du Festival d'Angoulême, racontent, à travers les yeux d'un enfant, l'histoire de deux mondes, l'un moderne et technologique, l'autre ancestral et magique, sur le point de s'affronter dans un déluge de coups de feu, d'invocations et de punchlines bien senties.

À lire d'autant plus impérativement que l'univers du manga vient d'être adapté en dessin animé sur France 4. Ce prequel, qui se déroule dix ans avant l'histoire originelle, a su conserver toute la force et l'audace des planches qui l'ont inspirées.

 

28. Melody Warnick – This Is Where You Belong
Recommandé par Robin Panfili
Viking - 2016
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Et si aimer, se sentir à l’aise, dans la ville qui nous entoure nous rendait meilleurs? Et si le fait de vivre en harmonie avec son lieu de vie permettait d’aspirer à une meilleure santé, au bonheur personnel ou à la plénitude de notre existence? Certainement. Mais, pour les personnes qui ont dû, un jour, quitter le foyer familial et déménager loin de leur cocon natal, s’offrir à une nouvelle ville –dont ignore les habitudes ou les codes sociaux de ses habitants– et l’aimer au moins autant que celles qui vous ont vu naître ou grandir, s’impose souvent comme un délicat exercice. Dans «This Is Where You Belong», l’auteure et journaliste américaine Melody Warnick raconte comment, après avoir quitté Austin où elle pensait établir sa vie de famille, elle a dû apprendre à aimer Blacksburg, une nouvelle ville adoptive dont elle ne savait rien. Participer aux fêtes populaires, partir en balade, faire les magasins le week-end… À travers un intéressant mélange de données statistiques et d’expériences personnelles issues de ses différents déménagements, Melody Warnick chronique la naissance, dans son cœur, d’un sentiment d’appartenance et d’une affection pour une ville inconnue dans laquelle chacun peut s'identifier.

 

29. John Williams - Butcher's crossing
Recommandé par Jean-Marc Proust
Editions Piranha
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Evidemment, le meilleur roman que j'ai lu cette année s'appelle Shibumi (Trevanian), mais je vous en ai déjà parlé et la règle est formelle à Slate: un seul livre par contributeur, sorti en 2016. C'est pourquoi, je vais vous dire deux mots de Butcher's crossing, un autre roman western - qui m'a fait parfois penser à Incident à Twenty-Mile, également de Trevanian, mais la règle est claire à Slate: UN SEUL LIVRE.

Ecrit en 1960 par John Williams, traduit et édité en 2016 (la règle, tout ça...) par Piranha, Butcher's crossing est le nom d'un bled paumé du Kansas d'où partent les chasseurs de bisons. En 1870, la peau de bison se vend cher, c'est une sorte de ruée vers l'os très rentable. Y débarque Will, côte est, Harvard, électeur d'Hillary en quelque sorte, tenté par l'aventure, prêt à se frotter à l'Ouest sauvage de Trump. Pister, tirer, écorcher, survivre: un roman initiatique classique. Oui mais. Car Will le vit comme tel, avec des interrogations permanentes, une gaucherie touchante et, surtout, un recul intellectualisé et introspectif très inhabituels dans le roman-western. Comme s'il était à la fois anthropologue (relire Les Collines noires, un des très grands albums de Lucky Luke, hein quoi, quelle règle?) et sujet de sa propre étude. On songe aux bisons massacrés dans le magnifique film de Richard Brooks, The Last Hunt, et ce n'est pas un léger compliment.

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