Monde

Les jeunes sont-ils une menace pour la démocratie?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 08.12.2016 à 7 h 21

C'est ce que suggérait un graphique rapidement devenu viral. Comme souvent, c'est un peu plus compliqué.

Lors d'un meeting de Donald Trump à Lynchburg (Virginie), le 18 janvier 2016. NICHOLAS KAMM / AFP.

Lors d'un meeting de Donald Trump à Lynchburg (Virginie), le 18 janvier 2016. NICHOLAS KAMM / AFP.

Popularisé par un article du New York Times et devenu rapidement viral dans la foulée, ce graphique avait tout pour plaire. Internet s’en est emparé comme d’un énième signe que cette année 2016 n'était que le signal d'une apocalypse plus globale.

Le casting était parfait: il y avait des millennials, ou «génération Y», ces jeunes adultes du millénaire déjà chargés d'à peu près toutes les tares (en vrac: ils ont la poignée de main molle, gâchent les vacances des autres et font moins la fête.) Voilà qu’on les accuse désormais de ne pas tenir à la démocratie. Sur le graphique incriminé, des courbes dangereusement plongeantes représentent la baisse de l’importance qu’accordent les individus de chaque génération au régime démocratique dans plusieurs pays (Suède, Australie, Pays-Bas, états-Unis, Nouvelle-Zélande, Grande-Bretagne). Une proportion croissante dans chaque génération, depuis les années 1930, pense, selon le World Value Survey (sondage mondial sur les valeurs), que vivre en démocratie n’est pas essentiel.


Le graphique est extrait d’un article paru cette année dans un numéro de la revue Journal of Democracy. Il fait partie d’une série de données qui illustrent la thèse de ses auteurs, à savoir que la théorie d’une consolidation démocratique, selon laquelle les sociétés qui deviennent des démocraties ne reviennent plus en arrière, est fragile. Yascha Mounk et Roberto Stefan Foa ont ainsi développé une formule basée sur trois indicateurs, qu’ils utilisent comme un système de signes avant-coureurs de la fragilité de l'état démocratique, un peu comme un test médical. Ces trois indicateurs sont l’importance accordée par les citoyens au régime démocratique, leur ouverture à des formes de gouvernement non-démocratiques (comme un coup d’État militaire) et la popularité des parties et mouvements «antisystème» –définis comme étant ceux qui trouvent le régime politique en place illégitime.

Pessimisme radical

Bon, et alors? Selon le Washington Post, qui publie un article pour contester la pertinence du graphique viral, la présentation des données par le New York Times épouse peut-être l'atmosphère actuelle de pessimisme radical vis-à-vis de l'avenir de nos régimes, mais est extrêmement trompeuse. C'est ce qu'explique Erik Voeten, professeur en géopolitique, dans le quotidien: les personnes qui jugent «essentiel» de vivre en démocratie sont sur ce graphique celles qui ont répondu 10 à la question posée sur une échelle de 1 à 10. Autrement dit, celles qui ont répondu 8 ou 9, et sont donc tout de même très attachées à la démocratie, sont amalgamées avec celles qui ont répondu par un score très inférieur.

C'est d'ailleurs ce que montre un autre graphique tiré de l'article d'origine: on voit que selon cette mesure, aux Etats-Unis, 30% seulement des répondants nés dans les années 1980 jugent essentiel de vivre en démocratie, et qu'ils sont un peu plus de 40% en Europe.

Source: «The Danger of Deconsolidation», Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk, Journal of Democracy, juillet 2016.

Après avoir retrouvé les données brutes, l'auteur propose une autre visualisation, qu’il juge plus fidèle, de ces résultats, en présentant cette fois la note moyenne donnée par chaque génération. Si les courbes n’ont pas changé d’orientation et montrent bien un déclin de l'importance accordée à la démocratie au fil du renouvellement des générations, elles s’arrêtent à une ligne de flottaison autour de la note de 8/10, alors que sur le premier graphique elles descendaient jusqu’à frôler dangereusement les 25% de personnes qui jugeaient essentiel de vivre en démocratie. Voici les données «redressées»:

Un partout, donc.

Une alerte de niveau orange

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les deux auteurs de l'article d'où tout est parti, Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk, apportent bel et bien des indices convaincants du recul de l'importance de l'idéal démocratique. Une autre mesure permet de le détecter: quand on demande cette fois aux individus des cohortes s'ils trouvent que la démocratie est un régime mauvais ou très mauvais, on observe qu'en 1995, les répondants nés dans les années 1970, et qui avaient donc autour de 25 ans, n'étaient que 16% à le considérer. Les individus du même âge interrogés quinze ans plus tard étaient 24% dans ce cas. Comme les deux auteurs l'écrivent dans leur article, ce déclin n'est donc pas simplement un effet de la jeunesse des répondants, mais un effet de cohorte: il est probable que leur niveau d'attachement à la démocratie n'augmente pas avec leur âge.

C'est ce que montre le graphique suivant. Quand on prend en compte les autres indicateurs étudiés par les deux chercheurs, on peut considérer que leur système de détection précoce du recul de la démocratie a des raisons de passer au niveau orange.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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