France

Comment Manuel Valls réhabilite l’autorité à gauche

Jérémy Collado, mis à jour le 11.12.2016 à 12 h 33

Souvent en décalage au PS, l’ancien Premier ministre désormais candidat s’inscrit pourtant dans une tradition autoritaire de la gauche. Son utilisation du 49-3 et sa vision de la politique l'aideront-ils à gagner pour autant?

Manuel Valls, le 12 mai 2015 aux questions au gouvernement. ERIC FEFERBERG / AFP

Manuel Valls, le 12 mai 2015 aux questions au gouvernement. ERIC FEFERBERG / AFP

Les commémorations incitent peu aux discours politiques. Ils font œuvre de témoignage. Du temps qui passe, des liens qui nous unissent au passé, de l’héritage que nous portons en nous. Et les politiques, dans ces heures de mémoire, n’ont d’autre choix que de suggérer des images qui nous rappellent à quel point ils souhaitent s’inscrire dans les pas de leurs illustres ancêtres, alors même qu'ils semblent évoluer dans un présent perpétuel fait de petites phrases et de polémiques vides. Ainsi de Manuel Valls qui, le 11 novembre 2016, rêve tout haut qu’on le compare à Georges Clemenceau, l'anticolonialiste, réaliste et humaniste, à la fois patriote, attaché à la justice sociale et ferme sur l'autorité de l'Etat. On se rappelle aussi qu'il fut briseur de grèves, quand Jean Jaurès ne soufflait mot sur le sujet.

Heureusement, ce jour-là, sur France 2, il se trouve des fervents journalistes qui tendent un micro au Premier ministre pour lui demander gentiment quelle est sa citation préférée du «Tigre», qui n’était pas socialiste, mais radical, et cela a son importance. Le Premier ministre bredouille. Puis il cite, de mémoire, la plus banale des expressions: «Depuis plus de trente ans, je suis un républicain de bataille», se souvient alors l’hôte de Matignon, qui n'aurait sans doute pas pu rivaliser de culture avec sa figure tutélaire...

Défendre la République, comme Clemenceau

Que veut nous suggérer le Premier ministre, lui que le président de la République a comparé à Georges Clemenceau pour mieux souligner qu'on pouvait réussir sa vie sans remporter l'élection présidentielle?

Il veut nous rappeler son long combat, qui n'a pas varié, au services des valeurs républicaines inventées par la gauche?

Il veut nous dire que Clemenceau s'est rarement trompé, de la Grande Guerre à l'Affaire Dreyfus, et qu'il faut donc se souvenir des leçons de l'histoire?

Il veut nous suggérer qu'il a longtemps attendu son heure et qu'il est dans toujours dans l'attente, alors qu'on ne sait pas encore si le président de la République est candidat à sa réélection?

«Ce que j’ai le droit de dire aujourd’hui sans craindre un démenti, c’est que, étranger à la politique d’insultes et de haine, j’ai combattu les idées, non les personnes; c’est que, en lutte avec des républicains, j’ai toujours respecté mon parti», poursuivait Clemenceau dans son discours de Salernes. «C’est que, au plus fort de la bataille, ne perdant jamais de vue le but commun, j’ai conclu toujours par un appel à la solidarité commune contre l’ennemi commun».

Défendre la République, toute la République, rien que la République. Voilà l’objectif affiché de Manuel Valls, qui oublie de citer la suite, qui n’est pas mal non plus; et fut prononcée à Salernes dans le Var, le 9 août 1893: «Fidèle à mon parti, je suis resté dans la mêlée, sans repos, sans trêve, m’efforçant de régler l’ardeur des uns, pressant, encourageant les autres, toujours montrant l’ennemi et criant: “en avant!”»

Le militant acharné contre l'avocat flamboyant. Cela promet un bel affrontement. Clemenceau et Jaurès en plus petits

 

Une phrase qui va comme un gant à Manuel Valls, qui fut toujours fidèle à son parti tout en essayant de le réformer, de le bousculer, de le rénover, jusqu’à vouloir la disparition du mot «socialiste». Récemment, le désormais candidat à la primaire désireux de rassembler s'est d'ailleurs excusé d'avoir eu des mots trop durs contre sa famille. Souvent au deuxième, troisième, voir dixième rang sur la photo du PS, Manuel Valls est désormais en première ligne, un des favoris de la primaire de la gauche avec son ancien compère du gouvernement Arnaud Montebourg. Le militant acharné contre l'avocat flamboyant. Cela promet un bel affrontement. Clemenceau et Jaurès en plus petits.

Sage, repenti

Autrefois, Manuel Valls était trop à droite. Trop dans la com’. Trop excité. Le voilà sage. Repenti. Il sait que ses convictions franches sur la laïcité lui ouvrent un espace —un trou de souris—, quand une partie de la gauche s’enfonce dans des accommodements raisonnables avec l’islam ou que François Fillon, à droite, fait le distinguo clair entre des religiosités dangereuses et les autres, parce qu’elles font partie du patrimoine culturel de la France.

«C’est maintenant ou jamais. Manuel ne doit plus parler comme un chef de gouvernement, mais comme un chef tout court», estime un de ses éditeurs chez Grasset, qui a publié ses discours. «Il doit inspirer, puiser dans son histoire personnelle pour démontrer qu’il n’est pas juste un apparatchik habile».

Quinqua du PS à l'allure de quadra, Manuel Valls fut maire d'Évry entre 2001 et 2012, et député de l'Essonne, un département sensible qu'il a garni de caméras pour faire baisser les trafics de drogue et la délinquance. Mais il fut avant tout un apparatchik habile qui navigua dans les rangs rocardiens dès l'âge de 17 ans, lorsqu'il adhère au MJS puis au syndicat Unef-ID lorsqu'il étudie l'histoire à l'Université Panthéon-Sorbonne, au centre Tolbiac. S'ensuit une carrière faite exclusivement dans les cabinets. Un parcours qui n'est sans doute pas étranger à sa capacité à encaisser les coups, lui qui s'adonne à la boxe amateur. Un symbole, encore un, pour démontrer son tempérament de puncheur, nerveux jusqu'aux tremblements. «La boxe est le moment où j'évacue la pression», glissait-il à GQ.

«Marqué»

«François Hollande est inaltérable», confie l'éditorialiste Michèle Cotta, qui voit le président de la République de temps à autres. «Quant à Manuel Valls, on dirait qu’il a perdu dix kilos... Il est marqué». Pour ne pas se laisser doubler, le Premier ministre est donc passé à l’offensive dans une interview au JDD, dimanche 27 novembre. Cette journée devait consacrer le triomphe de la droite qui désignait alors son candidat à la présidentielle: il a servi de marche-pied à une crise institutionnelle. Pire, une «crise de régime», juraient les plus pessimistes, ou les plus outranciers.

«J’ai des rapports de respect, d’amitié, et de loyauté avec le Président. Mais la loyauté n’exclut pas la franchise», souligne alors le Premier ministre. «Force est de constater qu’au cours de ces dernières semaines, le contexte a changé. La parution du livre de confidences a créé un profond désarroi à gauche. Comme chef de la majorité, ma responsabilité est donc de tenir compte de ce climat».

Pour Manuel Valls, même si cet événement n’est pas le seul déclencheur du renoncement de François Hollande, c’est un acte d’autorité. Les médias claironnent que le président de la République a pris sa décision à ce moment-là, mis dans un corner par celui qui lui était jusqu'ici fidèle. Le Premier ministre laisse dire. Il en profite. En réalité, même si les rapports étaient tendus depuis plusieurs mois, c'est l'impossibilité, pour François Hollande, de faire annuler cette primaire, qui l'a véritablement forcé à abdiquer. Mais la vérité importe moins que le symbole. Manuel Valls se réjouit ainsi qu'on le désigne par ce mot qu'il revendique: autorité. Une autorité dont il a souvent fait preuve durant le quinquennat.

L’homme a muté

Il n'a pas de majorité pour faire passer la loi Travail? Il décide, comme chef de la majorité, de passer par le 49-3, qui évite un vote mouvementé et à l'issue incertaine au Parlement. Et rappelle qu'il se met dans les pas de Michel Rocard en la matière, en oubliant que l'ancien Premier ministre avait alors une majorité... relative à l'Assemblée nationale.

A-t-il changé, l’homme d’Évry, qui s’est servi de «sa» ville pour lancer sa candidature devant un parterre d’habitants triés sur le volet qui donnait à l’image la furieuse allure surannée d’une pub Benetton? Pour ses proches, depuis ses 5% à la primaire de 2011, l’homme a muté: «À l'Intérieur et à Matignon, il a évidemment profondément mué dans l'exercice du pouvoir. Je le trouve transformé pour le meilleur», estime le député Carlos da Silva. Arrivé pour remplacer Jean-Marc Ayrault en mars 2014, débordé par les déclarations tonitruantes de ses ministres, Manuel Valls a pris place à Matignon sans aucun complexe.

Pendant 32 mois, il va donc faire du Valls, mélange de «parler vrai», de clivages et de ruptures

 

On lui demande de faire le ménage, de jouer au dur, de museler la parole gouvernementale? Il le fait. Lui qui a verrouillé la communication de Lionel Jospin au même poste sait où il met les pieds. Pendant 32 mois, il va donc faire du Valls, mélange de «parler vrai», de clivages et de ruptures.

Un exemple parmi d'autres, en octobre 2015. Manuel Valls se rend dans l'Isère, où des gens du voyage ont brûlé, bloqué et saccagé la gare SNCF, utilisant des palettes et des carcasses de voitures pour exiger la sortie de prison de deux hommes. Ambiance d'apocalypse. Le gouvernement est-il dépassé? Le Premier ministre intervient.

«Dans un monde en pleine transformation, face à des Etats-nations percutés de plein fouet par la mondialisation, les individus éprouvent un besoin de sécurité de plus en plus grand et ressentent un doute profond quant à la capacité des pouvoirs publics à agir dans l’intérêt de chacun», écrit-il sur Facebook, défendant la voie qui consiste à renforcer l'autorité. Il se désolidarise d'une gauche laxiste et d'une extrême-droite qui verse dans les postures et l'agitation.

Par la suite, il défend l'idée d'une loi sur l'interdiction du voile à l'université. Position minoritaire au PS et à gauche, qui l'accuse bien vite de dérives identitaires. Quel est son tort? D'avoir relié, depuis longtemps, la relégation sociale et le repli identitaire, tel que le politologue Laurent Bouvet l'a théorisé.

Manuel Valls a une obsession: ne pas devenir le François Fillon du PS

Le Monde

Les médias vont tellement vite. Présenté d'abord comme autoritaire, Manuel Valls va perdre un peu de ce crédit au fil des mois. Il est contesté par les Frondeurs —qui n'iront jamais jusqu'au clash ultime. Sa cote de popularité baisse, entraînée par celle du président de la République. On lui reconnaît tout de même une fermeté à toute épreuve. Les dérapages dans les manifestations de la Loi El Khomry le poussent à continuer sur cette ligne pour ne pas glisser dans le consensus mou. Ironie du sort, en avril 2016, Le Monde écrit sur lui une phrase assez savoureuse quand on connaît la suite des événements: «Manuel Valls a une obsession: ne pas devenir le François Fillon du PS».

Deux ans après la mort de Rémi Fraisse, ce militant écologiste tué sur la ZAD de Sivens, dans le Tarn, il n'hésite pas à tenir des propos forts sur Notre-Dame-des-Landes, où le chantier de l'aéroport alimente la division du gouvernement et les critiques sur l'impuissance de l'Etat à l'évacuer. «Sur place, il y a ces zadistes qui veulent créer les conditions d’un drame, qu’il y ait des victimes, des martyrs», pose-t-il sur France Inter en octobre 2016. Avant d'ajouter: «On ne se met pas en travers de l'autorité de l'Etat». Il cible les zadistes qui occupent la zone malgré la décision du référendum local contesté du 26 juin, par lequel 55% des électeurs de Loire-Atlantique ont «approuvé» le chantier. «Quand on aime la démocratie, quand on respecte le peuple, on respecte les décisions», souffle encore Manuel Valls. «C’est le peuple qui gouverne dans une démocratie et c’est lui qui s’est exprimé». Sa fermeté est sans faille. L'évacuation, elle, prend plus de temps que des déclarations fortes...

Deux défis majeurs

Bizarrement, lui dont la mère est suisse est souvent renvoyé à ses origines espagnoles et catalanes, pour mieux souligner à quel point il peut être colérique, autoritaire et intransigeant. Naturalisé français à l’âge de vingt ans, Manuel Valls a choisi la France. Il se veut garant des équilibres instables d'un pays tourmenté par la modernité. Il pense que l'autorité est le seul rempart au Front national, et sur ce sujet droite et gauche lui reconnaissent une légimité sans faille.

Il doit passer de l'homme qui tranche à celui qui rassemble

Gilles Finchelstein, Fondation Jean Jaurès

Il lui faudra maintenant répondre à deux défis majeurs: se présenter comme l'héritier d'un bilan d'un quinquennat désastreux tout en affichant sa singularité. Et rassembler son camp au-delà des éléments de langage dont ce roi de la com' est coutumier depuis vingt ans. «Il doit passer de l’homme qui tranche à celui qui rassemble», résume Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès. Toujours, Manuel Valls a fonctionné par coups. Quitte à se renier. Sur la TVA sociale, la fin des 35 heures, il s'est amendé. Il sait, au fond de lui, que le cycle qui a mené le PS au pouvoir avec François Mitterrand puis François Hollande est en train de se terminer.

En 2009 après les élections européennes, il s'était affiché dans un théâtre au milieu de ses partisans, plaisantant à peine en disant: «Ce serait normal que le maire d’Évry succède au maire de Neuilly».

Nicolas Sarkozy est aujourd'hui hors-jeu.

Le défi de Manuel Valls est maintenant de succéder à un... président de la République qui fut aussi l'ancien maire de Tulle.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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