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La France condamnée à l'échec scolaire

Des élèves de l'école primaire Paul Lapie à Bordeaux, le 1er septembre 2016 | MEHDI FEDOUACH / AFP

Des élèves de l'école primaire Paul Lapie à Bordeaux, le 1er septembre 2016 | MEHDI FEDOUACH / AFP

40% des élèves de milieux défavorisés sont en difficulté en France. C’est ce que nous apprenait (nous rappelait plutôt) le rapport Pisa 2015 ce mardi.

C’est l'une des statistiques qui me met en colère, comme toutes celle qui concernent les inégalités socio-scolaires. Des statistiques incroyablement et terriblement répétitives. Au rayon déprime nous avons aussi la baisse du niveau des élèves, ça c’était la semaine dernière avec Timms 2015 sur les maths en CM1 et en terminale scientifique. Quelques jours avant, nous avions pu prendre connaissance du niveau catastrophique des élèves de CM2 en orthographe. Presque 18 erreurs en moyenne dans une dictée de 67 mots, les CM2 de 1987 en faisaient eux, 10,6 en écrivant le même texte. 

Baisse du niveau et inégalités qui s’accroissent. Naître français aujourd’hui et, surtout, naître français et pauvre, c’est avoir potentiellement un moins bon niveau scolaire que ses parents: statistiquement 2% de chance de faire partie des 20% des meilleurs élèves si on fait partie d’un milieu défavorisé –3% en moyenne dans les pays testés par Pisa et davantage pour les pays les mieux classés.

La France condamnée à reproduire ses échecs?

Cela fait sept ans que je suis journaliste éducation et sept ans que j’écris que la France est championne des inégalités socio-scolaires. J’ai enseigné, j’ai eu devant moi des enfants, des enfants pauvres, dans mes classes, des enfants intelligents à qui manifestement on n’avait pas pu, collectivement enseigner les bases du français. Moi comprise.

La France est-elle condamnée à reproduire ses échecs en matière d’éducation? Sur le papier non. D’autres pays ont surmonté des échecs… L’Allemagne a progressé ces dernières années, la Finlande, avant de caracoler en tête du classement Pisa, avait un système scolaire élitiste et peu efficace. C’est ce que se plaisent à rappeler les experts de l’éducation de l’OCDE, Eric Charbonnier en tête, la réforme des systèmes éducatifs est possible. Et même rapidement. Certains pays ont réussi en une dizaine d’années.

Mais comment faire? Quand on lit et regarde les résultats publiés par l’OCDE, il est intéressant de constater qu’il n’y a pas qu’un seul modèle qui marche: l’école de Singapour n’est pas l’école finlandaise. Quant à l’Estonie, ses résultats sont étonnants (troisième dans ce classement), la Grande Bretagne obtient de meilleurs résultats en maths et en sciences et est moins inégalitaire que la France. Les points communs semblent être une attention soutenue à la formation des professeurs et à la lutte contre les inégalités.

Alors que se passe-t-il chez nous? Il s’en passe des choses pourtant et on ne peut pas dire que l’école ne soit pas réformée en France. Et ce même avant la «refondation» de 2012 et la réforme du collège (mise en place à la rentrée 2016). Et avant les nouveaux programmes de 2016, les précédents dataient de 2008: le «socle commun de connaissances, de compétences et de culture» et une grande loi d’orientation en 2005. Et je n’évoque là que les textes les plus connus.

Ce qui devrait nous interroger et interroger les responsables politiques, c’est à la fois le changement et l’incroyable continuité, ou du moins une perception d’inertie de l’école. Les historiens de l’école (Antoine Prost, Claude Lelièvre) interrogent en profondeur les conditions du changement et soulignent le paradoxe: des grandes réformes comme le collège unique (1975) ont été faites sous la droite et c’est encore une partie de la droite qui critique vivement cette idée aujourd’hui –on l'a encore entendu pendant les débats autour de la primaire à droite et du centre. François Fillon a plaidé pour un examen d’entrée au collège… Soit un retour en arrière de près de 41 ans! Voilà peut-être qui explique pourquoi quand je m’assois dans la classe de ma fille j’ai l’impression d’être dans une école encore plus ancienne que celle que j’ai moi-même fréquentée. 

Une incompétence collective

Le changement du système scolaire serait trop complexe pour nous, Français. J’ai bien peur qu’il s’agisse d’une incompétence collective. On a du mal, beaucoup de mal à savoir ce que l'on veut… comme si l’hésitation entre la tradition et l’innovation laissait l’école le cul entre deux chaises et beaucoup, beaucoup trop d’élèves sur le carreau.

Un exemple? Un livret de personnel compétences est institué en 2005… Mais il est venu s’ajouter au traditionnel carnet de notes. Outre sa complexité –il a été qualifié d’usine à cases– et le fait que les élèves ont eu un bulletin et un livret (et les profs beaucoup plus de travail), la version d’aujourd’hui, qui vient après plusieurs simplifications revient, si j’ai bien compris, à fusionner le livret et le bulletin. Résultat: l’ensemble est bien complexe.

Autre contradiction. Les ministres de l’Éducation répètent les uns après les autres que la lutte contre les inégalités est leur priorité. Soit. Mais alors, pourquoi le système d’affectation envoie-t-il les professeurs débutants dans les zones les plus difficiles? Les ministres répètent les uns après les autres que la lutte contre les inégalités et la difficulté est leur priorité (du coup je le répète aussi) mais les enseignants qui n’y sont pas préparés. Voici ce que me disait un professeur des écoles:

«On n'est pas formé à la difficulté scolaire, à la différenciation, à l'individualisation...»

 Dommage, quand on enseigne dans l’école française, c’est le problème numéro 1. La priorité au primaire est sans cesse réitérée mais des différences subsistent: en France, un élève d’école primaire coûte moins cher et un lycéen plus cher que dans la moyenne des pays de l’OCDE comme le rappelle l'ancien directeur de l’enseignement scolaire Jean-Paul Delahaye et ex-conseiller du ministre Vincent Peillon (PS) cité dans Libération:

«Nous dépensons 15 % de moins pour notre école primaire que les pays comparables au nôtre! A l’inverse, on consacre 30 % de plus pour le lycée, avec une multitude d’options qui coûtent cher.»

À qui la faute?

Le ou la ministre de l'Éducation est toujours tenu(e) responsable de tout tout le temps:

Comment ne pas saisir le ridicule d’une telle affirmation? Il y a toujours quelqu’un pour dire «bravo la gauche» ou «bravo la droite» alors que l’état de l’école s’apparente à une coproduction. En l’occurrence, avoir 15 ans en 2015, c’est tout de même avoir à la fois bénéficié et pâtit de réforme de droite. La responsabilité s’arrête-elle à l’Éducation nationale? Quels discours, inquiétudes, quel regard portons-nous sur l’école? 

Des parents qui sont en théorie pour la mixité socio-scolaire mais évitent le collège de leur quartier parce que «tu comprends j’ai pas envie d’aller dans le collège des cassos», vous en connaissez sûrement (et que leur dire?). Et aussi le traitement médiatique, malgré mon affection pour les langues anciennes, j’ai trouvé étonnant que le sujet polarise autant l’attention, alors que 3% des lycéens choisissent de faire du latin ou du grec. 40% des élèves sortent de l’école sans avoir les bases en mathématiques. 40%.

La recherche de la réussite à tout prix

Autre point. La démocratisation de la réussite. Oui pour le bac, de plus en plus de jeunes y accèdent et réussissent l’examen. En France, les élèves des filières générales ont réussi à 91,4%... 82% dans la filière pro. Mais l’accès aux études supérieures –dont le bac est pourtant la première marche des études– se fait sans cohérence avec la réussite à cet examen. Résultat: l'échec en licence est faramineux et stable dans la médiocrité (seuls 27,5 % des étudiants inscrits en première année à l’université en 2012-2013 ont décroché leur licence en 2015), et l’échec concerne surtout les étudiants issus des milieux populaires…

Autre exemple de contradictions et d’absurdité du système éducatif pour faire avancer les élèves: le redoublement est banni. Pourquoi pas? Car, statistiquement, il est coûteux et inutile, mais l’Éducation nationale ne propose RIEN à la place.

Enfin, nous vivions dans pays qui a tellement politisé les méthodes pédagogiques que l’adjectif pédagogique est devenu une insulte. On parle de «pédagogisme». Ou que la défense d’une méthode syllabique passe pour un truc de droite. Pourtant, l’art d’enseigner et le fait de penser qu’on peut progresser en la matière ne paraît pas a priori scandaleux. Non? Si? Chaque enseignant est-il censé tout réinventer tout seul? Continuer à enseigner de la même manière quoiqu’il arrive? Or, la formation continue semble être un facteur de réussite déterminant des systèmes scolaires et donc des élèves, le rapport Pisa le souligne encore.

On a les débats qu’on mérite, l’école qu’on mérite. Aucun enfant qui entre en maternelle, en CP, n’est responsable ni de l’inanité de nos débats sur l’école, ni du manque de volonté collective à changer les choses. Et cette volonté, ce n’est pas seulement celle ou non des ministres de l'Éducation, c’est celle de toute une société. Pour l’instant, tout se passe en France comme si on avait développé l’art de dire tout et son contraire sur l’école, entre pessimisme et mélange de solutions qui ne fonctionnent pas à force d’être juxtaposées, mollement mises en place et appliquées avec difficulté.

Pour changer l’école, et rendre notre système éducatif plus efficace et plus juste, il faudrait établir un consensus social et politique. Avec pour objectif de vouloir vraiment faire réussir davantage d'enfants, mais aussi de trouver les moyens d'y parvenir au sein même de notre belle école. Je ne le vois pas venir pour l'instant. J’aimerais, à l’instar de beaucoup d’observateurs politiques, me planter lourdement.

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