France

Remaniement: les menaces se sont-elles adoucies au point de démobiliser les professionnels?

Philippe Boggio, mis à jour le 07.12.2016 à 12 h 37

Manuel Valls et Bernard Cazeneuve sont les principaux artisans de l’instauration et surtout de la prolongation de l’État d’urgence, si dangereux à manier. Or l’un s’en va, l’autre est déplacé.

Manuel Valls et Bernard Cazeneuve à Paris, le 6 décembre 2016, après la démission de Valls au poste de premier ministre et la nomination de son successeur. 
Lionel BONAVENTURE / AFP

Manuel Valls et Bernard Cazeneuve à Paris, le 6 décembre 2016, après la démission de Valls au poste de premier ministre et la nomination de son successeur. Lionel BONAVENTURE / AFP

L'aspect branquignolesque de l’opération n’est pas passé tout à fait inaperçu, c’est déjà ça. Il s’est trouvé quelqu’un pour le relever: «ça vous a quand même un petit côté IVème République», a noté un élu devant le spectacle de l’étonnant remaniement ministériel de la semaine. Un petit côté opérette aussi, de jeu de rôles pour enfants imitant les grandes personnes.

Bernard Le Roux, le président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale, rejoignant le ministère de l’intérieur en remplacement de Bernard Cazeneuve, lequel a été appelé par le chef de l’Etat à devenir le nouveau premier ministre du quinquennat, après Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls. Tout ça parce que ce dernier a entrepris d’aller gagner les primaires du PS et de sauver la gauche, et que, bien sûr, on ne peut tenir deux fers au feu, Matignon et une campagne en vue de la présidentielle de 2017. Ne pas l’avoir compris n’a pas porté chance à Jacques Chirac, en 1988, ou à Lionel Jospin, en 2002.

Alors, Manuel Valls est parti, sans attendre, au lendemain même de sa déclaration de candidature. Bernard Cazeneuve a quitté son bureau de la place Beauvau pour la rue de Grenelle dans le même mouvement, et Bernard Le Roux a rassemblé ses crayons, et éteint la lumière de son bureau, au parlement. Les passations de pouvoir se sont succédées, dans les traditionnelles amabilités de perron, enlevées, un peu précipitées, peut-être, mais tous nos hommes politiques connaissent le rituel par cœur. Le baptême du feu pour Bernard Cazeneuve tombait le lendemain, 7 décembre: le conseil des ministres, qu’on n’allait pas déplacer. Au même pas de charge, à venir, le discours de politique générale du premier ministre devant l’Assemblée. S’en étonner, rappeler qu’un discours de politique générale est en principe une déclaration fondatrice, et qu’on imaginerait volontiers qu’elle se mûrit, nous vaut, en cette drôle de semaine, des réactions d’un cynisme désopilant.

Le drame des «affaires courantes»

Le quinquennat tire à sa fin, entend-on, politiquement, il est même déjà clos, puisque François Hollande a été contraint de renoncer à briguer un second mandat. Aussi Cazeneuve n’est-il là, et donc Le Roux avec lui, que pour «expédier les affaires courantes».

Il reste pourtant cinq mois pour faire un quinquennat plein. La moitié presque de la cinquième année. Soit un dixième du temps total alloué à une œuvre humaine vouée au bien commun, à l’ombre de la République. Mais il a été décrété, par la tradition, par le chœur médiatico-politique, que l’heure n’est plus qu’à l’expédition des affaires courantes. Formule glaçante mais juste: telle était bien, ces deux jours-ci, l’impression qui ressortait de cette ronde de cabinet, à la suivre à travers les prises de direct télé. L’important est Manuel Valls, son avenir, le nôtre, après François Fillon, son avenir, le nôtre. Le prochain mois de mai. Les jeux et les joutes de la présidentielle. Du sang, des larmes et de l’audience!

La disparition du réel derrière la politique

L’autre dispositif, la permanence des affaires publiques, a paru être devenu soudain désuet, cette semaine. Comme une obligation institutionnelle encombrante. Un vieux machin pas rigolo. Mais il y a encore quelques semaines, ces noms, Valls, Cazeneuve, nous étaient donnés pour ceux des meilleurs garants contre les dangers de l’heure; et ceux qui les portent comme premiers défenseurs de la citadelle France assiégée. Même s’il est évident que le nouveau premier ministre gardera un œil sur les affaires de la place Beauvau, c’est du meilleur spécialiste de la lutte contre le terrorisme dont le président vient d’alourdir la tâche. Celui qui a peut-être réussi, à force de patience et de temps, à comprendre et à corriger «la guerre des services», dans les marais du renseignement, et à rendre nos armées de l’ombre plus afficaces.

Manuel Valls et lui sont les principaux artisans de l’instauration et surtout de la prolongation de l’Etat d’urgence, temps d’exception de la vie démocratique, si dangereux à manier –qui doit encore être  prorogé jusqu’à l’élection présidentielle. Or l’un s’en va, l’autre est déplacé. Les dangers qui menacent le pays se sont-ils adoucis au point de démobiliser les professionnels? Bernard Cazeneuve a passé une bonne partie de son automne à répartir sur tout le territoire les 6.000 réfugiés de Calais en évitant les coups de sang des élus et des citoyens hostiles à la mise à l’abri des migrants. Est-on certain que les extrémistes aient renoncé à jeter de l’huile sur le feu de nos débats publics, pendant la campagne présidentielle? Et Notre-Dame-des-Landes, plus de provocations à redouter?

Air connu, sous la Vème République: l’impatience du lendemain submerge le présent. Le temps électoral inverse les priorités

Air connu, sous la Vème République: l’impatience du lendemain submerge le présent. Le temps électoral inverse les priorités. Il gomme les erreurs, du point de vue des sortants, ou les outrancie, du point de vue de ceux qui prétendent leur succéder. Mais il est difficile de conserver, en ces périodes, un regard objectif sur la réalité. Heureusement, Jean Yves Le Drian, le ministre de la Défense, ne fait pas partie du remaniement, et François Hollande a acquis malgré lui une forte expérience du tragique pendant son quinquennat. Sinon c’était la face toute entière que la France oppose à l’adversité, ces dernières années, qu’on jetait entre «affaires courantes» et agitation pré-présidentielle. Alors que les Français n’ont cessé de le répéter: avec les inquiétudes liées à l’emploi, les peurs et les deuils, produits par le contexte de violences et de menaces inégalitaires, ont été largement au cœur de leur fort sentiment d’insécurité.

Et tout cela s’allégerait d’un coup, serait niable, mieux: n’aurait jamais existé, parce que, de primaires en campagne présidentielle, le pays devrait se vouer au show survolté, au concours d’exhibitionnisme, qu’est devenu le temps électoral? Il reste à souhaiter maintenant que la réalité, narquoise, ne cherche pas à se venger d’une telle nonchalance.

Philippe Boggio
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