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Pourquoi certains sourires vous font flipper

Daphnée Leportois, mis à jour le 10.12.2016 à 11 h 18

Pas besoin qu’un sourire soit diabolique pour vous mettre mal à l’aise.

Clown | Eric Sonstroem via Flickr CC License by

Clown | Eric Sonstroem via Flickr CC License by

Imaginez-vous dans le métro un matin de semaine à l’heure de pointe. À un moment, ça dégénère: deux personnes s’interpellent. L’une voudrait prendre la prochaine sortie, l’autre lui répond: «Ça sert à rien de pousser, je vais descendre aussi.» Témoin silencieux et désabusé de ces échanges incivils, votre regard croise celui d’un autre «usager». Vous vous souriez.

«Sourire chez l’humain est un signal interculturel qui, dans une perspective néodarwinienne, est une fonction adaptative; sourire revient à donner un signal d’approche, d’apaisement, afin d’induire un renforcement du lien social», explique le professeur Didier Grandjean, directeur du groupe de recherche Neuroscience de l’émotion et dynamiques affectives de l’université de Genève.

Sauf que, parfois, le sourire qui se dessine sur les lèvres d’autrui ne traduit aucune connivence et ne vous met ni en joie ni en sympathie: il vous fait peur, vous met mal à l’aise. Et pas seulement parce que l’autrui en question a un sale air de Jack Nicholson sur l’affiche de Shining.

Avant d’avoir une fonction de communication, le sourire est «lié à des choses anciennes sur le plan phylogénétique; par exemple, un nourrisson va produire une expression de type sourire quand il goûtera une saveur sucrée, ce qui provient de la satisfaction d’un besoin de sucre de l’organisme» et traduit un plaisir certain, poursuit le spécialiste des mécanismes cérébraux impliqués par les processus émotionnels.

Vrai sourire et sourire de façade

Reste que, dans le cerveau, ce ne sont pas les mêmes zones qui s’activent quand vous souriez spontanément et quand vous souriez sur commande (après le ridicule «Cheese» précédant une photo groupée) ou volontairement (pour accompagner un «Je peux vous aider?» à l’entrée d’un magasin ou un «Et pour vous, qu’est-ce que ce sera?» à la terrasse d’un bar).

La preuve: les personnes qui ont des lésions des noyaux gris centraux vont sourire lorsqu’on leur raconte une blague mais en seront incapables si on le leur demande. La différence visuelle entre le sourire social et le sourire authentique, dit de Duchenne, n’est pas tant le degré d’ouverture des lèvres ou la découverte des dents que la contraction des muscles entourant les yeux (orbicularis oculi). En bref, quand on sourit pour de vrai, on sourit aussi avec les yeux et pas seulement avec les zygomatiques. Bon, ça, c’est la production du sourire. Et s’il est important de l’évoquer c’est parce que ça a une influence sur la réception de ce sourire par ceux qui le voient.

«Percevoir le sourire chez autrui active des régions motrices liées au sourire», évoque le professeur Grandjean. Ne croyez pas que ça signifie que le sourire est aussi contagieux que le bâillement. «Si on mesure les zygomaticus avec des électrodes, on va percevoir une toute petite augmentation, pas forcément visible par autrui mais qui concourt à mieux se représenter l’état mental de l’autre.»

Et c’est là que la différence entre sourire véritable et sourire de façade entre en compte: «Les gens vont trouver plus authentique un visage qui sourit avec des pattes d’oie vers les yeux, cette vision activera davantage les régions périphériques musculaires associées au sourire.» En gros, vous savez distinguer inconsciemment un vrai sourire d’un faux. Et c’est, entre autres, pour ça que certains sourires (faussés) peuvent vous mettre mal à l’aise, par leur côté artificiel, voire déshumanisé.

Apprentissage social

Le sourire est ambivalent, il peut être moqueur et perçu comme une insulte, arrogant et aller de pair avec le ricanement, voire carnassier

Michel Fize, sociologue

Mais ce n’est pas tout. «Certaines personnes ont tendance à surinterpréter un sourire anodin en termes de moquerie», glisse le spécialiste des émotions. Suivant la théorie de l’attachement, les individus sont dits «sécures» (ils ont des interactions positives et confiantes avec autrui), «anxieux» (ils ont peur du rejet et recherchent un fort niveau d’approbation à leurs faits et gestes) ou «évitants» (ils sont détachés des relations avec les autres et ont tendance à voir avec suspicion leurs manifestations émotives). Or, le style d’attachement des personnes influence la perception des expressions faciales et émotionnelles, y compris au niveau cérébral.

Lorsqu’on montre un visage souriant à quelqu’un, son amygdale ne s’activera pas plus que face à un visage neutre (alors qu’elle s’active confrontée à un visage exprimant la peur), détaille le professeur Grandjean… sauf pour les personnes plus «extraverties», qui ont une «saillance sociale» et s’avèrent davantage «sensibles à cet aspect de “reward social”» qu’est le sourire. Votre vision du sourire d’autrui dépend donc aussi en partie de votre personnalité.

Et il ne faudrait pas oublier le contexte dans lequel ce sourire apparaît. Si la personne qui sourit esquisse ce mouvement des lèvres et ce plissement des yeux alors que vous venez de perdre à un jeu et qu’elle fait partie de l’équipe adverse, forcément, ce sourire ne sera pas perçu de la même façon que si c’est un de vos coéquipiers qui exprime sa joie de vous avoir vu remporter le point. Idem si un inconnu se met à vous sourire sans raison particulière: son mode de communication sera douteux parce que non approprié. «La représentation dans l’interaction de la signification du sourire est un fort apprentissage social», pointe le professeur Grandjean.

«Le sourire est ambivalent, il peut être moqueur et perçu comme une insulte, arrogant et aller de pair avec le ricanement, voire carnassier, ajoute le sociologue Michel Fize, notamment auteur de Faites l’humour, pas la gueule –La fonction sociale du rire (Éd. de l’Homme, 2010). Spontanément, le sourire a quelque chose de rassurant, il invite au dialogue et au partage mais il peut aussi dissimuler des intentions malveillantes.»

Clowns maléfiques

Et si on dit sourire malveillant, vous aurez aussitôt tendance à penser… au clown et à sa bouche grimée démesurée. Preuve qu’il s’agit aussi d’un apprentissage culturel –et que ce n’est pas pour rien que la perception d’un sourire varie suivant l’aire géographique.

«Si vous n’êtes pas hyper souriant aux États-Unis, cela devient bizarre; à l’inverse, en Asie, ce type de comportement devient inadéquat», image Didier Grandjean. Comme le souligne le chercheur au Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine Patrick Peccatte, auteur de l’article «Les origines des clowns agressifs dans la culture populaire», le maquillage ou le masque du clown renforce cet aspect sympa-au-premier-abord-mais-qui-sait-ce-qu’il-se-cache-derrière; et son rictus figé, comme celui du Joker de Batman, accentue le malaise par sa difformité mais aussi son caractère inadapté, vu qu’il sourit en toutes circonstances.

«La figure des clowns maléfiques a imprégné nos imaginaires et a participé sinon à générer du moins à accentuer la suspicion qu’on peut avoir vis-à-vis d’un sourire.»

Vous pouvez donc remercier Stephen King la prochaine fois qu’un sourire vous mettra mal à l’aise.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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