Parents & enfants

Les cures de repos pour mères épuisées, nouvelles sectes new-age

Nadia Daam, mis à jour le 07.12.2016 à 13 h 45

Les mamans surmenées sont invitées à ressasser leurs problèmes en buvant du thé.

Repos | Visit Finger Lakes via Flickr CC License by

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Osons l'expression toute faite: c'est le revers de la médaille. Il est finalement logique que la culture qui a inventé et inoculé au reste du monde les Motherhood challenge (consistant à s'autoproclamer «supermaman») ou les publicités larmoyantes dans lesquelles des mères torchent vaillamment les fesses de leur graines de champions soit aussi celle qui a décrété que ces mères épuisées par tant de défis méritent bien d'être mises au repos.

Les mamans américaines débordées (et fortunées) peuvent en effet désormais jouir des multiples cures de repos et retraites spirituelles mises à leur disposition depuis une petite décennie.

Mama need a refill, Power of moms, Time for moms sont les petits noms un brin angoissant de ces séjours organisés, le temps d'un week-end voire d'une semaine complète, de conférences ou autres e-retraites qui promettent de se ressourcer de chez soi, derrière son écran. Le Washington Post a consacré un article plutôt enthousiaste à cette tendance; en tout cas, en ce qui concerne les mères d'enfants souffrant de troubles et pathologies, qui, en effet, peuvent légitimement prétendre à un peu de repos.

Près de 100 dollars la retraite virtuelle

L'article cite ainsi plusieurs cas de mères d'enfants hyperactifs qui semblent avoir trouvé leur salut dans ces cures. Il faut dire qu'un enfant américain sur dix souffrirait de troubles de l'attentation avec hyperactivité (souvent dignostiqués à la va-vite) et que l'épuisement de leur mères représente une sacré manne pour les organisatrices de ces retraites. Oui, «mères» et «organisatrices», car nous pénétrons là dans un univers exclusivement féminin, à mi-chemin entre le gynécée, la secte et le cours collectif de yoga ashtanga.

Et ces retraites ne s'adressent pas exclusivement aux mères d'enfants compliqués mais draguent bien toutes les mères se considérant comme surmenées, stressées, peu épanouies. C'est-à-dire la quasi totalité d'entre elles. À condition, bien sûr, qu'elles puissent s'acquitter des honoraires: il faudra débourser 97 dollars pour une retraite virtuelle sur le site Power of Moms (comprendre: regarder des videos), et 1.250 dollars pour une cure de deux jours. Les plus désargentées (et les moins naives) devront se contenter de compulser avidemment les conseils distillés sur les sites idoines: comment s'en remettre à Dieu, faire de l'exercice pour être en forme, s'organiser pour les fêtes de Noël. Le contenu des retraites elles-même est également assez édifiant: il s'agit d'un savant mélange de spiritualité, yoga, conférence-débat sur la maternité, le tout arrosé de Chai tea latte.

Oui. Ça sent l'arnaque. S'il n'est pas forcément question d'accuser les organisatrices de vouloir faire leur beurre sur l'épuisement des femmes (encore que), il est difficile de ne pas voir dans le procédé une savante tentative de faire avaler un gloubi-boulga vaguement new-age sous-couvert d'entraide. Sans compter que la dimension marketing est tout de même bien présente tant dans les tarifs que dans les e-shops accolés aux sites de toutes ces retraites pour mère qui regorgent de mug, T-shirt et autres calendriers. Cela ressemble ni plus ni moins de la suite logique du coaching pour parents dont l'inanité a déjà été décriée.

Ce système suppose implicitement que seules d'autres mères peuvent comprendre les difficultés et la fatigue d'une mère. C'est le sempiternel «t'as pas d'enfant, tu peux pas savoir»

Desperate Housewives

Mais au-delà de l'aspect piège à cons, le problème principal dans les retraites, c'est qu'elles pratiquent l'entre-soi. Il s'agit de convier des femmes épuisées par leur statut et leur rôle de maman à se retrouver avec d'autres femmes épuisées par leur statut et leur rôle de maman pour causer: épuisement dû au statut et au rôle de maman. C'est un peu comme si l'on invitait une personne en burn-out à se soigner en partageant un repas avec ses collègues à la cantine de la boîte.

Alors que les femmes qui osent dire qu'elles n'en peuvent plus n'aspirent souvent qu'à échapper à leur quotidien de mère et rêvent parfois de parler d'autre chose que de couches et de mauvaises notes du petit dernier, on leur propose ici de ressasser toutes ces thématiques jusqu'à la nausée. Cela revient donc à les enfermer encore davantage dans leur identité de mère et donc à les ostraciser. Les mères qui ont besoin de se plaindre ne pourraient donc le faire qu'entre elles, sur des forum dédiés ou dans des salons de thé peuplés d'autres mères pour n'évoquer que des sujets liés à la maternité. Bienvenue à Wisteria Lane, ce quartier endogame et compassé de la série Desperate Housewives. Cela entérine l'idée qu'il y aurait un club de mamans d'un côté, voire une secte qui a ses propres codes et préoccupations, et le reste du monde de l'autre.

Ce système suppose implicitement que seules d'autres mères peuvent comprendre les difficultés et la fatigue d'une mère. C'est le sempiternel «t'as pas d'enfant, tu peux pas savoir». Comme si les mères n'auraient pas à apprendre de femmes qui n'ont pas d'enfants et ne tireraient aucun bénéfice à partager des moments avec elles. Au «c'est des affaires de bonne femme» succède donc le pas moins méprisant «c'est des affaires de mamans».

Un peu de VO-LON-TÉ

Ensuite, ces retraites pour mamans trimballent de façon très pernicieuse l'idée que si des mères se sentent fatiguées, dépassées ou mal considérées, elles sont les seules à pouvoir y remédier. Ce ne serait pas la faute de l'inégale répartition des taches ménagères et soins apportés aux enfants, ni les pertes financières que subissent les mères à l'arrivée d'un enfant, ni le diktat de la mère parfaite, ni parce qu'il arrive aux enfants d'être archi-pénibles. Mais parce que ces mères sont désorganisées et fragiles et qu'elles méritent donc de se mettre au vert pour y remédier.

Ainsi, pour apprendre aux mères à etre plus sereine et attentive, le site Mama need a refill conseille de toujours respirer avant de parler et de se demander «ai-je vraiment besoin de dire ça» pour finalement «parler moins et écouter plus». De bien fermer sa gueule, donc. Comme le remarque Elissa Strauss sur Slate.com, le site Happy mama tente lui de refourguer un T-shirt «Choose joy». Parce que le bonheur et l'équilibre quand on est mère, c'est la VO-LON-TÉ.

Quand on s'adresse aux femmes, cela doit se faire dans l'émotion et la compassion. Comme si leur problèmes n'étaient pas réels, mais le résultat d'une hyperémotivité hormonale

J'ai bien cherché, aucun de ces stages, retraites ou quelques soient le nom qu'on leur donne, ne dispense des conseils pour faire valoir ses droits en temps que mère salariée ou entrepreneure ou pour imposer au conjoint une meilleure répartition des tâches. On médite, on fait du yoga, on écoute la conférence d'une «coach certifiée». Mais on ne va surtout pas cherché à lutter de façon pratique contre la discrimination ou chercher de responsabilité du côté des pères, qui, étrangement, n'ont pas droit à des cures de repos entre papas.

Pragmatique?

Nul doute que si de tels dispositifs étaient destinés aux hommes, ils seraient bien plus pragmatiques. Mais visiblement, quand on s'adresse aux femmes, cela doit se faire dans l'émotion et la compassion. Comme si leur problèmes n'étaient pas bien réels, mais le résultat d'une hyperémotivité hormonale et un peu capricieuse à soigner à gros coups de bains chauds, de conseils feng-shui et de salutations au soleil.

Si, pour l'instant, l'épidémie de cures pour mamans ne semble pas avoir gagné l'Europe, ne crions pas victoire trop vite, car tous les ingrédients sont déjà là. Le club très privé des mamans sévit déjà outrageusement sur nos internets à nous, la presse féminine encourage les femmes à «faire un break» «pieds nus, en pleine nature» et en gobant des graines de chia; et nous adoptons le même petit ton imbécile quand on conseille aux femmes stressées par leur vie professionnelle de «rire» ou d'«observer la nature». La première française qui crée le nom de domaine curepoursupermamans.com a perdu.

Nadia Daam
Nadia Daam (191 articles)
Journaliste
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