Monde

Matteo Renzi, victime collatérale de la politique de l'Union européenne

Fabien Escalona, mis à jour le 06.12.2016 à 12 h 59

Renzi n’a pas changé l’UE, et son pays est resté prisonnier d’une zone monétaire peu dynamique. Comme d’autres chefs de gouvernement, il paie le poids croissant de l’intégration européenne dans les enjeux intérieurs, et la difficulté à peser sur son cours.

Matteo Renzi et François Hollande en septembre 2016 I ARIS MESSINIS / AFP

Matteo Renzi et François Hollande en septembre 2016 I ARIS MESSINIS / AFP

Il y a deux ans, après avoir pris la tête du Parti Démocrate (PD) et du gouvernement italien, puis connu un large succès aux élections européennes, Renzi pouvait se rêver comme le nouveau leader d’un centre-gauche réinventé. Même s’il est encore jeune, son échec de dimanche dernier pourrait cependant l’empêcher d’exercer la même influence que d’illustres figures envers lesquelles il n’a pas caché son admiration, comme Bill Clinton ou Tony Blair.

Dans la foulée du renoncement de François Hollande, la défaite de Renzi semble bien sonner le chant du cygne de l’ère sociale-libérale. Mais elle témoigne aussi des difficultés de tous les exécutifs des États les moins bien placés dans la hiérarchie officieuse entre les membres de l’Union européenne (UE).

Assurément, son geste premier de personnaliser le scrutin s’est révélé être une erreur. Des chercheurs ont pu montrer que si des dispositions de son projet institutionnel recueillaient des niveaux de soutien importants parmi les enquêtés, leur association à l’exécutif avait un effet repoussoir. Bien sûr, Renzi a payé de la sorte des choix controversés mais dont il était convaincu, par exemple, une réforme du marché du travail au cours de laquelle il aura humilié les syndicats. En même temps, sans que ses responsabilités soient à négliger, il faut reconnaître que son bilan et son action n’ont pas été favorisés par le cadre européen.

L’économie italienne handicapée par une zone euro contraignante et stagnante

Il est désormais largement admis que l’économie italienne figure parmi les «perdants» de la zone euro, ceux qui sont appelés à s’ajuster par l’austérité salariale et budgétaire, alors que l’investissement productif fait défaut. Déjà dans les années 1990, les cabinets de centre-gauche avaient mené des politiques restrictives pour atteindre les critères de convergence de la monnaie unique. Depuis, l’Italie est restée piégée dans une croissance faible et une dette nettement supérieure à 100% de sa richesse annuelle.

S’appuyant sur la crise des dettes souveraines au tournant des années 2010, les autorités européennes ont encore accru leur pression sur la maîtrise des dépenses publiques et le lancement de «réformes structurelles» néolibérales. Dans le même temps, l’austérité générale promue par la Commission et les pays les plus compétitifs n’a pas offert de débouchés intra-européens à l’économie italienne, dont les partenaires commerciaux connaissent en effet une relative stagnation.

Par ailleurs, tout récemment, ce n’est que grâce à un montage complexe que le pays a échappé à l’application des nouvelles règles de l’Union bancaire, qui pourraient se révéler socialement dévastatrices. Selon ces règles, l’apurement des créances douteuses des établissements financiers pèserait en effet sur de nombreux ménages modestes, dont une partie de l’épargne est placée en dettes bancaires. Malgré cet arrangement de dernière minute, cette épée de Damoclès n’est pas levée et ne risque pas de l’être, en raison notamment de l’intransigeance de l’exécutif allemand.

Budgets publics, banques, marché du travail: l’UE exerce une pression sur l’économie italienne qui va dans le sens de potions amères pour la population, plutôt que d’espoirs de relance durable de l’activité. Quelque indicateur que l’on choisisse pour le constater –chômage de longue durée, travail à temps partiel, évolution du salaire réel, évolution du PIB par habitant, etc.–, ces dernières années ont en tout cas été celles d’une dégradation sociale manifeste, à laquelle l’intégration européenne n’a apporté aucune réponse convaincante. La démographie de la péninsule témoigne cruellement de l’état de la société: les actifs diplômés fuient le pays, tandis que la mortalité s’est envolée en partie à cause du renoncement aux soins de personnes âgées paupérisées.

Renzi pas plus que ses prédécesseurs ou homologues n’est parvenu à obtenir un niveau de solidarité plus grand envers les États méridionaux

Dans le même temps, le regard des Italiens sur l’UE est devenu plus négatif. Le score toujours élevé (58%) d’opinions positives sur l’intégration européenne a reculé de presque vingt points par rapport à 2008, d’après le Pew Research Center. Deux grands enjeux ont concentré l’ire des Italiens à l’égard des autorités communautaires: la gestion des dossiers économiques (désapprouvée à 68%) et celle du dossier des réfugiés (désapprouvée à 77%). Sans surprise, les autres peuples d’Europe du Sud, au premier rang desquels le peuple grec, les rejoignent dans cette appréciation négative. Or, sur ces deux sujets, Renzi pas plus que ses prédécesseurs ou homologues n’est parvenu à obtenir un niveau de solidarité plus grand envers les États méridionaux.

La hiérarchie implicite des États dans l’Union européenne

Il n’a certes pas été inactif, ayant même osé quelques coups d’éclat: avoir rebaptisé le pacte de stabilité en «pacte de stupidité» il y a déjà deux ans, ou avoir exprimé ouvertement sa déception à l’égard d’Angela Merkel et François Hollande au sommet de Bratislava en septembre dernier… Mais depuis plusieurs années que les crises s’accumulent en UE, c’est le bloc d’alliances autour de l’Allemagne qui impose ses préférences, ou lie ses propres concessions à des conditions draconiennes. Et à chaque fois, ce sont les dirigeants des États membres les plus faibles qui en ont fait les frais.

En Grèce, le système partisan en a été bouleversé, les dirigeants les plus dociles envers l’UE ayant été lourdement pénalisés dans les urnes. Tsipras, l’actuel Premier ministre qui a rendu les armes à son tour, s’est certes maintenu au pouvoir grâce à ses velléités de résistance. Cependant, les intentions de vote pour Syriza sont sur un pente descendante, et l’aspiration à être à l’avant-garde d’une gauche anti-austérité sur le Vieux continent a été brisée.

En Espagne et au Portugal, tous les exécutifs en place au moment de la crise ont été sanctionnés, là encore pour des raisons auxquelles l’UE n’était pas étrangère. Quant à la France, si les facteurs intérieurs comptent beaucoup dans l’échec de François Hollande, il ne faut pas négliger que la consolidation budgétaire obstinée et les lois les plus impopulaires sur le marché du travail doivent beaucoup à la préoccupation gouvernementale de coller aux exigences de Bruxelles.   

À l’instar d’autres exécutifs nationaux, particulièrement dans les «maillons faibles» de la zone euro, Renzi a donc vu son action entravée par une intégration européenne qui pèse de plus en plus sur la politique intérieure, sans qu’elle puisse être maîtrisée par ceux qui en paient les conséquences les plus lourdes. Cela traduit une mutation fondamentale du système politique européen, récemment mise en évidence par Philipp Genschel et Markus Jachtenfuchs.

Ces deux politistes ont remarqué que depuis les années 1990, l’intégration européenne a de plus en plus concerné les fonctions-clés des États nations: affaires monétaires, gestion des frontières et de la politique migratoire, politique de défense et diplomatie… Les crises accumulées depuis 2008 n’ont d’ailleurs fait que conforter cette tendance.

Renzi aura été aspiré dans les sables mouvants d’une mécanique communautaire incontournable pour gouverner efficacement

Le système communautaire sécrète sa propre instabilité

Il se trouve que la dévolution ou le partage de souveraineté sur ces fonctions-clés sont beaucoup plus visibles pour les peuples. De plus, ces processus mettent en jeu des préférences collectives enracinées sur la longue durée. Par conséquent, plus l’intégration avance, plus elle nourrit les conflits entre pays (et à l’intérieur d’entre eux, les conflits entre pro- et anti-intégration). Dans certains cas, les États membres choisissent d’ailleurs de ne pas exposer le noyau de leur souveraineté à l’intégration, afin de ménager ces préférences collectives forgées au fil du temps.

Le problème des cas comme celui de l’Italie, c’est que l’intégration est allée déjà très loin, si bien qu’il est très coûteux d’imaginer revenir en arrière. Or, sous la pression des autres États plus puissants et des autorités communautaires, cette intégration heurte de plus en plus les intérêts, préférences et aspirations des citoyens. Leurs dirigeants, trop faibles pour se faire entendre ou se coordonner à l’échelle de l’UE, ne peuvent alors que tempêter dans le vide, forcés de décevoir les attentes de leurs électeurs.

Comme d’autres, Renzi aura été aspiré dans les sables mouvants d’une mécanique communautaire incontournable pour gouverner efficacement, mais singulièrement difficile à modifier en faveur des États ayant besoin de moins d’austérité et de plus de solidarité. Tout autant que du glas de l’ère sociale-libérale, les sources de l’impopularité de Renzi témoignent donc d’une évolution de l’UE particulièrement défavorable aux États subalternes de cette construction institutionnelle. L’UE sécrète ainsi, par son propre fonctionnement, une instabilité qui frappe ses membres les plus faibles, avant de l’atteindre par ricochet.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (40 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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