France

Valls, la moins destructrice des solutions pour ce pays?

Claude Askolovitch, mis à jour le 06.12.2016 à 12 h 01

C’est ce qu’il dit. Parce que François Fillon voudrait nous faire travailler jusqu’à soixante-dix ans, et que Marine Le Pen nous ôterait du monde...

Manuel Valls et François Hollande, le 11 août 2016 I PATRICK KOVARIK / AFP

Manuel Valls et François Hollande, le 11 août 2016 I PATRICK KOVARIK / AFP

J’ai trouvé passionnante la déclaration de candidature de Manuel Valls. L’autre, la première. C’était le 29 juin 2009, quand un homme de 46 ans, dans un petit théâtre parisien, le théâtre Michel, osait un très long discours, politique et idéologique, sur l’obsolescence des anciennes lectures de la gauche, et proposait à son camp une autre ambition. On peut trouver des extraits vidéo de ce discours sur le web, mais aussi le texte intégral. Valls disait ceci. 

«L’horizon historique de la gauche n’est donc plus la marche collective vers le bonheur universel; c’est le foisonnement des chemins vers l’autonomie individuelle. Trop longtemps, la gauche s’est plue à considérer l’individu comme un majeur sous tutelle. En bonne “avant-garde éclairée“, elle pensait devoir assumer seule l’émancipation des masses laborieuses. Constatant son impuissance à changer radicalement la société pour effacer les inégalités, la gauche a sombré dans le pessimisme et réduit sa conception du progrès au sauvetage de ses conquêtes ou à la gestion gouvernementale. Il nous faut désormais, mes chers amis, défendre une vision plus ouverte des transformations sociales.»

À relire, au sortir de la gestion gouvernementale. 

En 2009, Valls résumait sa tentative d’un slogan: «À gauche, besoin d’optimisme». Il en fallait, pour croire que la complexité était un chemin vers le pouvoir. Lundi 5 décembre, à Evry, il a affirmé la France et ses paysages mentaux qu’il défendra devant Poutine, Erdogan, Trump, Bruxelles, et un modèle social qu’il protègera de Fillon, et une élection qu’il défendra des sondages. Son nouveau slogan a le charme entêtant d’un VRP consensuel: «Faire gagner tout ce qui nous ressemble»

Il est un homme du collectif qui a toujours refusé «la tentation de l'individualisme». Évidemment, il a parlé du terrorisme. Tout ceci donne la mesure du temps. Quand un homme change, il n’est pas qu’une lecture. Valls, qui prétend nous incarner, vaut mieux que des nostalgies.

Le terrorisme ne l’a pas changé

Si un politique est un homme, ce qu’il a vécu le détermine. Valls qui prônait l’autonomie des individus est ce ministre de l’Intérieur puis Premier ministre qui a revendiqué la norme et l’autorité, un ordre supérieur venu d’en haut qui s’imposerait à la société et aux citoyens, pour les protéger, d’eux-mêmes, des casseurs, de l’intégrisme, du terrorisme, de la mort? Ce primat de la norme a obscurci la revendication libérale. C’est l’impasse des gauches émancipatrices, quand le pouvoir et le danger les saisissent. La contradiction n’est pas résolue. Si on a du temps à perdre, on pourra trouver dans le livre (décevant, inabouti) et les discours (complexes, plus osés) d’Emmanuel Macron, des arguments jumeaux de ceux de Valls, en 2009. Macron conserve cet optimisme des modernes, qui est, chez Valls, une aspiration amoindrie par nos peurs. Macron est Valls moins la transmutation régalienne? Le terrorisme ne l’a pas changé, au risque de l’irréalité, quand il est devenu l’autre identité de son rival, au risque de l’assèchement.  

Si un politique est un fauve parodique, celui-là vient de goûter le sang. Il est cet animal en pleine force qui tourne autour d’une vieille bête humiliée, qu’il a chassée de la meute. On s’en grise, on grogne, on lèche aussi les plaies du vaincu. Les protestations d’amitié et d’affection de Valls envers Hollande, qu’il n’estimait pas et ne supportait plus, sont à la fois indécentes et vraies. Qui comprend mieux que Valls lui-même que Valls est devenu Hollande? Ce qu’il lui a fait, vicieusement, froidement, inévitablement, dans l’intérêt du parti et à son avantage, Hollande le fit à d’autres, et on le lui fera? Valls sait le prix de la solitude à laquelle il aspire. Ce sont des codes de la meute, que les démocrates d’en bas peuvent mépriser.

On a «tellement appris» des habitants de cette ville, ce qui signifierait que l’on n’en est plus. On évoque les «petites gens». Ces hommes que l’on a administrés et aimés sont le décor de votre gloire

Le Hollande est l’avenir de Valls

Comme un politique est un homme, le temps le patine et l’érode. On vieillit et on a réussi, dans la vie, et votre langue vous trahit, si le corps vous reste. On n’est plus le député et maire d'Evry la ville nouvelle, preuve de la jeune France, mais l’homme qui a gouverné et, comprend-on, tenu l’État, d’en haut, l’État d’un pays vieux et agressé. Cela leste. On est embarrassé pour redescendre. On ne sait plus être d’Evry: on y revient, avec des mots qui sentent l’altitude. On a «tellement appris» des habitants de cette ville, ce qui signifierait que l’on n’en est plus. On évoque les «petites gens». Ces hommes que l’on a administrés et aimés sont le décor de votre gloire. On ne sait plus si la France métissée qui entoure le candidat est là pour et par elle-même, ou pour illustrer une ambition. Jadis, Valls invitait dans la République les nouveaux Français, bariolés et citoyens, et ne feignait pas l’émotion dans ses discours de maire, devant les naturalisés. Désormais, l’émotion est sur lui. Il se souvient à voix haute s’être marié dans cette mairie. On est plein de soi, et c’est normal, si l’on est entouré de gens qui sont plein de vous-mêmes. On est dans les codes pathétiques de la Ve république, avec cette saleté de majesté que l’on a fini par aimer?

Ça ressemble à un président. C’est presque de bon augure, en ce sens? Ça ressemble à Hollande, ce passage de la bonhomie à l’empesé. Un Hollande plus jeune et plus dur, un Hollande nouveau, mais un Hollande. Hollande, décidément, et pas seulement pour ce remords soyeux de l’avoir abattu.

Valls is the new Hollande. Le Hollande est l’avenir de Valls. C’est bien, d’être Hollande, si Hollande gagne. Mais ce sont des victoires nées des évitements et des mensonges. Ce qui faisait le prix de Valls, y compris au pouvoir, était sa capacité à assumer les conflits et les ruptures. Pas simplement dans les symboliques, mais sur le fonds des choses. Il pouvait s’agir d’économie ou de laïcité, de rapport au pouvoir, à la force, à la brutalité du monde, à l’âpre nécessité des répressions, au refus des faiblesses, à l’intransigeance principielle? Valls avait le prix de ses défauts. Posant la fermeté, il honorait ses positions.

Finalement, non. Ce n’était qu’amusement ou erreurs de tempérament, et il en est désolé, s’il a parlé trop vite, trop fort, maintenant que vient la conciliation, la synthèse en somme! On comprend bien la tactique, pour vider la primaire de sa conflictualité, et s’acheter avant la noce le costume du Président, mais enfin!

Être Hollande, c’est cela. Nier la gravité des pensées et des mots, et faire, patelin, une source de légitimité de ce refus de la dialectique. Aller chercher ce qui est sacré pour en justifier de sa tactique, et donc quérir les morts et le terrorisme comme argument dans sa campagne.

Glisser quelques perfidies dans un discours solennel, pour stigmatiser un adversaire que l’on ne nomme pas (Macron, Montebourg), mais que la presse nommera.

Faire aussi simple que possible dans l’exposé des rapports de force, et en concevoir une stratégie lumineuse: ne pas essayer de gagner sur ce que l’on propose, mais sur ce que l’on évite. Ne plus croire que l’on porte des textes et des idées, mais aligner des herses de banalités, sur la France et son modèle, à l’abri desquels nous résisterons aux ennemis.

Dans ce qu’on pourrait opposer à Valls, le socialisme que portait Sanders, en Amérique, est plus prometteur que l’inquisition de nos verbeux. Il reste désormais de la tactique et des mobilisations

Valls is the new Hollande

Ça gagne, ces choses-là?

À ce stade de son récit, un homme du nom de Manuel Valls a des chances raisonnables et ténues de devenir président de la République. Pour qui l’a connu au théâtre Michel, c’est un accomplissement, juste peut-être, bienvenu, tardif, attendu? Pour qui ne voit que les derniers épisodes, c’est une réalité perplexe. On pourra penser que Valls est la moins destructrice des solutions pour ce pays. C’est ce qu’il dit. Parce que François Fillon voudrait nous faire travailler jusqu’à soixante-dix ans, et que Marine Le Pen nous ôterait du monde... Valls prétend occuper un double impossible. Et plus des emportés façon Filoche (qui donc?) pousseront des cris d’orfraie contre le social-libéral qu’il faudrait exorciser, mieux il s’en portera. Dans ce que Valls permet d’éviter, il y a aussi ce bruit insupportable des gardiens de la vraie gauche qui voient la dictature dans le 49-3 et la loi Travail, mais du progressisme dans la dictature castriste… Voilà d’encore une équation hollandaise; être médiocre face à l’odieux. 

Dans ce qu’on pourrait opposer à Valls, le socialisme que portait Sanders, en Amérique, est plus prometteur que l’inquisition de nos verbeux. Il reste désormais de la tactique et des mobilisations. Montebourg et Hamon sauront affirmer une social-démocratie plus ferme et sérieuse, et convaincre des lassés de la comédie socialiste de venir aux primaires, ou Valls capitalisera l’acquis de l’exercice du pouvoir. Macron aura occupé l’espace de la réforme et de l‘avenir, et Valls sera parti trop tard, ou l’addition des habitudes et des structures auront raison de la bizarrerie macronienne, comme si l’on pouvait s’échapper des partis? Face aux réactions et aux régressions, Manuel Valls l’emportera, par lui-même, faute de mieux? Ou tout ceci est illusion.

La course de petits chevaux est le plus déprimant et le plus implacable des exercices politiques. Du discours de juin 2009, les médias avaient retenu une punchline, comme on dit désormais:

«Il ne serait pas absurde, et il serait même logique –et quel beau projet pour la gauche!– que ce soit le maire d’Evry qui succède en 2012 –en 2012 parce que je ne veux pas attendre 2017, parce que je ne le souhaite pas pour la France qui a besoin de justice sociale– au maire de Neuilly…»

Les médias avaient épuré la phrase de son contenu social pour ne garder que le défi des municipalités. De décembre 2016, on va gloser sur le mantra néo-hollandais –on dit «épiphore», et cette nouvelle invention va nous polluer quelques semaines– du «rien n'est écrit».

«On nous que l'extrême droite est qualifiée d'office pour le second tour, rien n'est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n'est écrit.»

L’épopée est électorale et de slogans pour enfants apeurés. Les hommes politiques peuvent quêter leur destin, ils sont les otages de leur temps.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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