FranceMonde

Hollande, Clinton, Renzi et Juppé ont perdu exprès

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.12.2016 à 13 h 37

Ils ont appliqué à la lettre un précepte trop méconnu: perdre une élection, c'est gagner.

Hillary Clinton lors de la Convention démocrate de Philadelphie, le 28 juillet 2016. ROBYN BECK / AFP.

Hillary Clinton lors de la Convention démocrate de Philadelphie, le 28 juillet 2016. ROBYN BECK / AFP.

Hillary Clinton était décrite comme «la candidate la plus qualifiée à s'être jamais présentée à la présidence des États-Unis»: elle a perdu contre un milliardaire grossier sans expérience gouvernementale. François Hollande était le maître des jeux tacticiens au sein du PS: il a été contraint à la non-candidature par une fronde interne à son parti, notamment impulsée par son Premier ministre. Alain Juppé pensait compenser sa froideur de supercalculateur par l'affection d'électeurs de gauche orphelins et Nicolas Sarkozy promettait un «blast» qui le ramènerait à l'Élysée: les deux ont été étalés pour le compte par un candidat qu'ils connaissaient par cœur et que personne n'a pourtant vu venir. Matteo Renzi et David Cameron campaient la jeunesse et la modernité au sein de leurs camps respectifs, après une cure d'opposition: ils ont perdu des référendums qu'ils avaient eux-même voulus, et leur poste du même coup.

À ce niveau de surprises électorales pour la seule année 2016, il n'y a que deux hypothèses. Soit, et c'est la plus courante, nous sommes face à une révolte d'ampleur des électeurs face à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un candidat installé. Soit tous ces dirigeants ont perdu exprès, appliquant à la lettre les conseils délivrés par l'écrivain Michel-Antoine Burnier dans son succulent manuel de défaite électorale Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique, dont la troisième édition est parue en 2012: selon lui, nous concluons trop vite «que le projet majeur de nos dirigeants est d'accéder au pouvoir ou de s'y maintenir, et le propos cardinal des différents candidats de l'emporter à l'élection. Une observation attentive de la réalité prouve qu'il s'agit exactement de l'inverse. [...] L'objectif profond des hommes politiques, ce n'est pas la victoire, mais la défaite».

«Voici réunies les conditions d'une belle défaite!», s'exclamait joyeusement, entre les deux tours des législatives de 1978, le communiste Paul Laurent, cadre d'une gauche désunie –et défaite il y eut. Une belle défaite (ou une calme retraite), c'est beaucoup mieux qu'une moche victoire et le cortège d'emmerdements qui va avec: beaucoup de pression, de fatigue, des problèmes qui surgissent sans cesse et en simultané…

Voyez, par exemple, le regard terrifié de Donald Trump quand il rencontre Barack Obama, deux jours après sa victoire, dans son futur bureau. Voyez Nigel Farage et Boris Johnson, les grands vainqueurs du référendum sur le Brexit, qui s'empressent d'en abandonner la gestion au perdant. Voyez, plus loin dans le passé, la peur qui s'empara de Jean-Marie Le Pen quand il apprit qu'il allait disputer le second tour de la présidentielle en 2002.

Voyez même François Hollande qui, de peur que les Français ne le réélisent (n'avait-il pas déjà ressuscité une fois, et la réputation d'être chanceux?), préfère ne pas se représenter en arguant, en gros, que son bilan est si bon qu'il vaut mieux ne pas le présenter aux électeurs: on ne sait jamais, on n'est pas à l'abri d'une victoire. À peine sa retraite annoncée, voilà sa cote de popularité qui double quasiment, s'envolant de treize points. À peine Hillary Clinton battue, la voilà devenue objet d'une câlinothérapie de certains militants démocrates, à base de selfies lors de balades en forêt.

«Victoricides»

Pour Michel-Antoine Burnier, la majorité des hommes politiques sont victoricides: ils «tuent leur propre victoire». Si l'auteur, disparu en 2013 (le coauteur de la première version du livre, le chercheur en sciences politiques Frédéric Bon, était lui décédé en 1987), n'a malheureusement pas pu livrer une version 2016 de son ouvrage, ses analyses gardent leur pertinence à la fin d'un quinquennat que la gauche termine en lambeaux.

«Le pourcentage des électeurs flottants –véritables centristes prêts à se porter d'une tendance à l'autre– demeure réduit et ne saurait suffire à provoquer ces franches défaites où une coalition succombe avec 40%, voire 35% des suffrages, écrit-il. Pour pallier cet inconvénient majeur, il convient de démobiliser ses propres partisans. Ils n'en voteront pas pour autant contre vous, mais le dégoût les précipitera dans l'abstention à un moment où vos adversaires feront le plein de leurs voix: vos résultats baisseront en pourcentage et vos candidats seront écrasés.»

Dans le détail, ses solutions ont aussi été mises en application par le pouvoir socialiste. La «fausse prédiction», par exemple, «décrédibilise et ridiculise son auteur [et] demeure une des armes essentielles de la défaite»: un rôle rempli avec maestria par la promesse d'inversion de la courbe du chômage dès 2013. «La crise sociale, ajoute-t-il, est l'un des temps forts de la défaite, puisqu'il s'agit du phénomène le mieux à même d'ébranler un gouvernement installé»: une mission accomplie avec la loi El Khomri, pour laquelle le petit bréviaire de la réforme ratée («proposer une réforme ambitieuse sur un sujet délicat», la lancer dans une période d'impopularité extrême, «résister à la grève et aux manifestations» et «sous la contrainte, faire enfin des concessions aussi tardives qu'inutiles») a été suivi.

Du point de vue électoral, une méthode payante consiste «à perdre coûte que coûte les élections locales», ce qui «démontre d'irréfutable façon que le président de la République et les forces qui le soutiennent n'ont plus la majorité dans le pays»: législatives partielles, municipales, européennes, sénatoriales, départementales, régionales, aucune occasion n'a été manquée. Du côté des alliances, «quand par mégarde, malchance ou erreur, une famille politique l'emporte sur l'autre, c'est en général sous la forme d'une coalition de partis qu'elle parvient au pouvoir, commente Burnier. Pour préparer les revers futurs, il convient donc de briser cette coalition». Perfectionniste, le PS et EELV auront non seulement brisé leur coalition, mais aussi leurs équilibres internes.

À cette recette, les scandales apportent une petite touche épicée bienvenue: «Il faut savoir distiller la vérité et le mensonge pendant des semaines, voire des mois, avec des moments intenses, des surprises, des pauses, des relances, des retournements» et «une claire stratégie de la défaite exige que l'on nie jusqu'au moment où les preuves accumulées rendent tout démenti impossible». Le quinquennat aura au moins fourni deux coups de génie dans ce registre, avec la démission spectaculaire de Jérôme Cahuzac, quelques mois après un démenti «les yeux dans les yeux», et celle du plus éphémère phobique administratif Thomas Thévenoud. Et ces affaires furent aussi des affairs: «Pour la première fois depuis Louix XV, le peuple français fut convié à partager les romances, la séparation, la drague du chef de l'État», écrivait Burnier en 2012 à propos de Nicolas Sarkozy. Pour la première fois depuis Nicolas Sarkozy, sous François Hollande, le peuple français fut convié, etc etc.

Mieux que la défaite: la débâcle

Les socialistes auraient pu s'épargner tous ses efforts en ne l'emportant pas en 2012. Cette année-là, pour augmenter leurs chances de défaite, ils adoptent le système américain de la primaire, qui permet de préparer des munitions pour le camp adverse en étalant ses débats internes: c'est «un moyen de jouer à la présidentielle entre soi avec des risques limités: le gagnant lui-même pourra toujours perdre plus tard. Il s'agit donc d'un excellent apprentissage de la défaite». Manque de chance, ils gagnent.

Les trois version successives (1987, 1998, 2012) de Que le meilleur perde.

La droite a pris goût à la défaite et, après 2012, veut prolonger le plaisir, d'abord en s'offrant une interminable guerre des chefs sur fond de vote truqué, puis un scandale financier et un mini-Watergate, puis un retour triomphal de celui qui l'avait fait perdre la fois d'avant –un spécialiste, donc. Pour parachever le tout, elle décide elle aussi d'organiser une primaire: qui peut croire sérieusement qu'une formation politique puisse sortir vivante d'un affrontement entre un ancien président de la République, deux anciens Premiers ministres et un ancien président du parti, qui s'accusent mutuellement des pires magouilles? Malheureusement, la primaire s'est bien passée, et il est à craindre que Les Républicains aillent au devant de la même cruelle désillusion que le PS du printemps 2012.

Ce dernier, lui, voit plus loin. Plus gros. «Ce que le grand chelem est au tennis et au bridge, le capot à la belote, la débâcle électorale l'est à la stratégie politique, commente avec gourmandise Burnier. Il s'agit d'une figure rare, toujours mise en oeuvre par des leaders de grand talent, et qu'il convient de distinguer soigneusement de ses contrefaçons» que sont la défaite et le reflux. «La débâcle authentique ne peut atteindre que des partis dont le capital est solide, patiemment accumulé par des générations d'élus et de militants. Elle consiste à ruiner en quelques années la force d'organisations robustes et reconnues. Il ne s'agit plus de perdre des électeurs –phénomène courant– mais de sacrifier des pans entiers de l'électorat.» Le PS en est capable; reste à savoir, pour reprendre une distinction de l'auteur, s'il s'agira d'une «débâcle sans lendemain», comme ses devanciers de 1993 ou 2002, ou d'une «débâcle qui annonce un déclin historique», comme celle vécue par les communistes en 1981...

Van der Bellen a trahi les siens

L'étranger aussi, en cette année 2016, nous a donc fourni des leçons de défaite. En mai 2015, David Cameron remporte une victoire aussi large qu'inattendue face à des travaillistes déboussolés: il s'empresse donc de convoquer un référendum sur la question la plus passionnelle qui soit au Royaume-Uni, afin de s'assurer un no qui lui fournisse prétexte à une retraite politique. À l'automne 2014, Matteo Renzi esr la star du centre-gauche européen; deux ans plus tard, il choisit d'interroger les Italiens sur une question excessivement complexe, afin de se garantir lui aussi un no. «Un référendum incompréhensible, astucieusement mal préparé et choquant pour ses propres partisans», écrivait Burnier, pas à propos de Renzi mais de... De Gaulle, et son référendum-suicide de 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat.

Aux États-Unis, les Démocrates se sont retrouvés en mauvaise posture à la mi-2016: ils pouvaient compter sur un président sortant plutôt populaire, une économie en expansion, une démographie favorable et un candidat adverse détesté d'une bonne partie de son camp. Heureusement, ils ont trouvé l'inspiration pour rétablir la situation. D'abord, promouvoir, alors que l'époque est au changement, Hillary Clinton, en politique depuis un quart de siècle et déjà battue huit ans plus tôt. Lui ménager une voie royale vers l'investiture, histoire de froisser les électeurs de son concurrent Bernie Sanders et d'alimenter les accusations de favoritisme. Ensuite, s'assurer que la candidate réponde de manière maladroite à des accusations de mélange des genres sur son serveur email, et qu'elle insulte les partisans de son rival afin d'irriter les électeurs indécis.

Malheureusement, cela est parti pour ne pas suffire, car les sondages lui promettent encore une confortable avance dans le vote national. Guidée par la seule ambition qui vaille (non pas finir sur le mont Ruhsmore, mais sur le mur des perdants, un musée des battus de la présidentielle qu'on peut visiter dans le Kansas), Hillary Clinton se souvient alors que le scrutin se joue au niveau des États: il lui suffit de faire à peine campagne dans le Michigan et le Wisconsin pour y accuser un léger déficit. À la clef, la plus belle, la plus rare, des défaites électorales: celle où on obtient plus de voix que l'adversaire.

À l'inverse, Donald Trump n'a pas été assez victoricide. «Si vos propositions contiennent trop de bêtises, personne ne croira que vous soyez vraiment prêt à les appliquer et vous perdrez le bénéfice de votre mauvais programme», écrivait Michel-Antoine Burnier. Le candidat républicain a tellement poussé dans le rouge le curseur des comportements aberrants (scandales à répétitions, insultes, revirements...) que les électeurs, pas bêtes, ont détecté le comportement de celui qui ne voulait pas être élu et l'ont sévèrement puni en le contraignant à gouverner pendant au moins quatre ans. Trump, gâcheur de défaite!

Même si, en la matière, on ne fera sans doute pas pire que Alexander van der Bellen. En mai dernier, cet écologiste autrichien remporte d'un demi-point à peine l'élection présidentielle face à un épouvantail d'extrême droite, le leader du FPÖ Norbert Hofer. Divine surprise pour lui, quelques mois plus tard, le scrutin est annulé pour irrégularités. Une nouvelle chance de perdre: il suffit de refaire la même campagne augmentée de quelques bourdes et sûr, ça va passer. Résultat, le 4 décembre, Van der Bellen a trahi Cameron, Clinton, Juppé, Hollande ou Renzi en l'emportant encore plus nettement, de plus de six points. Le voilà, l'incontestable perdant politique de l'année 2016.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (889 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte