Culture

Pourquoi parle-t-on d'une scène de sodomie dans le «Dernier tango à Paris» 40 ans après?

Matthew Dessem, traduit par Yann Champion, mis à jour le 06.12.2016 à 13 h 31

La scène du viol a été imposée à Maria Schneider: c’est ce qu’a expliqué l’actrice en 2007, Bernardo Bertolucci en 2011 et tous les médias en 2016.

Scène extraite du «Dernier Tango à Paris» avec Marlon Brando et Maria Scheider

Scène extraite du «Dernier Tango à Paris» avec Marlon Brando et Maria Scheider

En 2007, l’actrice Maria Schneider a donné une interview à Lina Das, du Daily Mail, dans laquelle elle a évoqué son travail dans Le Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci, à l’occasion du 35e anniversaire du film. Dans la scène la plus célèbre de ce film nommé aux Oscars bien que classé X, Marlon Brando maintient de force Maria Schneider au sol et utilise du beurre comme lubrifiant pour la sodomiser. Bien que la scène ait été simulée, l’actrice, âgée de 19 ans au moment du tournage, s’était sentie «un peu violée par Marlon et Bertolucci», comme elle l’a expliqué à Lina Das:

«Cette scène n’apparaissaît pas dans le scénario original. La vérité, c’est que c’est Marlon qui en a eu l’idée.(…) Ils ne m’en ont parlé qu’avant que l’on doive tourner la scène. J’étais furieuse. J’aurais dû appeler mon agent ou faire venir mon avocat sur le plateau, parce qu’on ne peut pas forcer quelqu’un à faire quelque chose qui ne figure pas dans le scénario. Mais, à l’époque, je ne le savais pas. Marlon m’a dit, “Maria, ne t’inquiète pas, ce n’est qu’un film”, mais pendant la scène, même si ce que faisait Marlon était simulé, mes larmes étaient réelles. Je me suis sentie humiliée et, pour être honnête, je me suis sentie un peu violée par Marlon et Bertolucci. Après la scène, Marlon ne m’a pas consolée et ne s’est pas excusé. Heureusement, il n’y a eu qu’une seule prise.»

Les remarques de Maria Schneider ne furent pas beaucoup reprises à l’époque (même si le site britannique Female First les reprit), mais lors de la mort de l’actrice, en 2011, la plupart des nécrologies qui lui furent consacrées reprirent ses propos sur le film: Variety, The Los Angeles Times, The New Yorker ou Slate.com. Le New York Times fit part des ses sentiments vis-à-vis du film dans deux articles séparés.

En 2013, Bernardo Bertolucci confirma les propos de Schneider dans l’émission télévisée néerlandaise «College Tour», en affirmant notamment qu’il ne lui avait pas parlé de la scène auparavant parce qu’il voulait qu’elle «ressente et non qu’elle joue la rage et l’humiliation». L’épisode entier est disponible en ligne depuis février 2013, ainsi qu’un extrait du passage incriminé:


Les propos de Bertolucci dans «College Tour» furent largement ignorés par la presse anglo-saxonne, sans doute parce que le réalisateur avait déjà dit plus ou moins la même chose à propos de la scène du beurre la même année au Hollywood Reporter et au Guardian, et même deux ans auparavant au site Vulture, du New York Magazine. Aucune de ces interviews n’attira vraiment l’attention –mais, en revanche, ses commentaires déclenchèrent un mini scandale dans la presse italienne, avec des titres comme «Confessione Shock di Bertolucci», «Bertolucci Si Pente: Ho Ingannato la Schneider», et «Bertolucci Confessa La Violenza su Maria Schneider».

2007-2016, de l'info aux reprises

Samedi dernier, comme vous l’avez peut-être déjà lu ailleurs, l’interview donnée par Bertolucci en 2013 dans «College Tour» a refait surface, et les content factory ont fait ce qu’elles font toujours. Elle, Variety, Deadline, Vulture et même le Daily Mail sortent comme un scoop la nouvelle de 2007. L’histoire envahit Twitter, où des célébrités commencent à s’en mêler, comme Jessica Chastain:

«À toutes les personnes qui adorent ce film: vous regardez une fille de 19 ans se faire violer par un homme de 48 ans. Le réalisateur avait planifié l’agression. C’est à vomir.»

Chris Evans:

«Wow. Je ne regarderai plus jamais ce film, Bertolucci ou Brando de la même manière. C’est plus que dégueulasse. Ça me révolte.»

Ou Anna Kendrick, qui était déjà au courant:

«Steven Weintraub: @ChrisEvans Je n’en avais jamais entendu parler. C’est inimaginable qu’ils aient pu penser que c’était acceptable pour faire un film.

Anna Kendrick: @colliderfrosty @ChrisEvans Maria Schneider en avait déjà parlé il y a plusieurs années. En général, les gens (alias les mecs) levaient les yeux au ciel quand j’en parlais.»

Malheureusement, ce n’est qu’un exemple de plus des violences auxquelles sont quotidiennement soumises les femmes sans que cela n’entraîne aucune forme de conséquence.

 

Comment expliquer que l’attitude répréhensible de Bertolucci et Brando se retrouve aussi soudainement au centre de toutes les attentions? L’origine la plus probable du buzz semble être une association espagnole dénommée El Mundo de Alycia, qui a diffusé une version éditée de l’extrait du passage de Bertolucci dans «College Tour» (éditée pour y apporter un contexte et des sous-titres en espagnol —il ne s’agissait en aucune manière de tronquer ou déformer ses propos) le 23 novembre, afin d’apparaître dans un post de blog pour la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre. Voici une traduction des raisons invoquées par l’association pour la republier:

«Bien que l’interview soit apparue il y a plusieurs années, elle n’a eu quasiment aucune répercussion sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Elle n’a été que mentionnée dans quelques articles en lien avec les films érotiques.(…) Nous nous demandons comment il est possible qu’une affaire aussi grave que celle-ci ne soit pas arrivée à la connaissance de l’opinion publique et n’ait pas été dénoncée. Malheureusement, ce n’est qu’un exemple de plus des violences auxquelles sont quotidiennement soumises les femmes sans que cela n’entraîne aucune forme de conséquence.»

Ce n'était pas un secret

El Mundo de Alycia a raison de dire que les commentaires de Bertolucci sur Le Dernier tango à Paris n’ont eu aucune répercussion dans les médias à l’époque. Pourtant cela n’a jamais vraiment été un secret. Le récit de Maria Schneider figure sur la page Wikipédia en anglais du film depuis 2007 et sur celle de Bertolucci depuis 2012 (dans une section intitulée «The scandal of Last Tango in Paris»). Il était littéralement impossible de faire la moindre recherche sur le film ou son réalisateur sans avoir vent de cette histoire. Et ce n’était pas non plus un de ces cas où une femme racontant l’agression sexuelle qu’elle a subie n’est crue qu’à partir du moment où un homme confirme les faits: cela fait des années, depuis 2011, que Bertolucci a confirmé les propos de Maria Schneider. Et il l’a fait dans plusieurs médias en langue anglaise. Que s’est-il donc passé cette fois-ci? Les médias sociaux seraient-ils devenus plus enclins aux cycles d’indignation? 2013 a été l’année de Justine Sacco, donc: non. Est-ce que notre tolérance envers les agressions sexuelles a tellement changé en trois courtes années? Peut-être —les accusations contre Bill Cosby, qui ont vraiment commencé à apparaître en 2005, n’ont vraiment été médiatisées qu’à partir de 2014. Mais 2013 a aussi été l’année de sortie de La Vie d’Adèle, qui a soulevé les mêmes questions au sujet de l’exploitation des jeunes actrices par les réalisateurs et a engendré son propre cycle d’indignation. Cette solution semble donc aussi assez improbable.

Ou peut-être que, tout simplement, les gens ne savaient pas ou ne voulaient pas y croire. Anna Kendrick a expliqué que les gens levaient les yeux au ciel lorsqu’elle en parlait (comme la plupart du temps lorsque l’on dit quelque chose qui dérange à propos des hommes ou de l’argent). Feindre le doute quand il n’y en a aucun est, pour sûr, une attitude on ne peut plus répandue. Et très peu d’articles traitant de La Vie d’Adèle ont fait le rapport avec Bertolucci (même si les deux films sont apparus sur la liste des «Actrices terrorisées par leur réalisateur»). Tout le monde doit apprendre cette histoire d’une manière ou d’une autre. Il est bon que le public sache le traitement qui a été réservé à Maria Schneider sur le tournage du Dernier tango à Paris, tout comme il a été bon que les gens apprennent celui qui a été réservé à Tippi Hedren sur le tournage des Oiseaux, lorsque l’information est inexplicablement ressortie il y a quelques mois.

Les cycles d'indignation et d'oubli

Si ce buzz autour du Dernier tango à Paris permet à quelques-uns de comprendre enfin comment fonctionne le système, tant mieux. L’organisation El Mundo de Alycia a atteint son objectif. Mieux faire connaître l’histoire de Maria Schneider, dénoncer Bertolucci (comme il le mérite assurément) et engendrer un déferlement médiatique autour d’un fait qui était déjà facile à connaître devrait être un résultat satisfaisant. Pourtant, l’histoire sur Hitchcock/Hedren, d’abord rapportée dans les années 1980, a ressurgi sur internet en 2008, puis en 2012, et encore en 2016 — soit un cycle d’indignation/oubli de quatre années. Par conséquent, nous devons peut-être nous attendre à voir le scandale du Dernier tango à Paris ressortir et choquer à nouveau le monde vers l’an 2020. Rendez-vous au prochain épisode.

Voici la traduction intégrale des remarques faites par Bertolucci en 2013 dans «College Tour»:

«- La pauvre Maria. Elle est morte il y a deux ans, je crois. Ça m’a terriblement attristé. Après le film, nous ne sommes plus vraiment vus, parce qu’elle me haïssait. La scène que vous venez de voir, la “scène du beurre” est une idée que nous avons eue avec Marlon le matin même du tournage. Le scénario indiquait qu’il devait la violer, d’une certaine manière… Et nous étions en train de prendre le petit-déjeuner avec Marlon sur le sol de l’appartement où nous tournions. Et il y avait une baguette et du beurre… et nous nous sommes regardés et, sans dire un mot, nous avons compris ce que nous voulions. Mais, d’une certaine manière, j’ai été horrible envers Maria parce que je ne lui ai pas expliqué ce qui allait se passer. Je voulais qu’elle réagisse en fille, pas en actrice. Je voulais qu’elle se sente humiliée, que si ça continue, elle crie “Non, non!”. Et je pense qu’elle nous a haïs, moi et Marlon, parce qu’on ne l’avait pas prévenue. Et il y avait ce détail du beurre utilisé comme lubrifiant… et je m’en veux encore beaucoup pour ça.

 

- Est-ce que vous regrettez d’avoir tourné cette scène de cette manière?

 

- Non, mais je me sens coupable. Je me sens coupable, mais je ne le regrette pas. Vous savez, pour faire des films, parfois, pour obtenir un certain résultat… je pense qu’il faut être totalement libre. Je ne voulais pas que Maria joue l’humiliation, la rage. Je voulais que Maria ressente, pas qu’elle joue, la rage et l’humiliation. Elle m’a haï toute sa vie pour ça.»

Mise à jour: Bernardo Bertollucci a réagi dans un communiqué en italien ce lundi 5 décembre, précisant que Maria Schneider connaissait la scène et que le seul nouvel élément était l'utilisation du beurre. Il qualifie cette incompréhension de «ridicule».

 

Matthew Dessem
Matthew Dessem (2 articles)
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