Monde

De Vienne à Rome, l'Europe s'essaie à la pensée positive

Daniel Vernet, mis à jour le 05.12.2016 à 18 h 28

En Autriche, la défaite de Norbert Hofer est vue comme la preuve que l’ascension des populistes n’est pas une irrésistible fatalité. En Italie, on tente de minimiser la puissance de l'effet de souffle créé par la victoire du «non» et la démission de Matteo Renzi.

Le nouveau président autrichien Alexander van der Bellen, le 4 décembre 2016. JOE KLAMAR / AFP.

Le nouveau président autrichien Alexander van der Bellen, le 4 décembre 2016. JOE KLAMAR / AFP.

La défaite du Premier ministre italien Matteo Renzi au référendum constitutionnel qu’il avait lui-même organisé éclipse la victoire, un peu plus au nord, d’Alexander van der Bellen, l’ancien président des Verts, à l’élection présidentielle autrichienne. La déconfiture du premier était malheureusement anticipée; le succès du second inespéré. Il est vrai que les conséquences des péripéties italiennes sont, pour l’Europe, beaucoup plus inquiétantes que l’aurait été en Autriche l’élection de Norbert Hofer, le candidat de l’extrême-droite.

Échaudés par les déceptions liées au Brexit ou à l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, mithridatisés par la montée la montée des partis populistes dans la plupart des pays d’Europe occidentale comme centrale, nous nous attendions à tout de la part des Autrichiens.

Il faut dire que dans un passé récent, ils ne nous avaient pas déçus. À la fin des années 1980, ils avaient porté à la présidence du pays Kurt Waldheim, un ancien officier de renseignement de la Wehrmacht, auquel le secrétariat général de l’ONU n’avait pas refait une virginité politique. En 2000, les conservateurs n’avaient pas hésité à s’allier au gouvernement avec ceux qui à Vienne se font appeler les «libéraux». Ceux-ci ont d’abord dû leur –petite– fortune politique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au recyclage de vieux nazis puis, sous la direction de leur chef charismatique Jörg Haider, ont repris à leur compte l’antisémitisme, mué plus récemment en anti-islamisme, l’hostilité à l’Europe supranationale, voire l’éloge de la «politique de l’emploi» menée par Hitler.

Le chef des conservateurs, Wolfgang Schüssel, prétendait copier vis-à-vis des «libéraux» la tactique employée par Mitterrand en 1981 à l’égard des communistes: les embrasser pour mieux les étouffer. La manœuvre a échoué. Les «libéraux» n’ont pas pâti de leur passage au pouvoir. Ils représentent maintenant un bon tiers de l’électorat, notamment dans les couches populaires, qu’ils disputent aux sociaux-démocrates du SPÖ. Au second tour de l’élection présidentielle, en mai, leur candidat Norbert Hofer avait obtenu près de 50%, avec seulement 30.000 de voix de moins que son adversaire Alexander van der Bellen. La Cour constitutionnelle ayant annulé le scrutin pour irrégularités dans les décompte des votes par correspondance, le «troisième tour» du 4 décembre a donné une large victoire à Alexander van der Bellen.

Sans doute les Autrichiens ont-ils voté plus contre Norbert Hofer que pour le candidat de la gauche. Ils ont reculé devant l’idée d’élire à la tête d’un pays européen, pour la première fois depuis 1945, un membre de l’extrême-droite. Cette fois, ils n’avaient pourtant pas à craindre une mise en quarantaine, contrairement à ce qui s’était passé en 2000. Sous l’impulsion de la présidence portuguaise, avec l’accord en France des cohabitants Chirac et Jospin, l’Autriche avait alors été ostracisée. Pas longtemps, quelques mois seulement, jusqu’à ce qu’un comité de l’Union européenne constate que la présence de l’extrême-droite dans le gouvernement de Vienne n’avait entraîné aucune infraction aux principes démocratiques.

En cas de victoire de Norbert Hofer, le scénario était écrit. En Autriche, le président de la République est plus puissant selon la Constitution, qui date de l’entre-deux guerres, que selon la coutume. Mais il peut dissoudre le Parlement et nommer le chancelier. On prêtait à Norbert Hofer, s’il gagnait l’élection présidentielle, l’intention de désigner à la tête du gouvernement le chef de son parti Hans-Christian Strache, qui a repris le flambeau de Jörg Haider après son fatal accident de voiture.

Un sursis bienvenu

La victoire d’Alexander van der Bellen n’est peut-être qu’un sursis dans cette longue marche des populistes vers le pouvoir, mais il est le bienvenu. L’ancien président des Verts a su mobiliser au-delà des milieux urbains, libéraux –au vrai sens du terme–, diplômés, ouverts sur le monde extérieur, en allant à la rencontre des habitants des campagnes qui, aux deux premiers tours, avaient voté pour son adversaire. L’ascension des populistes n’est pas une irrésistible fatalité.

La leçon vaut aussi pour l’Italie, bien que les Italiens aient fait le même jour un autre choix que les Autrichiens. Comme l’écrit le spécialiste de la politique transalpine Marc Lazar sur Telos, le non au référendum constitutionnel représente un triomphe de «l’antipolitique». Avec une majorité écrasante de près de 60% pour une participation de 68%, les Italiens ont «voté avec leur ventre» plus qu’avec «leur tête». C’était le slogan du comique Beppe Grillo, le chef du mouvement populiste 5-Étoiles, pour torpiller le projet du président du Conseil Matteo Renzi. Comme souvent aux référendums, les électeurs n'ont pas d’abord répondu à la question posée, d’autant plus que Matteo Renzi avait commis l’imprudence de lier son sort au résultat de la consultation. Il a d’ailleurs annoncé sa démission dès que la défaite du «oui» est apparue certaine, dans la nuit de dimanche à lundi.

Contre son texte, le leader de la gauche modérée a fédéré toutes les oppositions. Il y avait ceux qui trouvaient son projet de réduction du nombre et du pouvoir des sénateurs mal ficelé; ceux qui craignaient que, collé à une nouvelle loi électorale, il donne trop de pouvoir à l’exécutif; ceux qui, dans son propre camp, voulaient prendre leur revanche sur un jeune ambitieux qui, en 2014, a chassé à la hussarde les caciques du Parti démocrate lors de ce qu'il faut bien appeler une révolution de palais. Et surtout les autres formations politiques, de la Ligue du Nord, qui fraye avec les néofascistes, à Forza Italia de Silvio Berlusconi qui, à 80 ans, n’a pas renoncé à jouer un rôle, en passant par le mouvement 5-Étoiles.

Sorties de scène

Crédité de 30% par les sondages, celui-ci pousse pour des législatives anticipées qui en feraient le premier parti d’Italie. Eurosceptique, opposé aux «élites» assimilées à la «caste» politique qui gouvernerait le pays depuis soixante-dix ans, le mouvement est «contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre». Avec ce programme simpliste, il a gagné des grandes villes aux récentes élections municipales, dont Rome et Turin. Ses déboires dans la gestion municipale, les scandales de corruption, qui ne l’épargnent pas plus que les autres formations politiques, n’ont pas entamé sa popularité. Tous les partis vont se liguer pour concocter une loi électorale dont le principal objectif ne sera pas de garantir la gouvernabilité de l’Italie, mais d’empêcher 5-Étoiles d’arriver au pouvoir.

Avant le référendum, les milieux européens mettaient en garde contre les conséquences désastreuses qu’une victoire du «non» aurait sur une Union déjà en crise. La victoire acquise, ils minimisent la force de l’effet de souffle. C’est le principe de la pensée positive. On ne peut pas continuer comme avant, mais on ne sait pas quoi faire d’autre. D’autant plus que les principaux acteurs ont une fâcheuse tendance à quitter la scène les uns après les autres.

Cameron, Renzi, Hollande… la liste s’allonge. Reste Angela Merkel. Mais la chancelière allemande a aussi un obstacle électoral à franchir en septembre 2017, après avoir décidé de briguer un quatrième mandat. Elle aussi doit affronter un parti de la droite extrême qui conteste sa politique économique et l’accueil de réfugiés musulmans. Aussi inquiète soit-elle de la montée du populisme chez ses partenaires, il est peu probable qu’elle prenne le risque de prendre des initiatives européennes qui leur apportent des arguments, et des résultats tangibles pour assécher la vague contestataire.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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