France

SOS Racisme, une trahison à la cause antiraciste?

Laura Kotelnikoff et Antoine Aubry, mis à jour le 17.12.2016 à 9 h 54

Plus de trente ans après sa création, l’organisation est toujours autant blâmée par divers groupes et militants antiracistes.

Paris, le 11 octobre 2015 I JOEL SAGET / AFP

Paris, le 11 octobre 2015 I JOEL SAGET / AFP

Le 15 octobre 1983, était lancée la Marche pour l'égalité et contre le racisme, appelée ensuite Marche des Beurs, par une quarantaine de jeunes. Son objectif? Marcher entre Marseille et Paris pour dire stop aux crimes racistes, aux violences policières et pour réclamer l’égalité et la justice... Sept semaines plus tard, 100.000 personnes les accueillent dans les rues  de la capitale lors d’une manifestation monstre. L’année suivante, une seconde Marche pour l’égalité est organisée. Dans le cortège, badges et autocollants siglés d’une main jaune et du slogan «Touche pas à mon pote» commencent à faire leur apparition. La toute nouvelle association SOS Racisme vient de naitre.

Alors dirigée par Harlem Désir et Julien Dray, cette organisation occupe vite un important espace médiatique et lance plusieurs campagnes. Parallèlement à cela, elle est également rapidement accusée par certains militants antiracistes d’étouffer les revendications politiques initiales au profit de grands discours édulcorés. Exemple en mars 1987 où un des responsables du groupe des Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue (JALB) livrait déjà une vision très critique de SOS Racisme dans le numéro 6 de la revue REFLEXes (Réseau d'étude, de formation et de lutte contre l'extrême droite et la xénophobie):

«Nous sommes très réticents par rapport aux grandes messes antiracistes. L’unité, c’est du flanc… SOS ne veut pas se mobiliser sur les expulsions car il ne veut pas se mouiller par rapport à la délinquance, sur le code de la nationalité. SOS fait le tri des cas défendables et ceux qui ne le sont pas

Absence d’autonomie

Presque trente ans après, les reproches n'ont pas cessé. Pour Valério, un militant engagé au sein de ce qu'il appelle le «mouvement antifasciste autonome», SOS Racisme a «fait perdre du temps à l'émergence d'un véritable mouvement antiraciste autonome en France, porté par les premiers concernés et qui permettrait de faire face à l'écrasement social et sécuritaire que subissent les habitant des quartiers ségrégués depuis des décennies. Si l'argent investit, l'exposition médiatique et les grands concerts sur les esplanades ont pu faire illusion pendant quelques temps, les militants des luttes de l'immigration et des quartiers populaires ont vite su à quoi s'en tenir. Jusqu'à aujourd'hui, la présence de SOS Racisme sur le terrain des luttes antiracistes et antifascistes est inversement proportionnelle aux multiples subventions qu'ils continuent de percevoir.»

Maître de conférences habilité en histoire contemporaine à Sciences-Po Lyon et auteur de L’Antifascisme en France. De Mussolini à Le Pen (Presses universitaires de Rennes, 2009), Gilles Vergnon indique que la mauvaise presse de SOS Racisme provient également des liens entre cette structure et le Parti socialiste.

«Cette polémique sur SOS date quasiment de ses premières années et de la sortie d’un livre de Serge Malik, un de ses fondateurs [Histoire secrète de SOS Racisme, sorti en 1990 aux éditions Albin Michel, ndlr], explique-t-il. Elle porte essentiellement sur la proximité de l'organisation, et surtout de son groupe dirigeant, avec l'Élysée et les moyens qui lui étaient accordés par ce canal.»

«Le principal problème posé par SOS Racisme à des militants antifascistes autonomes est justement celui de l'autonomie, confirme Hervé, membre de La Horde, un collectif antifasciste. Depuis sa création, il s'agit d'un pseudopode du Parti socialiste, et la structure a toujours été plus ou moins dans l'orbite du pouvoir: la trajectoire politique de son premier président Harlem Désir est à ce titre édifiante. Surtout, le pouvoir socialiste a, par le biais de SOS, récupéré l'essentiel du mouvement issu de la Marche pour l'égalité afin d'en désamorcer tout ce qui pouvait être subversif: le questionnement des raisons de la mis au ban de la société de la population immigrée ou issue de l'immigration, la demande d'une refonte de la citoyenneté portée par ce mouvement, bref, tout ce qui en faisait un mouvement d'émancipation, tout cela a été réduit par SOS Racisme à un combat contre un mal qui rongerait la société, et dont cette dernière pourrait se débarrasser à coup de bons sentiments sans se remettre fondamentalement en question.»

«L’État se devait de briser (la Marche des beurs). Il mit alors tout en œuvre pour saboter cette auto-organisation en médiatisant à outrance certaines officines pseudo antiracistes, dénonçait Amal Bentounsi du collectif Urgence Notre Police Assassine dans un article publié par l’Humanité Dimanche en août 2015. Celles-ci s’employèrent de tous leurs moyens financiers à étouffer la Marche pour l’égalité sous les milliers de décibels de concerts gratuits et leur antiracisme de pacotille.»

Dans le même article, la militante antiraciste Sihame Assbague s’étonnait de l’action de SOS Racisme par rapport aux subventions publiques que cette association reçoit chaque année: «Avec une telle organisation et de tels moyens, ils devraient avoir une action de terrain. Mais non, ils n’en sont pas capables. Du coup, ils n’ont aucune légitimité à demeurer. Que l’on donne l’argent aux associations qui luttent vraiment contre le racisme.» 

SOS répond

Des critiques qui font réagir Blaise Cueco, membre du bureau national de SOS Racisme. À ses yeux, l’organisation est la cible d’une campagne de dénigrement de la part de groupes ou personnalités «qui apparaissent comme plus radicaux et qui existent depuis très longtemps, mais qui ne gagnent que peu de combats et qui ne sont pas portés par une masse populaire comme ils voudraient le faire croire». À propos des liens de SOS avec le Parti socialiste, celui qui est aussi le responsable de l’association dans la région Île-de-France assure que tout cela appartient au passé:

«Toutes les associations ont eu des proximités avec les organisations politiques et notamment dans les années 1980… On a été associé au PS pour des raisons diverses et variées, mais ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Nous ne pouvons pas vraiment dire que les socialistes relaient la ligne que l’on défend, ceux qui disent cela cherchent juste à nous faire du tort! Concernant les subventions publiques, nous sommes effectivement financés grâce à cela, comme la plupart des grosses associations françaises. On a un budget d’un million d’euro annuel pour l’entité nationale. Et à titre de comparaison, un million, c’est le budget d’une grosse MJC... Les gens disent que l’association est financé par l’État, mais aujourd’hui qui peut se permettre de refuser ces subventions? Personne, sauf ceux qui ont des fonds qui proviennent de l’étranger. Or, ces fonds peuvent avoir des origines douteuses.»

Par origines douteuses, Blaise Cueco entend par exemple des fonds «en relation avec des mouvements antiracistes américains qui défendent le différentialisme, le communautarisme. Un communautarisme sur lequel surfe une extrême gauche en crise identitaire qui, puisqu’elle ne peut plus s’appuyer sur la classe ouvrière, cherche à se restructurer sur un corps social.»

Un racisme politique

Si elle reconnait que SOS Racisme a pu réaliser un important travail juridique dans la lutte contre les discriminations dans les années 1990, la journaliste, réalisatrice et militante antiraciste Rokhaya Diallo estime en revanche que l’organisation est aujourd’hui déconnectée de la réalité:

«Les polémiques lancées sur le communautarisme sont absurdes. C’est un terme inventé, qui cherche seulement à discréditer le combat tenu par les personnes visées par le racisme. Chez elles, il n'y a pas de volonté de scission. Il s’agit simplement de groupes qui partagent une condition d’exclusion, qui y réfléchissent ensemble pour imaginer des systèmes de défense...»

«Un autre problème de SOS est qu’ils ont dépolitisé l’antiracisme, poursuit celle qui a par ailleurs fondé de l'association Les Indivisibles. Dans le sens où les revendications initiales de la Marche pour l’égalité comprenaient également la fin des violences policière et donc du racisme institutionnel. Des revendications qui ont disparues pour finalement devenir: faites attention à l’extrême droite alors que nous à gauche on est gentil. Mais le racisme est aussi présent à gauche et le racisme est politique!»

«De notre point de vue, le racisme de la société est à la fois structurel et construit, enchaine de son côté Hervé de La Horde. Il ne faut pas perdre de vue qu'il est à la fois un héritage de l'histoire coloniale de ce pays et un moyen utilisé pour diviser les classes populaires, et ce depuis des décennies. Autrement dit, c'est le racisme utilisé comme arme politique, en particulier par l'État, mais pas seulement, qui doit être combattu en priorité.»

«Nous considérons que les valeurs républicaines, issues de la Révolution, ne sont pas en cause dans les maux antiracistes mais que c'est bien les politiques qui, à travers les actions qu'ils ont conduit depuis des années, ont faussé l'idéal républicain, répond Blaise Cueco de SOS Racisme. Nous souhaitons que la société dépasse les questions de racisme afin de basculer dans une société post-raciale.»

La question des racisés

Sociologue, professeur à l'université Paris-8, co-auteur de plusieurs ouvrages [Roms & riverains, une politique municipale de la race aux éditions La Fabrique, De la question sociale à la question raciale? aux éditions La Découverte] et un des animateurs du réseau Reprenons l'initiative contre les politiques de racialisation, Éric Fassin pense lui que SOS Racisme n’a pas suivi l’évolution de l’antiracisme en France depuis les années 1980:

«À l'époque, il s'agissait de combattre le Front national –soit un parti politique et son idéologie. Depuis les années 1990, on parle davantage de discriminations systémiques: leur logique structurelle ne se réduit pas à une idéologie, ni à un groupe social; elle concerne la société tout entière. En outre, elle dépasse les intentions, pour se mesurer aux effets. Enfin, depuis le milieu des années 2000, on s'est mis à dénoncer ce qu'avec le réseau Reprenons l'initiative nous appelons des “politiques de racialisation”; beaucoup vont même jusqu'à parler (mais l'expression ne fait pas l'unanimité) de “racisme d'État”. C'est que les “jeunes des quartiers” sont confrontés au désengagement de l'État, pour les services, et au surengagement de l'État, en matière de répression. Depuis l’élection de François Hollande, SOS Racisme ne semble pas s'être engagé sur ces questions. Enfin, les militant-e-s antiracistes parlent de plus en plus des “racisé-e-s”, ce qui renvoie aussi fréquemment à leur propre expérience. Or SOS Racisme reste très attaché à une vision “color-blind”, qui ne prend pas en compte la couleur –comme si le racisme ne produisait pas des identités racisées...»

Une opinion nuancée par Blaise Cueco. «SOS a mené toute une série de combats au long de son histoire: la question de la ghettoïsation, la question des discriminations, l’introduction, dans la foulée de novembre 2005, de la proposition d’un ticket de contrôle, la lutte contre la déchéance de nationalité à chaque fois que la question s’est posée», insiste-t-il. Depuis la création de SOS Racisme, on entend que l'association est dépassée alors que l'évolution de la société depuis trente ans montre que SOS Racisme a toujours été à la pointe des combats antiracistes.» 

Mais pour Rokhaya Diallo: «Le fait de ne pas tenir compte de ça en 2016, c’est du déni, vivre dans un monde féérique ou un fantasme tricolore… Aujourd’hui, il y a une génération de personnes qui a vu d’autres personnes se faire avoir par un discours fleur bleue et qui a finalement décidé de reprendre la lutte dans ses propres termes. Des termes qui déplaisent peut-être, mais qui sont au moins choisis par les premiers concernés...»

Laura Kotelnikoff
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Antoine Aubry
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