Culture

Zadie Smith, les critiques masculins, l’appropriation culturelle et l’intérêt littéraire de Trump

Isaac Chotiner, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 09.12.2016 à 11 h 45

Les critiques masculins, l’appropriation culturelle et l’intérêt littéraire de Trump: conversation avec la romancière dont le dernier roman, «Swing Time», vient de sortir aux États-Unis.

Zadie Smith, le 10 novembre 2016 I TOBIAS SCHWARZ / AFP

Zadie Smith, le 10 novembre 2016 I TOBIAS SCHWARZ / AFP

Dans une interview accordée au Guardian en 2000, Zadie Smith évoquait la pression qu’elle avait subie après le stupéfiant succès de son premier roman, Sourires de loup.

«J’étais soudain censée être une spécialiste des affaires multiculturelles, comme si le multiculturalisme était un genre de fiction ou quelque chose comme ça, rapportait-elle. «Alors que c’est juste une réalité—tout comme le fait qu’il y ait des gens de différentes ethnies sur la planète.»

Qu’il s’agisse d’une réalité ou, comme nous le craignons désormais, d’une caractéristique de la vie américaine exposée à l’éradication, le multiculturalisme dans toute sa complexité est au cœur des livres de Zadie Smith. De Sourires de loup à Ceux du Nord-Ouest, publié en 2012, ses personnages habitent des communautés urbaines mixtes, souvent à Londres.

Son dernier roman, Swing Time, vient de sortir en anglais; l’histoire, qui se déroule en Angleterre et en Afrique de l’Ouest, est celle de l’amitié de deux jeunes filles qui se rencontrent dans un cours de danse («notre nuance de marron était exactement la même») et suit le chemin de leurs vies sur un quart de siècle.

Zadie Smith, fille d’une Jamaïcaine et d’un Anglais, a grandi à Londres et s’est imposée comme l’une des essayistes prolifiques de sa génération, intervenant avec force sur des sujets comme Middlemarch, le Brexit et E.M. Forster. (Son troisième roman, De la beauté, était un «hommage» à Howards End, le legs de Mrs Wilcox.) Elle vit aujourd’hui à New York avec son mari et ses enfants. J’ai essayé pendant des années d’obtenir une interview, sans succès. Quand l’occasion a enfin fini par se présenter, la date et l’heure n’ont cessé de changer, ce qui est généralement signe de réticence. Mais quand nous avons fini par nous parler au téléphone, la veille des élections américaines, Zadie Smith, 41 ans, semblait étonnamment à l’aise (ne l’étions-nous pas tous en ces jours innocents?).

Au fil de notre conversation, éditée et condensée par souci de clarté, nous avons discuté de la vulnérabilité de l’auteur de fiction, de l’arrogance des critiques masculines et de la raison pour laquelle elle ne possède pas de smartphone.

Isaac Chotiner: Votre vision du multiculturalisme et de son caractère inéluctable a-t-elle changé?

Zadie Smith: Je ne crois pas qu’elle ait changé, mais le mot est utilisé de deux manières différentes. La première est un genre de principe idéologique, et la seconde simplement un fait décrivant une réalité. Et moi je l’ai toujours considéré comme un fait décrivant une réalité. À droite en Angleterre, la notion est perçue comme un genre de politique souterraine mais à mes yeux, c’est la conséquence de trucs comme les avions et les voyages internationaux. (Elle rit.) Je n’ai jamais compris la position qui consiste à vouloir inverser ou à se retirer d’un fait géographique, social et historique. Jamais je n’ai écrit en partant du principe qu’il s’agissait d’un plan politique concerté.

Mais désormais il y a des gens ici, aux États-Unis, et en Angleterre qui tentent d’inverser le multiculturalisme, des gens qui ont construit de vastes pans de leurs programmes politiques sur cette promesse.

Mon mari est originaire d’Irlande du Nord, qui est un lieu totalement homogène d’un point de vue ethnique et ce depuis des siècles, ce qui ne les a pas empêchés de trouver des différences entre les façons possibles de se tenir face à un autel, et puis de s’entretuer pendant au moins 600 ans. Je n’accepte pas le postulat de départ. Vous voyez ce que je veux dire? Si vous y adhérez, alors vous adhérez à l’idée que la seule façon de vivre paisiblement est l’homogénéité. Je crois qu’historiquement, c’est inexact et que cela tient du délire. (Je sais) que ce n’est pas ce que vous voulez dire. Oui, les gens essaient d’inverser une situation de mixité. De quel genre d’inversion pouvons-nous être en train de parler, là, littéralement de rapatriements? Est-ce que nous allons dans cette direction-là?

La Grande-Bretagne va sans doute se retirer de l’Europe…

Oui. Ça va arriver. Évidemment cela m’attriste. Que peut-on ressentir d’autre? Mais j’ai aussi confiance en la maturité de la démocratie parlementaire britannique et comme nous avons pu le constater, déjà des freins sont mis en place. Je ne sais pas. Je ne suis pas une fataliste.

Lire vos livres dans l’ordre, jusqu’à Swing Time, m’a fait penser que vous deveniez plus fataliste.

Eh bien vous savez, avoir 41 ans ou 24 ans, ce n’est évidemment pas la même chose. La vie va dans une direction, vers un lieu. Je ne crois pas qu’il y ait un romancier ou un artiste qui ne fasse pas l’expérience de cette sensation. Vous faites face à la mort: c’est une simple réalité. Particulièrement quand vous avez des enfants, vous devenez ce qui se place entre eux et la mort. Vous changez de place. Je pense que c’est juste un fait existentiel qui ne peut être évité. Mais comme les gens qui ont des problèmes, j’ai l’impression qu’on se fatigue à force d’essayer de représenter les siens et d’attendre des autres qu’ils compatissent et comprennent. À un certain moment vous voulez juste défendre votre peuple pour vous-même et pour eux, et moins vous tourner vers l’extérieur parce qu’il semble que ça ne serve pas à grand-chose. J’ai l’impression que le mouvement Black Lives Matter fait partie de cette re-radicalisation du mouvement des droits civiques en disant «Nous sommes notre peuple et nous protégerons notre peuple.»

C’est intéressant parce que je l’ai toujours vu comme un mouvement qui essaie d’amener l’Amérique blanche à se soucier des noirs, ce que nous n’avons pas fait pendant très longtemps.

Ça l’est, mais c’est aussi un mouvement pourvu d’une certaine dose d’agressivité, d’un certain militantisme que nous n’avions pas vu ailleurs. Je pense que c’est une réponse au désespoir, et une réponse légitime. Le mouvement des droits civiques oscille sans arrêt entre Martin Luther King et Malcolm X, et en ce moment nous vivons un moment Malcolm X. À mon avis, c’est une bonne chose.

Tout le monde ne s’améliore pas et ne devient pas meilleur de génération en génération, mais on bouge constamment de façon cyclique

Quels autres aspects de notre vision du monde ont changé aujourd’hui?

Je ne crois pas être quelqu’un de particulièrement politique. Je suis dépourvue d’intelligence politique. Mon mari en a, et j’ai beaucoup d’ami qui en ont, mais moi je ne suis pas un animal politique. Quand je regarde autour de moi, je pense de manière intime à la vie privée des gens. C’est ça mon truc. Parfois la vie intime des gens reflète le monde politique, mais mon premier souci, c’est toujours les gens.

Je pense que le pessimisme, s’il existe, c’est simplement qu’en vieillissant, il devient de plus en plus évident pour vous que la vie n’est pas un art qui se perfectionne. Tout le monde ne s’améliore pas et ne devient pas meilleur de génération en génération, mais on bouge constamment de façon cyclique. J’ai découvert quelque chose d’un point de vue personnel et peut-être que ça a une résonnance, politiquement, c’est que le progrès n’est jamais permanent. C’est valable pour l’État-providence, et c’est valable pour le progrès personnel dans votre vie. Il y a sans arrêt une nécessité de reconquête, de réaffirmation, de réargumentation.

Comment conciliez-vous cette opinion avec ce que vous avez dit sur la réalité de la mondialisation?

C’est une réalité, mais sous ces nouvelles circonstances nous devons de nouveau défendre des choses comme l’éducation, les services de santé, les allocations. Il faut reformuler. Bien qu’encore une fois, je me sens un peu idiote en politique; on ne peut pas vraiment faire ça en se contentant de répéter les idées admises des années 1970, celles avec lesquelles j’ai grandi. J’ai beau les aimer et avoir été élevée avec, je pense que de nouvelles circonstances nécessitent une réponse nouvelle. Je ne sais pas qui incarnera cela en Angleterre. Nous devons attendre que cette personne arrive.

Le Prince William.

Il est idéalement placé.

Eric et Tiffany Trump I MANDEL NGAN / AFP

Vous dites que votre souci c’est les gens, pas la politique. Est-ce que d’un point de vue littéraire, il y a quelque chose chez Trump qui vous intéresse?

Ce qui m’intéresse et qui n’intéresse probablement pas les autres, ce sont les enfants. Je vais faire des généralités. Quand des gens ont pour père un narcissique et qu’il y a plusieurs enfants, en général ils se liguent contre lui. Mais quand il y a beaucoup d’argent, comme c’est le cas pour Trump, cela fausse tout. Ce que je trouve si douloureux, c’est l’idée que des enfants rivalisent pour l’affection d’un narcissique qui ne la leur donnera jamais. Pour moi, c’est insoutenable. C’est ça qui me sidère: lire des interviews où ils se vantent de qui l’appelle le plus régulièrement au bureau ou qui l’a vu plus de quatre fois quand ils étaient petits. C’est tellement triste, cet aspect-là. Ça a quelque chose de vaguement insupportable. Et aussi parce que si les enfants ne contredisent jamais le narcissique, il ira au cimetière sans se douter de rien. Je crois qu’il est ce genre d’homme, non? Il n’en saura jamais rien.

J’imagine que les enfants de Saddam Hussein ou de Kadhafi étaient comme ça.

Mais même avec les enfants de dictateurs, il y en a généralement un qui dévie. Je crois que je n’ai rien vu de pareil. Peut-être qu’entendre que vous êtes la plus jolie est suffisant de la part de ce genre de parent.

Est-ce que d’un point de vue littéraire, il y a quelque chose qui vous intéresse chez Hillary Clinton?

Euh, non. (Elle rit.)

Et c’est peut-être un compliment d’ailleurs. Si ça se trouve, elle a suffisamment de personnalité pour ne pas être caricaturée par une romancière comique comme moi.

Hari Kunzru I Bryan Bedder / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Passez-vous la majeure partie de votre temps à New York désormais?

Je vis ici… et je suis américaine à tous les égards, sauf que j’ai une carte verte donc je ne peux pas voter. Je ne sais pas si je vais demander ma naturalisation. Je parlais à un autre écrivain, Hari Kunzru, le week-end dernier. Il est comme moi. Je crois que nous avons toujours considéré que l’Angleterre, c’était chez nous. Nous rentrons chez nous, et nous avons une grande nostalgie du pays. Quand votre pays d’origine change aussi radicalement qu’il l’a fait ces derniers temps, c’est une drôle d’expérience d’immigration. Ce n’est pas que j’aie l’intention de rentrer, mais on dirait que maintenant j’ai deux non-chez moi. Je ne me sens plus chez moi dans deux endroits différents. C’est une drôle de sensation. Peut-être que cela changera de nouveau, mais oui, c’est bizarre.

Vous passez combien de temps à Londres ces temps-ci?

Dès que les enfants arrêtent l’école, le 16 juin par là, nous partons en Angleterre voir ma famille, la famille [de mon mari], les enfants voient leurs cousins et nous revenons la veille de la rentrée. J’y vais comme une étrangère. Cet état de choses n’est pas aggravé uniquement par le fait que je n’y vis plus, mais aussi par le temps qui passe. On est déjà nostalgiques, comme quelqu’un qui aurait quelque chose comme 25 ans de plus. Quand j’y vais en été, c’est si beau, l’Angleterre l’été. Mes enfants l’aiment énormément et toute notre famille est là-bas, donc ça revêt un aspect un peu idyllique, mais je sais bien que ce n’est pas la même chose que l’Angleterre en février ou le reste de l’année.

Il y a un bon paquet de romans que je déteste résolument, mais cela ne m’intéresse plus de les détruire publiquement

À cause de ce que j’ai dit avant, à cause de la maturité de cette démocratie parlementaire et parce que j’ai tant d’amis qui, je le sais, travaillent du bon côté, je ne suis pas si pessimiste. Je crois qu’il y a des limites aux erreurs que peut commettre la Grande-Bretagne. J’imagine que j’ai ce sentiment depuis que je suis petite. Peut-être que je me trompe, et que ça pourrait basculer.

Autrefois je me disais la même chose pour les États-Unis.

C’est vrai. Non, il ne m’était jamais arrivé de ressentir une chose pareille. Jamais. C’est ce que je disais à Nick ce matin. Je n’ai jamais ressenti ça, certainement pas en Europe, même pas quand je vivais en Italie sous Berlusconi, je n’ai jamais ressenti une telle chose à l’idée de ce qui pourrait se passer demain.

Dans votre essai sur le Brexit, vous dites que vous faites partie de la classe moyenne. Est-ce que vous pensez encore à vous en ces termes?

Je ne crois pas que ce soit une question d’opinion. De quoi d’autre pourrait-on se qualifier? Je sais que parfois, certains artistes s’en sentent dispensés parce qu’ils sont artistes, mais à mon avis c’est de la pure connerie.

Je me disais que vous gagniez davantage d’argent que la classe moyenne à présent. Je pense que ce n’est pas la même chose aux États-Unis et en Grande-Bretagne.

Je vois ce que vous voulez dire. Vous pouvez absolument me cataloguer dans la classe moyenne supérieure, ou dans tout ce que vous voulez. Je voulais dire que pour moi, la vie des classes laborieuses est une expérience quotidienne et une fois qu’on en est sorti... les gens en Angleterre ne le vivent pas de la même manière. Pour eux, c’est comme une tache de naissance, ça ne s’enlève jamais. Je suis née dans la classe ouvrière, mais je n’en fais plus partie.

Zadie Smith via Flickr

Je suis tombé sur une citation où vous parliez de «l’arrogance essentielle de la critique» et à quel point la position de critique est protégée par rapport à celle de romancier. Vous pensez toujours la même chose?

Oui, mais ça ne me pose pas de problème. Je pense que ça correspond simplement à différentes étapes de la vie, vous savez le genre de critique que vous écrivez quand vous venez juste de sortir de la fac. (Elle rit). C’est bien que cette sorte de choses se produise. Il faut que quelqu’un assène: «C’est absolument de la merde.» Séparer le bon grain de l’ivraie avec ce type de venin est tout à fait pertinent pour un jeune homme qui veut se faire un nom le stylo en bandoulière.

J’imagine qu’en vieillissant, à force d’écrire des livres, cette fougueuse opinion juvénile s’est adoucie chez moi parce que je sais ce qu’il en coûte d’écrire un roman. Il y a un bon paquet de romans que je déteste résolument, mais cela ne m’intéresse plus de les détruire publiquement. Je sais à quel point ça fait mal, et je ne peux tout simplement pas faire ça.

À mes yeux, la critique reste une manière intelligente et belle de décrire les choses telles qu’elles sont. Aujourd’hui quand je rédige des critiques, j’ai plutôt tendance à écrire sur des choses que j’aime parce que ça me motive davantage. La haine ne me suffit plus. Elle ne me donne pas l’énergie suffisante pour écrire 5.000 mots. Il faut vraiment que ce soit de l’adoration, je suppose. Mais c’est vrai que quand j’écris des critiques je me sens beaucoup plus protégée. Je peux être détachée, je peux avoir raison, ce qui est une grande joie, alors qu’en fiction on ne peut qu’être vulnérable de tout un tas de manières. Le roman parfait n’existe pas, on passe toujours pour un idiot à un degré ou à un autre, et puis aussi on se dévoile toujours ce qui est plutôt horrifiant. Juste avec une phrase je peux dire quel genre de personne vous êtes, et c’est le risque avec le roman. Alors que dans la critique, tout est bien plus dissimulé.

 Je crois sincèrement au changement dans le domaine de la prose. Je le désire. C’est ce genre d’impatience qui me fait aller de l’avant

Puisque vous enseignez, diriez-vous que faire étudier un roman diffère de l’écriture d’une critique littéraire?

Je fais étudier des romans géniaux, ce qui simplifie considérablement la vie. Dans ce cours aucun roman n’est pas fantastique, à mon avis, et je dois dire que je prends mon avis très au sérieux quand il s’agit de juger les œuvres de fiction des autres.

Évidemment, vous pouvez décider que vous n’aimez pas Kafka, que vous le trouvez barbant. Mais je peux quand même vous montrer le fonctionnement de ses histoires, leurs rouages, et je sais que ce sera bon pour vous même si vous n’aimez pas cet auteur. C’est comme un médicament qui a mauvais goût.

Tous les ans avant de commencer mes cours en janvier, je me dis: «Oh mon Dieu, comment vais-je y arriver?» L’angoisse me gagne. Et une fois que les choses sont enclenchées, c’est toujours bien. Il y a toujours un ou une étudiante extrêmement brillant(e), et il y a un tas de très bons étudiants. Il y en a toujours un ou une particulièrement intelligent(e). Je ne sais pas comment je pourrais avoir ça dans ma vie sinon, avec deux enfants en bas âge et une vie principalement domestique. Avoir cette conversation tous les lundis et les mardis avec 12 étudiants entre 19 et 20 ans m’a été très bénéfique. J’espère que cela leur a été utile à eux aussi.

Je vais interviewer vos étudiants pour vérifier ça.

Mais ils le font déjà en Amérique! Ils remplissent des questionnaires. Je ne sais pas si je suis un très bon professeur, mais tout ce que je peux dire c’est que je fais mon possible.

Sourires de Loup

Une des plus célèbres critiques de ces dernières décennies est celle que James Wood a écrite au sujet de Sourires de loup, où il parle de «réalisme hystérique.» Je sais que vous y avez beaucoup fait référence, et je me demandais, après 17 ans ou quasi...

(Elle grogne). Des lustres.

Comment cet article vous a-t-il touchée en tant qu’auteure et d'un point de vue psychologique?

Je pense que les critiques hommes aimeraient bien le croire, n’est-ce pas? Particulièrement au sujet d’auteures femmes –qu’ils les corrigent et leur permettent de constamment s’améliorer. Qu’est-ce que j’en pense aujourd’hui? Personnellement je pense qu’écrire Sourires de loup à 21 ans ce n’est pas dégueu, en fait. Voilà ce que je pense.

Qu’il soit bon, mauvais ou autre chose, j’étais une gamine et j’en suis fière. Quand j’y repense, on dirait une autre vie et je n’arrive pas à m’imaginer comment je l’ai écrit, mais je suis contente de ce livre. Je ne me suis jamais érigée contre la critique de James, mais ce que je ressens vraiment c’est qu’il y a parfois, pas vraiment avec James, certaines attitudes parmi les critiques masculins qui pensent que peut-être je suis vulnérable ou que je manque de confiance en moi. Je crois sincèrement au changement dans le domaine de la prose. Je le désire. C’est ce genre d’impatience qui me fait aller de l’avant. Ne pas aimer quelque chose qui me plaisait avant, c’est juste une façon de dire qu’il est temps de changer quelque chose. C’est comme ça que j’ai toujours fonctionné. Je crois que j’aime ça.

La manière dont les critiques masculins écrivent sur les femmes est toujours un peu drôle. Un peu romantique, un peu dans la correction, un peu «écoutez-moi bien ma petite demoiselle»

Qu’entendez-vous par un changement dans le domaine de la prose?

Je me dis que quand vous pensez aux peintres par exemple, vous ne trouvez pas du tout surprenant qu’ils aient différentes périodes, pas vrai? Des périodes abstraites, des périodes figuratives. C’est comme ça que je conçois l’écriture. Je veux qu’elle soit comme ça. L’idée que je suis... je ne sais pas. La manière dont les critiques masculins écrivent sur les femmes est toujours un peu drôle. Un peu romantique, un peu dans la correction, un peu «écoutez-moi bien ma petite demoiselle.» (Elle rit). Je crois qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher. C’est tellement ancré dans notre dynamique, dans notre culture. En atteignant la maturité vous trouvez un certain confort en vous-même et vous vous mettez à agir comme ça vous chante. Je suis assez déterminée à agir comme je l’entends.

En parlant d’auteurs hommes qui critiquent des auteures femmes, qu’avez-vous pensé de l’apparente révélation de l’identité d’Elena Ferrante?

Je suis sur le point d’écrire sur son dernier roman. Je l’admire énormément, et cette histoire ne m’intéresse pas, depuis le début, ce qui doit être le cas de tous ceux qui écrivent vraiment à mon avis. Vraiment, je ne suis pas en train d’essayer de me distinguer: je ne comprends pas l’idée. C’est comme dire: qui est Shakespeare? Shakespeare c’est celui qui a écrit toutes ces pièces, voilà tout. Que voulez-vous savoir de plus? Ce qui s’est passé, c’est que quelqu’un m’a donné un nom qui n’était pas celui d’Elena Ferrante. À part ça, ça ne veut rien dire à mes yeux. Je ressens une sorte de lien profond avec la conscience qui a écrit ces livres. J’aime cette personne, et je lui envoie mon amour virtuellement, où qu’elle soit. Pour moi, le reste n’a aucun sens. Ce sont des ragots littéraires.

Votre nouveau livre couvre plusieurs continents, de l’Europe à l’Afrique. Avez-vous pensé à un lectorat en particulier? Pour qui écrivez-vous ?

Cette fois je pensais plus particulièrement aux filles noires. Je serais très heureuse que d’autres lisent ce livre, mais c’est à elles que ce livre est explicitement destiné, et c’est pour elles que je voulais écrire.

Lionel Shriver en 2006 via Flickr 

Vous avez probablement suivi ce débat qui a fait rage dans le monde littéraire sur Lionel Shriver et l'appropriation culturelle. Vous avez vécu dans différents endroits et vous êtes métisse, que vous inspire cette controverse?

Je n’ai pas lu l’article en question… mais évidemment j’en ai entendu parler. Ce n’est qu’une question d’approche. Je n’adopterais pas celle de Lionel. Je pense qu’il y a aussi un bon paquet de propos hypocrites et bien-pensants sur le sujet. On ne m’accuse quasiment jamais de faire de l’appropriation culturelle –pourquoi? Parce que j’ai la peau marron et que les Bengalis ont la peau marron et que donc pour les blancs c’est exactement la même chose? C’est intéressant. C’est un genre de fausse piété. Être dépeinte en humaine si vulnérable que si vous vous engagez dans le moindre aspect de ma «culture», je m’écroulerais rien qu’à l’idée que vous me l’empruntiez m’est particulièrement désagréable.

Tout cela est raconté de la perspective des blancs, ce qui me contrarie profondément. Bien sûr, j’utilise tout le temps des éléments d’emprunt. Je n’ai absolument aucune excuse, mis à part le fait que j’aime et que je suis curieuse de la vie des autres et que je suis, explicitement, une voyeuse. C’est pour ça que j’ai commencé à écrire: parce que je voulais savoir ce que ça fait d’être un Chinois juif ou une vieille femme noire ou un professeur blanc ou je ne sais quoi d’autre. Mon intention absolue est de me glisser dans la peau de quelqu’un et de faire ça. Je peux me tromper. On me dit sans arrêt que je me trompe. Je reçois des lettres et ça rend les gens grincheux, mais c’est un risque à prendre.

L'affiche anglo-saxonne de La Joyeuse parade

Devant un monde qui semble si fragmenté, avez-vous pensé plus récemment à la célèbre exhortation de Forster: «Reliez!» qui est l’épigraphe de Howards End, et qui est, en partie, un appel à la connexion entre les gens?

Oui. C’est tellement facile de tomber dans les failles faute d’une expérience collective. L’autre jour je faisais regarder La Joyeuse parade à mes enfants en profitant que Nick ne soit pas à la maison. C’est une comédie musicale vaguement affreuse du début des années 1950. En plein milieu, un des personnages quitte la troupe familiale pour devenir prêtre. Ma fille a demandé: «C’est quoi un prêtre?» Je me suis dit mon Dieu, quand j’avais 7 ans est-ce que je n’aurais pas su ce qu’était un prêtre? Je pense que je le savais, à l’époque on avait une culture collective, la télévision, mais aussi notre communauté, l’église du bout de la rue. On le savait à cet âge-là.

Ça fait vraiment drôle, c’est une sacrée faille, clairement c’est une chose assez grave de ne pas savoir à 7 ans qu’il y a eu, en fait, que toute notre société est fondée sur une religion dont elle a à peine une vague idée. Elle avait vaguement entendu parler du judaïsme, mais rien d’autre. Ce genre de chose me choque beaucoup. Je ne sais pas. C’est atomisé. Je n’ai pas de réponse. Pour moi, c’est curieux de voir ça arriver à mes propres enfants. On dirait qu’ils fabriquent un monde morceau par morceau. Ils ne peuvent même pas compulser une collection de disques comme on le faisait et se dire: «Oh il y a eu les Beatles et puis les Stones et il y a Ella Fitzgerald». Ils n’ont que cet iTunes, qui ne semble être qu’un amas aléatoire de noms et de titres. Il n’y a pas d’image, pas de contexte, pas de moment historique. C’est tellement curieux.

Je ne voudrais pas que cette question ait l’air d’être orientée d’un point de vue du genre, mais vous ne cessez de parler de vos enfants, donc je me demandais si vous aviez l’impression que la maternité vous avait transformée en tant qu’écrivain.

Je trouve que c’est super-utile. Je me souviens quand j’étais enceinte de mon premier enfant, j’étais à un festival littéraire et un auteur de mon âge, que je ne nommerai pas, s’est assis en face de moi et m’a dit: «Wow vous allez avoir un bébé, hein?» C’était un homme. Il a repris: «J’imagine que vous allez perdre beaucoup de temps et vous devez être inquiète à l’idée de prendre du retard.» J’en étais à peu près à sept mois de grossesse, et j’ai eu une fulgurance. Je lui ai répondu: «Oui j’imagine», puis: «vous devez être inquiet à l’idée de cette absence absolue d’expérience humaine alors que vous allez avoir 40 ans et puis 50.» Il a affreusement pâli. J’avais trouvé un merveilleux moyen de lui renvoyer son effroi à la tête.

Ursula Le Guin via Wikimedia

La vérité toute nue c’est qu’Eliot a écrit sans avoir d’enfants, Woolf a écrit sans avoir d’enfants, et Gertrude Stein, tout un tas de gens ont écrit des choses extraordinaires sans avoir eu d’enfants donc ce n’est en rien une réponse. Toute vie peut vous donner de la matière pour la fiction. Mais étant donné que j’ai des enfants, c’est une expérience toute simple de voir les choses en immersion totale. C’est sans intérêt de dire ça, mais c’est extraordinaire de voir votre enfance se rejouer, se réfracter sous vos yeux, de vous voir dire des choses que disaient vos parents, d’être dans cette nouvelle relation à la mort.

Quand je pense à des auteurs, j’aime vraiment des gens comme Ursula Le Guin, qui a eu trois enfants et a vécu une vie entièrement domestique. J’arrive à sentir ses enfants dans ses livres, je sens que ce poids, son expérience en tant que fille, femme, mère, vieille femme, ça vous submerge presque quand vous la lisez. Je ne sais pas, quand je lis Woolf, j’aime Woolf et j’aime Eliot, mais elles sont restées des jeunes femmes toute leur vie. Cela fait partie de leur génie. Elles avaient cette perspective acerbe, critique qui ne s’est jamais émoussée. Ce que me procure Le Guin, et c’est peut-être parce que je prends le même chemin, c’est quelque chose que j’apprécie tout particulièrement.

Y a-t-il de jeunes auteurs ou des livres que vous ayez lus récemment et qui aient particulièrement piqué votre curiosité?

J’ai vraiment été épatée par Homegoing de Yaa Gyasi. J’ai tout simplement trouvé ça sensationnel. Alexandra Kleeman, je l’ai trouvée incroyable. Ottessa Moshfegh: ses nouvelles sont vraiment géniales. Pour être honnête, je trouve que c’est une période super. Je sais que ce n’est pas du tout à la mode de dire ça de nos jours, mais dès que j’ai terminé mon roman je me suis mise à lire les livres qui m’avaient été envoyés depuis deux ans, et j’ai vraiment été impressionnée.

Wow, Zadie, c’est très positif comme vision.

C’est parce que je ne suis pas en train d’écrire un roman! C’est un tel bonheur de ne pas être en train d’écrire un roman. Essayez de m’appeler pendant que j’écris un livre: je suis en mode «c’est la fin du monde.» Et je suis vraiment d’humeur massacrante. J’ai dit à Nick, ce n’est pas possible que tous ces romans soient géniaux quand même. C’est moi qui dois être de bonne humeur. Mais j’ai vraiment été tout particulièrement frappée par les femmes. J’ai trouvé que le livre d’Alexandra Kleeman était sensationnel. Et je suis sur le point de lire ses histoires. Je suis très enthousiaste à cette idée.

Couverture du livre d'Alexandra Kleeman

Avez-vous l’impression qu’internet a changé vos habitudes de lecture ou d’écriture?

C’était en train d’arriver. C’est pour ça que j’ai dû arrêter. J’admire infiniment les gens qui carburent à plein régime tout en restant capables de lire des livres. Pour moi, c’était l’un ou l’autre. Donc j’ai choisi d’être une vieille grincheuse, ou je ne sais pas quoi d’autre que je suis devenue, de moins en moins au courant parce que pour moi c’est important de continuer à lire. Et aussi parce que je suis de ma génération. Les jeunes font leurs trucs, grand bien leur fasse, mais moi j’écris avant tout pour des gens qui ont grandi en même temps que moi. Et si je veux pouvoir utiliser toutes les capacités de mon cerveau, il ne faut pas que je tombe là-dedans.

Je vais y perdre, absolument. Je ne comprendrai probablement jamais ce qu’est Snapchat, mais je vais continuer de lire comme j’ai toujours lu et de prendre mon temps pour tenter de réagir aux choses. Je ne peux pas m’y engager parce que je suis encline aux addictions et je ne peux pas me concentrer si je laisse une place à ça.

Mais vous avez un smartphone quand même, non?

Non je ne possède pas de smartphone. J’ai un téléphone à clapet, et c’est pour ça que je vous ai demandé de m’appeler ici parce que si vous m’aviez appelée dessus, ça aurait épuisé mon forfait limité à 30 dollars. (Elle rit.)

Wow. Quel courage.

Isaac Chotiner
Isaac Chotiner (16 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte