LGBTQ

Le Marais est devenu trop petit pour la diversité LGBT

Didier Lestrade, mis à jour le 06.12.2016 à 16 h 04

Le Marais est-il toujours nécessaire? En avons-nous assez de le critiquer? Quelle est cette étrange relation d'amour et de haine pour ce quartier qui, pourtant, a façonné une grande partie de la culture LGBT de ces quarante dernières années?

Des hommes dansent devant le bar Raidd, le 21 juin 2014 dans le Marais à Paris | KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Des hommes dansent devant le bar Raidd, le 21 juin 2014 dans le Marais à Paris | KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Quand je vivais encore à Paris, il y a 15 ans, je faisais presque toujours un détour en vélo pour ne pas traverser le Marais. J'ai fini par réaliser ça par hasard, c'était devenu inconscient et je me suis vraiment demandé pourquoi. De la timidité, ne pas avoir envie d'être reconnu ou de tomber sur une connaissance? Pourquoi m'embêter à faire un détour quand c'était sur mon chemin? J'ai toujours trouvé que ce quartier était étouffant, pas assez aéré mais ce n'était pas la raison. J'avais tout simplement fini par développer une crainte du Marais, ce qui était risible parce que je n'ai jamais eu peur des quartiers équivalents à l'étranger. Lors d'un comité de rédaction à Têtu, nous avions réalisé que la majeure partie des journalistes disait la même chose. J'étais surpris de ne pas être le seul à ressentir un mélange de méfiance et de désintérêt pour un quartier que nous avions pourtant vu grandir.

J'ai été témoin de la naissance du Marais avec l'ouverture du premier bar gay ouvert sur la rue, le Village, rue du Plâtre. A la fin des années 70, nous étions tous excités de voir les bars se multiplier et l'ouverture de la librairie Les Mots à la Bouche avait définitivement ancré la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie comme l'artère principale de nos promenades. La proximité avec le quartier juif historique de la rue des Rosiers apportait du prestige à cet essor, preuve de tolérance mutuelle, ou de cohabitation tacite. Comme à Lyon, où le centre LGBTQI s'est installé non loin du quartier musulman du centre ville, les minorités choisissaient de vivre ensemble, un peu au hasard, sûrement parce que les loyers étaient moins chers. Avec ses restaurants, ses boutiques, ses terrasses et ses sex-shops, le Marais était un centre culturel gay qui se développait en parallèle des quartiers équivalents d'Amsterdam, Londres et Berlin. Le succès du Marais a ensuite inspiré la naissance de mini quartiers gays dans plusieurs villes de province comme à Nantes ou Montpellier.

Le Marais perd son influence

Peut-être avons-nous grandi plus vite que le quartier. Depuis une dizaine d'années, le Marais a vu la fermeture de nombreux établissements et le quartier est désormais envahi par les boutiques de luxe. La rumeur dit que son identité se dilue et de plus en plus de personnes LGBT considèrent que sa finalité n'est plus la même. Des établissements identitaires ont même choisi de s'installer hors du Marais pour affirmer un nouvel état d'esprit plus ouvert, comme le Bonne Nouvelle. De fait, de nombreuses personnes LGBT se demandent si ce quartier est toujours nécessaire, s'il n'est pas voué à devenir un centre de shopping comme les autres. Il y a du divorce dans l'air. Pour la nouvelle génération, c'est sûrement un moyen de se démarquer des gays plus âgés qui restent fidèles aux bars tels que le Cox. Le succès de Rosa Bonheur par exemple est en partie attribuable au fait qu'il est plus agréable de sortir loin du centre, dans le Parc des Buttes-Chaumont. Surtout, le Marais est devenu trop petit pour la diversité LGBT: pas assez d'établissements mixtes ou pour les trans.

Même si j'ai moi-même pris des distances avec le Marais, j'y vais toujours quand j'ai besoin d'aller aux Mots à la Bouche ou IEM. Et je trouve le dédain de certains gays pour le Marais un peu snob. Après tout, ceux qui critiquent le quartier sont souvent ceux qui ne ratent jamais l'occasion de se promener à Soho à Londres ou Castro à San Francisco. Ces quartiers représentent notre histoire et on y pénètre toujours avec du respect car ce qui a été construit ici est le résultat de l'audace de nos prédécesseurs. Ce qu'on y vend est souvent risible avec cette pléthore de produits aux couleurs du drapeau arc-en-ciel mais le Marais est notre vitrine. Quand on est jeune ou qu'on arrive à Paris, c'est un rite de passage obligé. Il y a même un message inconscient: si cela ne vous plait pas, c'est à vous de créer ce qui vous convient, comme un restaurant sur cour, un Lavomatic où des écrans télé montreraient des classiques du cinéma queer ou une structure pilote d'aide pour migrants ou  sans abris LGBT.

Une relation amour-haine

Le désintérêt d'une partie de la communauté pour le Marais est en grande partie le résultat du manque d'initiative. Il est de bon ton de dire qu'on n'a plus besoin de ce quartier pour vivre agréablement à Paris, exactement comme d'autres disent qu'on n'a plus besoin de presse identitaire pour être informé sur l'actualité LGBT. C'est une forme d'égoïsme de nantis qui oublie que ce quartier est le reflet de ce qui se passe. Par exemple, l'inquiétude sur les ravages du Chemsex provient souvent des discussions dans les bars qui sont relayées sur Facebook. Le Marais reste la caisse de résonance de la sexualité homosexuelle. Si l'on veut adresser directement les questions de santé gay, c'est par là qu'il faut commencer, comme le Checkpoint sida qui propose du dépistage rapide du VIH et d'autres consultations.

Mais la mauvaise réputation qui se développe autour du Marais se cristallise sur le manque de dynamisme du milieu associatif LGBT. Il y a de la frustration envers ces organismes comme il y a une colère envers les partis politiques nationaux. À force de visiter les pays voisins, on ne comprend pas pourquoi des services essentiels ne sont toujours pas créés. Le centre LGBT reste misérable derrière ses barreaux de fer, il n'y a toujours pas de centre d'archives LGBT dans la capitale qui puisse être un lieu de recherches et de conférences.

La mémoire LGBT n'est pas parvenue à suivre l'exemple de la mémoire juive. Il n'y a pas de monument gay comme à Amsterdam et pas de monument pour la lutte contre le sida comme celui qui vient d'être créé à New York. Et rien qui puisse alerter sur la prochaine crise à venir, celle de toutes ces personnes LGBT âgées qui vivent déjà dans la solitude et la précarité. Le Marais est à la traîne des quartiers équivalents à Madrid ou ailleurs. Il n'est pas en rapport avec l'attractivité touristique de Paris, il ne produit plus assez de joie et d'espoir. Mais le futur pourrait y apporter un second souffle. Si les applications de drague ont fortement déstabilisé les systèmes de rencontre habituels, une nouvelle génération, lasse de la vie virtuelle, pourrait motiver une meilleure mixité qui puisse fédérer jeunes et moins jeunes. 

Didier Lestrade
Didier Lestrade (70 articles)
Journaliste et écrivain
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