France

Avec la victoire de Fillon, la droite a abandonné les actifs

Julien Landfried, mis à jour le 07.12.2016 à 10 h 41

La nette victoire du député de Paris à la primaire de droite éclaire la façon dont le groupe des retraités aisés bloque la société française.

François Fillon en déplacement à Chantenay-Villedieu, le 1er décembre 2016. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP.

François Fillon en déplacement à Chantenay-Villedieu, le 1er décembre 2016. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP.

La victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre, le 28 novembre dernier, illustre le verrouillage du champ électoral français par les retraités aisés. Elle éclaire l’enlisement de la société française par ses couches supérieures qui utilisent parfaitement le système des primaires pour orienter l’offre politique selon leurs préférences idéologiques.

56% des votants au second tour de la primaire selon Odoxa, 53% selon Elabe, 45% selon Harris Interactive: les retraités et inactifs ont dominé le corps électoral qui s’est déplacé. En choisissant le système de la primaire, après y avoir été rétif dans un premier temps, l’UMP a pris acte du poids croissant des retraités parmi ses électeurs. Elle a, de ce fait, pris le risque d’accentuer sa coloration démographique en incarnant structurellement les préférences des électeurs retraités, et en particulier, au sein de ceux-ci, des retraités aisés.

De «travailler plus pour gagner plus» à «travailler plus pour gagner un peu moins»

C’est ce qui explique l’orientation clairement déflationniste du projet de François Fillon, dont les contours épousaient le mieux le cœur de l’électorat de la primaire. La droite a ainsi opéré, par le biais de la primaire, une translation du programme sarkozyste de 2007 «Travailler plus pour gagner plus» au programme filloniste de 2017, «Travailler plus pour gagner un peu moins».

Si Sarkozy visait à élargir sa base électorale et à assurer une percée chez les actifs, le programme de Fillon est la traduction en programme politique de la vision spontanée de l’électorat inactif, en particulier retraité, qui estime que les actifs ne fournissent pas un effort économique suffisant. La primaire, comme il était prévisible, a encouragé une convergence vers des programmes de politique économique hors sol, totalement alignés sur les intérêts des détenteurs de patrimoine rétifs à l’inflation que sont les retraités aisés.

En dix ans, la vérité sociodémographique du projet économique de la droite a ainsi gagné en clarté, mais elle a probablement perdu en assise électorale. Sa force réside néanmoins sur le vieillissement du corps électoral, qui permet de compenser partiellement les pertes potentielles au sein de l’électorat des actifs.

Poche de résistance maastrichtienne

C’est au sein de ce groupe électoral des retraités aisés, protégés des effets concrets de la mondialisation et de l’euro, que se trouve la plus forte proportion d’électeurs du oui au traité de Maastricht et, plus intéressant, d’électeurs qui continueraient à voter oui au même traité 25 ans plus tard. Il s’agit du groupe sociodémographique qui exprime le soutien le plus absolu au choix de la monnaie unique (l’euro), pour des raisons patrimoniales (refus absolu de l’inflation) et politiques (l’euro comme un moyen de réformer l’économie française). Un groupe relativement équivalent existe à gauche (retraités aisés, diplômés de l’enseignement supérieur), qui a investi dans l’euro un capital symbolique et idéologique considérable («L’Europe, c’est la paix»).

Ce groupe des retraités aisés est en fait la dernière poche de résistance maastrichtienne de la société française. Il manifeste ainsi des caractéristiques très fortes de rigidité psychologique et de surdité dans un contexte au contraire de grande mobilité doctrinale: c’est le dernier groupe animé par des fortes croyances.

Dominant patrimonialement et, de manière indirecte, politiquement par l’effet des primaires, il éclaire l’absence de discussion élaborée sur la question européenne et sur celle de l’euro lors de la primaire à droite. C’est le groupe bloquant de la société française. La primaire a encouragé la démagogie électorale des candidats vis-à-vis de ce groupe spécifique, qui est masqué par le discours typique des classes dominantes sur le «besoin de réformes».

Cruauté générationnelle

Il est légitime, dès lors, de se demander si le rappel par François Fillon de son opposition au traité de Maastricht en 1992 (période séguiniste) n’est pas un signal de soumission à cet électorat. Jacques Chirac avait démontré, d’une certaine manière, qu’on ne peut pas être élu président de la République sans être favorable à la poursuite de la construction européenne telle qu’elle est. Il était en effet allé contre le comité directeur du RPR en soutenant Maastricht, en particulier pour préserver ses chances de devenir président. Fillon rappelle son «non» à Maastricht probablement davantage pour marquer son revirement et envoyer un signal au noyau dur de la société française. Le premier présidentiable «noniste» pourrait ainsi devenir le grand artisan de la normalisation radicale du modèle économique français.

Le champ politique français ne s’est jamais remis des deux référendums sur Maastricht en 1992 et sur le traité constitutionnel européen de 2005. Le système politique et médiatique a réagi à ces deux référendums par l’exclusion des voix dissidentes, dans leur diversité (Séguin, Chevènement, Villiers, etc.). Pour survivre politiquement, un noniste devait virer sa cuti. Fillon illustre cette cruelle réalité. La soumission dont il a fait preuve en tant que Premier ministre de Sarkozy pourrait paradoxalement avoir été un atout électoral lors de la primaire auprès d’un électorat cherchant à s’assurer d’une politique économique orthodoxe.

Fillon a choisi d’incarner ce programme auquel il semble croire sincèrement: celui de la nécessité d’une dévaluation interne pour gagner en compétitivité, tout en préservant l’intégralité des avantages économiques des seniors. Il avait d’ailleurs choisi comme principal conseiller économique Henri de Castries, l’ancien grand patron d’Axa, une entreprise structurellement adossée au vieillissement de la population. La politique économique qu’il met en avant est fondamentalement favorable aux inactifs sur les actifs.

Perce ainsi la tentation de procéder, plus de dix ans après l’Allemagne et les réformes de Schröder, à une réforme du marché du travail, de l’assurance chômage et des aides sociales visant à abaisser les coûts de production de l’économie française, sans toucher aux transferts sociaux visant les électeurs âgés (retraites, santé).

La politique menée est bien celle du pays d’Europe le plus vieillissant: l’Allemagne. Par un mécanisme de projection à l’extérieur de ses frontières, ce sont les préférences de l’Allemagne pour la faible inflation qui deviennent celle du cœur de la droite française, réduit par le système de la primaire au noyau dur des retraités aisés. Le discours de Fillon expliquant la crise européenne par une insuffisance de réformes françaises atteste le ralliement à la vision allemande. Au fond, la vision de la droite française peut se résumer à donner des gages de bonne volonté à l’Allemagne. C’est une absence de vision en propre, et c’est évidemment la limite du «souverainisme» de Fillon. Angela Merkel a d’ailleurs déjà choisi son candidat.

L’euro rigidifie le champ politique français

La primaire, par son absence d’ancrage populaire, et au-delà, par sa déconnection de l’électorat des actifs, ouvre bien entendu un espace très large au Front national. Nous sommes ici au cœur de la crise politique française.

A la différence des États-Unis et du Royaume-Uni, qui témoignent de leur capacité à retraiter des crises politiques de grande ampleur au sein de leur système bipartisan (Theresa May et le parti conservateur pour piloter le Brexit au Royaume-Uni, Donald Trump et le parti républicain pour piloter un réalignement national et commercial aux États-Unis), la France se trouve confrontée à l’impossibilité des deux grands partis (PS et UMP-LR) à reformuler dans leur offre électorale la contestation de l’économie mondialisée et des politiques européennes. De ce double refus naît l’espace dans lequel le Front national s’engouffre.

Ce qui fige la société française, c’est la religion de l’euro qui rigidifie considérablement le groupe électoral des retraités en créant une très forte anxiété à une sortie de l’euro. L’effet de cliquet de l’euro est tout entier lié aux angoisses patrimoniales de ce groupe sociodémographique. D’où des programmes économiques reportant le poids des ajustements sur les actifs (car il faut bien ajuster dans un contexte d’insuffisante compétitivité de l’économie française). Ces derniers sont-ils condamnés à ne pas avoir d’offre politique d’un parti de gouvernement pour répondre à leurs besoins?

Julien Landfried
Julien Landfried (4 articles)
Membre du conseil scientifique de la Fondation Res Publica
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